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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>&#171; Camarades, et si on parlait de la guerre ? &#187;</title>
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		<dc:creator>Luca Salza</dc:creator>



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&lt;p&gt;Pour ma tante, Pupetta, qui n'aimait pas la guerre &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour commenter les &#233;lections europ&#233;ennes ne faudrait-il pas, aussi, parler de la guerre mondiale en cours ? Ce th&#232;me est, en France, totalement oubli&#233; (refoul&#233;, diraient les psychanalystes). Et pourtant, la guerre est l&#224;, en Europe, &#224; ses portes, partout. Il est tout &#224; fait l&#233;gitime d'affirmer que l'&#233;chec de l'axe Macron/Scholz est l'&#233;chec d'une politique atlantiste farouchement va-t-en-guerre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Prendre au s&#233;rieux le vote lors des (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pour ma tante, Pupetta, qui n'aimait pas la guerre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour commenter les &#233;lections europ&#233;ennes ne faudrait-il pas, aussi, parler de la guerre mondiale en cours ? Ce th&#232;me est, en France, totalement oubli&#233; (refoul&#233;, diraient les psychanalystes). Et pourtant, la guerre est l&#224;, en Europe, &#224; ses portes, partout. Il est tout &#224; fait l&#233;gitime d'affirmer que l'&#233;chec de l'axe Macron/Scholz est l'&#233;chec d'une politique atlantiste &lt;i&gt;farouchement va-t-en-guerre&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prendre au s&#233;rieux le vote lors des derni&#232;res &#233;lections du 9 juin signifie dire que les peuples d'Europe (ou, pour le moins, la moiti&#233; des peuples europ&#233;ens ayant droit au vote) ne veulent pas d'une &#233;conomie de guerre, ne veulent pas d'un r&#233;armement, sans que l'on puisse pour autant voir dans le choix pour les droites/extr&#234;mes droites une consciente opposition &#224; la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, la progression de l'extr&#234;me droite est elle-m&#234;me cons&#233;quence de ce que l'on peut appeler un &lt;i&gt;r&#233;gime de guerre mondiale&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autoritarisme politique et la gestion r&#233;pressive de la crise &#233;conomique, de la pauvret&#233; et de toute manifestation de diff&#233;rence culturelle et politique par rapport au mod&#232;le occidental (criminalisation des voix propalestiniennes, durcissement des politiques migratoires, etc...), qui d&#233;coulent &#233;galement de la r&#233;duction des d&#233;penses sociales au profit des cr&#233;dits de guerre, nous confirment que nous sommes d&#233;j&#224; dans un &lt;i&gt;&#233;tat d'exception&lt;/i&gt;. La gouvernementalit&#233; n&#233;olib&#233;rale semble avoir &#233;t&#233; &#233;puis&#233;e. Sa force a &#233;t&#233; subsum&#233;e dans une autre force plus antique : la guerre. La crise h&#233;g&#233;monique du bloc occidental et la crise &#233;conomique qu'il vit ont, de nouveau, rassembl&#233; les &#233;conomies et les soci&#233;t&#233;s vers la guerre entre les &#201;tats pour redessiner un partage du monde. Le r&#244;le des chefs politiques occidentaux a &#233;t&#233;, ces derniers mois, d'accompagner ce changement de paradigme en d&#233;ployant un puissant appareil id&#233;ologique qui justifie all&#232;grement une explosion des recettes de l'industrie de l'armement. Au nom des valeurs d&#233;mocratiques europ&#233;ennes, au nom des racines jud&#233;o-chr&#233;tiennes de notre culture, un certain ordre du discours associant lib&#233;raux, d&#233;mocrates sinc&#232;res, anciens communistes et quelques trotskistes a donc conduit &#224; un climat g&#233;n&#233;ral de normalisation, voire d'exaltation, de la violence, qui a fait le lit de la victoire &#233;lectorale de la droite/extr&#234;me droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre n'est plus la guerre des races, selon les termes du dernier Foucault, mais c'est, &#224; nouveau, la vieille guerre inter&#233;tatique (inter-imp&#233;rialiste, pardonnez le langage d&#233;suet), une guerre pleine de boue et qui sent d&#233;j&#224; la merde, les gaz et probablement les br&#251;lures d'explosions thermonucl&#233;aires. Les ennemis int&#233;rieurs sont aujourd'hui le pacifiste, la fille au keffieh, tous ceux et toutes celles qui veulent se soustraire &#224; la logique ami/ennemi de l'ext&#233;rieur et d&#233;fendre l'&#201;tat-providence contre la disparition du budget au profit des d&#233;penses de guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face au d&#233;ploiement de cette nouvelle souverainet&#233; fond&#233;e sur la guerre, que faire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La t&#226;che principale, aujourd'hui, est de d&#233;sarticuler les gestes et la posture de cette nouvelle souverainet&#233;, la configuration &#233;conomique, politique et spatiale du monde qu'elle veut imposer. Si l'on reste dans la guerre, en se ralliant aux c&#244;t&#233;s de Zelenski, de l'Otan ou de Poutine, rien n'enrayera la logique et la position des &#233;lites lib&#233;rales et des fascistes. Ce que l'on ne dit pas, c'est que de longues ann&#233;es de guerre ou de pr&#233;paration &#224; la guerre nous attendent. Autrement dit, nous resterons prisonniers de l'angoisse, de la peur, de la haine, de tous les affects n&#233;gatifs consubstantiels &#224; une catastrophe g&#233;n&#233;ralis&#233;e. Le courage, aujourd'hui, ne consiste pas &#224; prendre les armes (ou &#224; envoyer des armes) afin de faire de Kiev notre Normandie (titre du quotidien, d&#233;mocratique centre-gauche italien &#171; La Repubblica &#187;, 7 juin 2024). Nous devons, plut&#244;t, avoir le courage de d&#233;serter les commandements de nos gouvernements, car&#8230; &#171; l'ennemi principal est toujours dans notre propre pays &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Virginia Woolf &#233;crit un texte &#233;mouvant sous les bombes de l'aviation nazie &#224; Londres&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Virginia Woolf, &#171; Pens&#233;es sur la paix dans un raid a&#233;rien &#187; [1940], Libert&#233;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Elle aurait toutes les raisons du monde de se r&#233;jouir de la mort des soldats allemands, et de saluer les succ&#232;s des jeunes aviateurs de son pays. Un mort, plusieurs morts parmi les ennemis signifieraient la Libert&#233;. Mais elle s'interroge dramatiquement sur le sens d'une victoire et d'une libert&#233; conquises par les armes. C'est pourquoi la vraie victoire, la vraie libert&#233; sont, pour elle, la possibilit&#233; de lib&#233;rer l'homme de la machine de la guerre. Virginia Woolf nous dit, en bref, depuis sa chambre noire de Londres, que le bonheur pour tous, notamment pour les soldats, est d'acc&#233;der aux sentiments cr&#233;ateurs, de sortir de sa propre prison &#224; l'air libre. D'en finir avec les armes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce programme &#8211; un programme qui revitalise les forces de l'imagination des humains et qui permettrait d'arracher l'enfant du si&#232;cle aux filets dans lesquels il a &#233;t&#233; enferm&#233; (Benjamin) &#8211; qui pourrait &#234;tre la riposte &#8220;de gauche&#8221; au r&#233;gime actuel fond&#233; partout sur la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est beaucoup plus qu'un programme &#233;lectoral. C'est un mode d'existence : on se m&#233;tamorphose pour ne plus se laisser capturer par les dispositifs et les passions tristes des pouvoirs, on devient-enfant, -femme, -oiseau pour se r&#233;veiller du cauchemar de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a aucun moyen de lutter contre les d&#233;rives autoritaires, contre la lutte de tous contre tous, contre le darwinisme social si ce n'est en critiquant le &lt;i&gt;r&#233;gime de guerre mondiale&lt;/i&gt;. Les diverses manifestations contre le g&#233;nocide en Palestine ont donn&#233; corps &#224; un jeune mouvement transnational anti-guerre. Il peut constituer le noyau d'une nouvelle politique d'&#233;mancipation politique et sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face aux fascistes et aux fanatiques du lib&#233;ralisme, la &#8220;gauche&#8221; ne saura rena&#238;tre qu'en apprenant &#224; se soustraire totalement &#224; la politique globale de l'imp&#233;rialisme. Autrement dit, seule une &lt;i&gt;audace d&#233;serteuse&lt;/i&gt; nous sauvera.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Luca Salza&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Virginia Woolf, &#171; Pens&#233;es sur la paix dans un raid a&#233;rien &#187; [1940], &lt;i&gt;Libert&#233;&lt;/i&gt;, n&#176; 47, 2007.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>Charlot majeur / mineur</title>
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		<dc:creator>Luca Salza</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Le personnage que Charlie Chaplin invente &#224; partir de 1914 &#8211; m&#234;me quand il n'est pas a Tramp, c'est-&#224;-dire un exclu absolu vivant de l'aum&#244;ne &#8211; occupe une position sociale toujours subalterne. S'il travaille, il est serveur, apprenti ma&#231;on, assistant tailleur, d&#233;m&#233;nageur, homme &#224; tout faire, concierge, ouvrier, etc... Parfois il essaie de gagner son pain en montant sur un ring de boxe&#8230; D'autres fois il doit jouer de la musique dans la rue ou monter sur un trap&#232;ze pour pouvoir vivre. Il lui (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=59" rel="directory"&gt;&#202;tre (devenir) minoritaire - Universit&#233; d'&#233;t&#233;, du 22 juillet au 31 juillet 2023 / To be (become) minority - Summer conference, from 7/22 to 7/31&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le personnage que Charlie Chaplin invente &#224; partir de 1914 &#8211; m&#234;me quand il n'est pas &lt;i&gt;a Tramp&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire un exclu &lt;i&gt;absolu&lt;/i&gt; vivant de l'aum&#244;ne &#8211; occupe une position sociale toujours subalterne&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je pr&#233;sente ici une version sensiblement diff&#233;rente, surtout dans les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. S'il travaille, il est serveur, apprenti ma&#231;on, assistant tailleur, d&#233;m&#233;nageur, homme &#224; tout faire, concierge, ouvrier, etc... Parfois il essaie de gagner son pain en montant sur un ring de boxe&#8230; D'autres fois il doit jouer de la musique dans la rue ou monter sur un trap&#232;ze pour pouvoir vivre. Il lui arrive m&#234;me d'&#234;tre oblig&#233; d'&#233;migrer pour chercher sa place dans la soci&#233;t&#233;. Souvent il vit carr&#233;ment en dehors, ou plus pr&#233;cis&#233;ment sur les marges dangereuses de la soci&#233;t&#233; : il est alors bandit, ancien d&#233;tenu, &#233;vad&#233; de prison&#8230; En somme, cette fr&#234;le figure aspire &#224; incarner les diff&#233;rentes physionomies que la &lt;i&gt;pr&#233;carit&#233;&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;l'exclusion&lt;/i&gt; assument dans le monde contemporain.&lt;br class='autobr' /&gt; Elle est sans toit (son lit est par terre, comme celui d'un chien, &lt;i&gt;A Dog's life&lt;/i&gt;, 1918) sans foi (dans &lt;i&gt;The Pilgrim&lt;/i&gt;, 1922, lui, l'&#233;vad&#233;, ose se faire passer pour un pasteur ; dans &lt;i&gt;Easy Street&lt;/i&gt;, 1917, il se rend dans la mission de bienfaisance afin de d&#233;rober la qu&#234;te), sans loi (&lt;i&gt;Modern Times&lt;/i&gt; sont les temps, &lt;i&gt;nos temps&lt;/i&gt;, o&#249; un prol&#233;taire ou &#224; fortiori un &lt;i&gt;lumpen&lt;/i&gt; est oblig&#233; de cumuler les d&#233;lits pour vivre : manifestations ill&#233;gales, braquages de grands magasins, faux papiers&#8230;), il est sans travail ou avec de petits boulots : dans &lt;i&gt;Work&lt;/i&gt;, 1915, il se pr&#233;sente comme un esclave ou un animal, il tire une charrette transportant son ma&#238;tre et ses outils de travail. Il est proprement &lt;i&gt;inhumain&lt;/i&gt;. D'ailleurs, il est &lt;i&gt;sans nom&lt;/i&gt;. En Europe continentale, on a pris l'habitude de lui donner un nom, on l'appelle &lt;i&gt;Charlot&lt;/i&gt;, mais dans les films produits aux &#201;tats Unis le personnage invent&#233; par Chaplin n'a aucun nom. Dans le g&#233;n&#233;rique de ces films, il est souvent d&#233;sign&#233; simplement comme &lt;i&gt;a Tramp&lt;/i&gt; (dans &lt;i&gt;The Kid&lt;/i&gt;, 1921, ou dans &lt;i&gt;City Lights&lt;/i&gt;, 1931, par exemple) ou bien il est pr&#233;sent&#233; selon la fonction qu'il joue &#224; l'&#233;cran (&lt;i&gt;a Farmer Worker&lt;/i&gt;, dans &lt;i&gt;Modern Times&lt;/i&gt;, 1936 ; &lt;i&gt;an Immigrant&lt;/i&gt;, dans &lt;i&gt;The Immigrant&lt;/i&gt;, 1917 ; &lt;i&gt;a Jewish Barber&lt;/i&gt;, dans &lt;i&gt;The Great Dictator&lt;/i&gt;, 1940 ; etc.). Il faut insister sur l'article ind&#233;fini, comme le sugg&#232;re Alain Brossat : cette silhouette mis&#233;rable, migrante, subalterne est &lt;i&gt;une&lt;/i&gt; parmi des millions. L'article ind&#233;fini ne veut pr&#233;cis&#233;ment pas d&#233;terminer l'identit&#233; du personnage, il ne veut pas l'individualiser. Aussi pr&#233;sente-t-il &lt;i&gt;un&lt;/i&gt; personnage sous son aspect le plus g&#233;n&#233;ral sans le rapporter &#224; un &#234;tre d&#233;termin&#233;. Rien ne doit distinguer le Charlot de Chaplin de la foule innombrable du peuple-monde, ce que le po&#232;te Jack Hirschman appelle le &#171; plan&#233;tariat &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir ici un extrait d'un de ses po&#232;mes : . En fran&#231;ais on peut lire une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand Chaplin cr&#233;e son personnage, quand Charlot fait ses d&#233;buts au cin&#233;ma, cette figure se pr&#233;sente pr&#233;cis&#233;ment comme une figure &lt;i&gt;autre&lt;/i&gt;, une figure qui ne devrait pas &#234;tre &#224; l'&#233;cran. Or, ce marginal fait tout pour s'imposer &#224; l'&#233;cran. Comme s'il &#233;tait absolument conscient qu'un personnage &lt;i&gt;mineur&lt;/i&gt; devait entrer par effraction dans un monde, le cin&#233;ma, qui n'est pas le sien. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je me r&#233;f&#232;re au tout premier film projet&#233; dans une salle de cin&#233;ma o&#249; appara&#238;t Charlot (et non le premier &#224; &#234;tre r&#233;alis&#233;). On est en 1914 (date fatidique, rupture &#233;pocale dans l'histoire de l'occident), le film s'intitule &lt;i&gt;Kid Auto Races at Venice&lt;/i&gt; (traduit en fran&#231;ais, va savoir pourquoi, &lt;i&gt;Charlot est content de lui&lt;/i&gt; !). Il s'agit d'un court m&#233;trage de six minutes. Le voici :&lt;/p&gt;
&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/H0JacFUP99Y&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=H0JacFUP99Y&amp;ab_channel=OldClassicMovies&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=H0JacFUP99Y&amp;ab_channel=OldClassicMovies&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Charlot est ici un chahuteur, m&#234;me pas tr&#232;s sympathique. Lors d'une course de voitures d'enfants, plac&#233;es sur un toboggan et s'affrontant dans une descente, Charlot tente de se faire cadrer par une cam&#233;ra qui est l&#224; pour filmer la course : il se met toujours devant la cam&#233;ra, de sorte que le cam&#233;raman ou son assistant le repousse &#224; coups de poing ou de gifles ou &#224; coups de pieds, bref : tout le r&#233;pertoire des bagarres du cin&#233;ma muet. D&#232;s les premiers moments du film, Charlot cherche toujours le devant de la sc&#232;ne et tente de l'occuper. Dans le final, ce que Charlot tente d'accomplir avec insistance pendant six minutes est accompli : il parvient &#224; s'imposer, &#224; la cam&#233;ra qui filme le documentaire sur cette course automobile. &lt;i&gt;Kid Auto Races&lt;/i&gt; se termine par un gros plan sur le visage fortement grotesque de Charlot.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est lui le personnage du XXe si&#232;cle, et non la dame du public qui, dans l'une des sc&#232;nes, se couvre le visage d'une feuille de papier pour ne pas &#234;tre film&#233;e. Seul celui dont l'apparition a &#233;t&#233; enregistr&#233;e par la cam&#233;ra peut s'imposer &#224; tous. Seul celui dont la pr&#233;sence a &#233;t&#233; film&#233;e peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme existant r&#233;ellement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce tr&#232;s gros plan sur la grimace grotesque du Charlot dit que ce personnage na&#238;t comme un &#233;l&#233;ment perturbateur, comme une cr&#233;ature nuisible, comme un homme venu d'un autre monde. Il est le vestige agit&#233; d'un monde enseveli, qui trouve toutefois la force de &lt;i&gt;se manifester&lt;/i&gt; gr&#226;ce au cin&#233;ma (le propre du cin&#233;ma de Charlot est de faire &#233;merger la minorit&#233;, de lui donner consistance, d'o&#249; l'importance de ce geste inaugural).&lt;br class='autobr' /&gt;
En effet, l'appartenance de Charlot &#224; une &lt;i&gt;foule&lt;/i&gt; d'exclus, de marginaux, de pauvres, de soumis signifie que son existence, comme toute existence prol&#233;tarienne ou sous-prol&#233;tarienne, se joue sur des exp&#233;riences limites. Il peut avoir des accidents de travail, il peut rester au ch&#244;mage, il peut &#234;tre vir&#233; du jour au lendemain, il peut vivre sous les ponts, il peut &#234;tre oblig&#233; de devenir cambrioleur (&lt;i&gt;Police&lt;/i&gt;, 1916), on peut lui soutirer le fils qu'il a &#233;lev&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
La solitude de Charlot est souveraine, mais ce petit personnage traverse les m&#234;mes tribulations que tous les anonymes, les incompt&#233;s appartenant au &#171; plan&#233;tariat &#187;. Les m&#233;saventures de Charlot sont les m&#234;mes que celles de millions de gens habitant sur cette Terre. Ces gens s'avancent dans l'existence comme s'ils &#233;taient toujours sur une corde raide : des &#233;quilibristes entre la (sur)vie et la mort. &lt;i&gt;A Tramp&lt;/i&gt; offre une synth&#232;se po&#233;tique de ces vies quand il monte sur le fil pour remplacer le funambule dans &lt;i&gt;The Circus&lt;/i&gt;, 1928. Quand il perd la corde qui le soutient, il marche en se demandant de quel c&#244;t&#233; il va tomber. Des singes lui compliquent, en plus, la t&#226;che !&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_754 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/luca1.jpg' width='500' height='494' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ici la s&#233;quence vid&#233;o :&lt;/p&gt;
&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/_Cfr7iv78o4&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=_Cfr7iv78o4&amp;ab_channel=CharlieChaplin&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=_Cfr7iv78o4&amp;ab_channel=CharlieChaplin&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme Charlot, les &#171; derniers de cord&#233;e &#187; peuvent d'un jour &#224; l'autre perdre l'&#233;quilibre et dispara&#238;tre. O&#249; finissent par exemple les petites s&#339;urs de la gamine de &lt;i&gt;Modern Times&lt;/i&gt; apr&#232;s l'assassinat de leur p&#232;re durant la manifestation contre le ch&#244;mage ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Le d&#233;but de &lt;i&gt;The Gold Rush&lt;/i&gt; (1925) montre des milliers d'anonymes, une masse silencieuse de pauvres, en marche. Les plans d'ensemble donnent l'impression de voir de petits animaux grimpant avec difficult&#233; vers la cr&#234;te d'une montagne. Quand la cam&#233;ra s'approche, on voit, sans voir leurs visages, des pauvres, certains parmi eux tombent par terre &#233;puis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici la s&#233;quence vid&#233;o :&lt;/p&gt;
&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/irT0-QcXEr0&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=irT0-QcXEr0&amp;t=2s&amp;ab_channel=CinemaHistory&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=irT0-QcXEr0&amp;t=2s&amp;ab_channel=CinemaHistory&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le destin des gens du &#171; plan&#233;tariat &#187; n'est jamais garanti : la fin de tout est, d'ailleurs, une hypoth&#232;se toujours possible. Un peu &#224; l'&#233;cart, &lt;i&gt;a Lone Prospector&lt;/i&gt;, notre fr&#232;re Charlot, incarne bien cette possibilit&#233; : il marche sur une esp&#232;ce de corniche, le long d'un ab&#238;me perpendiculaire. Une ourse appara&#238;t le long de ce chemin pr&#234;te pour le d&#233;vorer. Il s'en sort, mais, tout au long du film, il continue de c&#244;toyer le &lt;i&gt;danger&lt;/i&gt;. Des hommes veulent le tuer, et m&#234;me le manger tout cru (le devenir-poule de Charlot manifeste bien la fa&#231;on dont le comique de Charlot peut surgir des terreurs les plus terribles des hommes, comme le dit Benjamin (&#171; Charlot est devenu le plus grand comique parce qu'il a incorpor&#233; l'&#233;pouvante la plus profonde de ses contemporains &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_755 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/luca2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/luca2.jpg' width='466' height='833' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ici la s&#233;quence vid&#233;o :&lt;/p&gt;
&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/lAop4Su5Uag&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/results?search_query=charlot+chicken&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/results?search_query=charlot+chicken&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce film le comique d&#233;rive m&#234;me d'un tabou qu'on croit surann&#233;, le cannibalisme, et pourtant la barbarie, dit constamment Chaplin, est une des possibilit&#233;s de l'histoire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans cette optique benjaminienne, le comique de Chaplin est souvent tr&#232;s (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;). Une bourrasque affreuse de vent et de neige arrache du sol la maison dans laquelle &lt;i&gt;a Tramp&lt;/i&gt; vit. La s&#233;quence o&#249; cette maison va pencher pendant de longs moments sur le bord du gouffre avant de chuter nous dit parfaitement la condition dans laquelle vivent les &lt;i&gt;Charlots&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_756 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/luca3.jpg' width='470' height='626' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Ici la s&#233;quence vid&#233;o :&lt;/p&gt;
&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/uFS7H1-YFV4&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=uFS7H1-YFV4&amp;ab_channel=CharlieChaplin&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=uFS7H1-YFV4&amp;ab_channel=CharlieChaplin&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Charlots dandinent leurs corps toujours plus m&#233;caniques entre la lumi&#232;re et la nuit la plus noire, ils n'ont m&#234;me pas une maison o&#249; se prot&#233;ger. Le final de &lt;i&gt;The Pilgrim&lt;/i&gt;, 1923, est exceptionnel &#224; cet &#233;gard : le sh&#233;rif redonne la libert&#233; &#224; l'&#233;vad&#233;, ce dernier commence &#224; r&#234;ver de paix et de bonheur au Mexique. Mais il est accueilli dans le d&#233;sert par des personnes qui se tirent des coups de pistolet. O&#249; aller donc ? Vers la prison, aux &#201;tats Unis, ou vers la guerre, au Mexique ? Le petit &lt;i&gt;Tramp&lt;/i&gt; choisit de rester sur la ligne, il court le long de la fronti&#232;re entre les deux Pays, un pied &#224; droite l'autre &#224; gauche. Il a appris &#224; rester en &#233;quilibre entre deux maux.&lt;/p&gt;
&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/_pnr6I_31o8&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=_pnr6I_31o8&amp;ab_channel=EnricoGiacovelli&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=_pnr6I_31o8&amp;ab_channel=EnricoGiacovelli&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &lt;i&gt;Charlots&lt;/i&gt;, les &lt;i&gt;petits hommes&lt;/i&gt;, n'ont nulle part o&#249; aller dans la soci&#233;t&#233; contemporaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2. Lumi&#232;res ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Charlot, &lt;i&gt;un&lt;/i&gt; vagabond, &lt;i&gt;une&lt;/i&gt; ligne de vie, fait voir, met de la &lt;i&gt;lumi&#232;re&lt;/i&gt; sur ce que vivent de millions d'autres ombres fugitives sur la terre. Que r&#233;v&#232;le-t-elle cette lumi&#232;re ?&lt;br class='autobr' /&gt;
L'artiste ne voit plus la beaut&#233; du monde, il ne voit qu'un monde r&#233;duit en cendres. Chaplin ne met pas de la lumi&#232;re pour chercher un &lt;i&gt;dessein&lt;/i&gt; dans l'histoire, pour indiquer un autre futur possible. Quand Charlot allume les lumi&#232;res, il veut, en effet, montrer la catastrophe.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#234;tre-cin&#233;aste de Chaplin tient dans cette volont&#233;. Que r&#233;v&#232;lent-elles, que montrent, par exemple, les &#171; lumi&#232;res &#187; qu'il allume sur la ville ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;City Lights&lt;/i&gt;, 1931, est un film sur la Grande D&#233;pression. Le film s'ouvre avec une s&#233;quence o&#249; des notables inaugurent un monument &#171; Paix et Prosp&#233;rit&#233; &#187;. Quand on enl&#232;ve les draps des trois statues pour les montrer et faire commencer la f&#234;te, on d&#233;couvre qu'&lt;i&gt;un&lt;/i&gt; vagabond (Charlot) dort sous ces voiles.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_757 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/luca4.jpg' width='500' height='633' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ici la s&#233;quence video :&lt;/p&gt;
&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/cFbftYfXsnc&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=cFbftYfXsnc&amp;ab_channel=CharlieChaplin&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=cFbftYfXsnc&amp;ab_channel=CharlieChaplin&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La petite silhouette de Charlot perturbe la solennit&#233; de l'&#233;v&#233;nement en en d&#233;voilant la &lt;i&gt;v&#233;rit&#233;&lt;/i&gt; : on parle de paix et de prosp&#233;rit&#233;, mais il y a des gens qui vivent dans la rue. Les lumi&#232;res sur la ville &#8211; les lumi&#232;res qu'allume le cin&#233;ma, pas celles de la publicit&#233; &#8211; montrent la mis&#232;re et la violence des rapports sociaux. Elles illuminent les f&#234;tes, les repas et les cotillons, d'une part, elles montrent la pauvret&#233; extr&#234;me, l'atmosph&#232;re de mort, de l'autre. En r&#233;alit&#233;, la paix et la prosp&#233;rit&#233; ne sont nulle part. Le millionnaire qui veut se suicider au d&#233;but du film indique la d&#233;cision prise apr&#232;s le krach &#224; la Bourse de New York par beaucoup d'actionnaires ruin&#233;s &#224; l'improviste. &lt;i&gt;A Tramp&lt;/i&gt; le sauve. Il &#233;tait sur les quais puisqu'il cherchait sous les ponts un repaire pour la nuit plus s&#251;r qu'un monument. C'est une autre face de la crise &#233;conomique. Cette rencontre serait l'occasion id&#233;ale d'une amiti&#233; entre des hommes issus de milieux diff&#233;rents. Or, la nuit, quand le millionnaire est ivre, ils sont effectivement amis, mais quand la lumi&#232;re du jour appara&#238;t le riche chasse le vagabond comme un malpropre jusqu'au point de le faire arr&#234;ter par la police &#224; la fin du film. Entre-temps, le vagabond est tomb&#233; amoureux d'une jeune fille aveugle qui vend des fleurs dans la rue. Il lui fait croire qu'il est un millionnaire en subtilisant de temps en temps argent et Rolls Royce au vrai millionnaire. La fille ne voit pas, elle reconstruit dans son r&#234;ve la rencontre avec cet homme inconnu : ses lumi&#232;res sont fortement illusoires, comme celles des publicit&#233;s. Charlot, en revanche, cabotin, voit tout. Quand il allume les lumi&#232;res sur la jeune fille, en rentrant chez elle, il d&#233;couvre qu'elle vit dans une condition sociale mis&#233;rable. Ses yeux pleins de lumi&#232;re peuvent savoir qu'elle et sa grand-m&#232;re sont menac&#233;es d'expulsion de leur logement (le devenir vagabond est une perspective concr&#232;te pour tous les pauvres). Se m&#233;fiant du rapport avec le millionnaire, il se met &#224; travailler, il devient balayeur (porosit&#233; entre le monde &lt;i&gt;lumpen&lt;/i&gt; et le monde du travail), il montera m&#234;me sur un ring de boxe pour gagner de l'argent. &lt;br class='autobr' /&gt;
En r&#233;alit&#233;, la voie l&#233;gale tout comme le r&#234;ve am&#233;ricain du &#171; faire &#187; pour s'en sortir et pour sortir la fille de sa condition ne marchent pas vraiment. C'est ce que les lumi&#232;res ont montr&#233;. Pour obtenir de l'argent qui permettra l'op&#233;ration des yeux de la jeune fille il doit compter encore sur le millionnaire qui le lui donne, mais il oublie et fait arr&#234;ter le vagabond qui est pris pour un cambrioleur. Avant de finir en prison, exp&#233;rience-limite de tout prol&#233;taire ou &lt;i&gt;lumpen&lt;/i&gt;, Charlot r&#233;ussit &#224; donner la somme d'argent &#224; la fille pour la faire op&#233;rer. Quand il sort de prison, longtemps apr&#232;s, des enfants se moquent encore de lui dans la rue. &lt;i&gt;A Tramp&lt;/i&gt; est vraiment le dernier des hommes. Il erre, comme d'habitude, dans la ville. Au coin d'une rue, il voit la jeune fille qui a recouvr&#233; la vue et poss&#232;de maintenant un magasin de fleurs. Elle rit, elle aussi, du Vagabond, comme les enfants. Ce &lt;i&gt;Tramp&lt;/i&gt; la regarde toutefois avec trop d'insistance. Elle se d&#233;fend en essayant d'en rire encore avec ses coll&#232;gues. Mais la jeune fille commence &#224; &lt;i&gt;voir&lt;/i&gt; quelque chose. Elle le &lt;i&gt;sent&lt;/i&gt; plut&#244;t : quand elle lui prend les mains, elle le reconna&#238;t : &#171; Vous ? &#187;. Son regard se remplit d'effroi. Enfin elle aussi &lt;i&gt;voit&lt;/i&gt; et ne peut voir qu'une catastrophe.&lt;/p&gt;
&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/ZJKfmsuvGHg&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=ZJKfmsuvGHg&amp;ab_channel=CharlieChaplin&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=ZJKfmsuvGHg&amp;ab_channel=CharlieChaplin&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques ann&#233;es plus tard Chaplin propose une m&#234;me &lt;i&gt;confrontation de l'&#233;pouvante&lt;/i&gt; entre quelqu'un qui a la lumi&#232;re des choses et une autre personne qui ne voit pas. Je me r&#233;f&#232;re &#224; la danse de Charlot, les yeux band&#233;s, au bord du gouffre, dans le grand magasin des &lt;i&gt;Modern Times&lt;/i&gt;. Il est amoureux, insouciant, il a m&#234;me retrouv&#233; un travail, mais il ne voit pas que ses patins peuvent le conduire vers l'ab&#238;me. La Gamine, de son c&#244;t&#233;, le regarde terroris&#233;e puisque justement elle voit le &lt;i&gt;danger&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/kPcEFHA3X0c&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=kPcEFHA3X0c&amp;ab_channel=CharlieChaplin&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=kPcEFHA3X0c&amp;ab_channel=CharlieChaplin&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les gens du &#171; plan&#233;tariat &#187; selon Chaplin seraient pr&#233;cis&#233;ment celles et ceux qui n'ont pas un sol stable o&#249; tenir debout &#8211; les migrants sur un bateau, les travailleurs dans les mines, les serveurs dans un restaurant plein, les ouvriers sous la menace constante de licenciement, ceux et celles qui vivent dans un &#233;quilibre pr&#233;caire &#8211; et qui ne le voient pas&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La nouvelle Internationale chaplinienne est, dans cette optique, tout &#224; fait (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3. Les Temps Modernes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'essaie de terminer, en me concentrant sur ce film (Les Temps Modernes). La grande question que Chaplin pose est une question &lt;i&gt;&#233;cologique&lt;/i&gt;, &#224; savoir la question de l'habitabilit&#233; du monde. Pour lui, il est impossible d'habiter dans ce monde. La critique de l'&lt;i&gt;oikos&lt;/i&gt; est radicale. C'est la raison pour laquelle son personnage principal n'a pas de maison : son exclusion radicale n'est pas d&#233;pourvue de sens, Charlot a compris que l'on ne peut plus avoir de maison o&#249; se prot&#233;ger, ni un quelconque refuge en dehors, dans une soi-disant &lt;i&gt;nature&lt;/i&gt;. La maison, comme refuge, comme &#238;lot de paix, est une illusion, tout comme la nature.&lt;/p&gt;
&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/Q8HyRVgVG_Y&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=Q8HyRVgVG_Y&amp;ab_channel=CharlieChaplin&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=Q8HyRVgVG_Y&amp;ab_channel=CharlieChaplin&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a pas de nature chez Chaplin, il n'y a probablement plus &lt;i&gt;rien&lt;/i&gt;, comme si tout avait vol&#233; en &#233;clats &#224; la suite d'une explosion. La critique de la maison va de pair, chez Chaplin, avec une critique d'une certaine id&#233;ologie de la nature. Les paysages bucoliques n'apparaissent qu'en r&#234;ve tout comme les moments de paix. Son personnage &#233;volue dans un monde en ruines, la canne lui sert effectivement &#224; voir s'il y a quelque chose qui bouge encore sous les cendres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant une tr&#232;s longue s&#233;quence historique, Chaplin ne cesse de s'interroger sur le d&#233;sastre sous toutes ses manifestations apparentes : les rapports entre les hommes sont totalement monstrueux (songeons &#224; la relation ma&#238;tre-serviteurs dans &lt;i&gt;Pay Day&lt;/i&gt;, 1922), les villes sont des champs de ruine (pensons au d&#233;but de &lt;i&gt;The Kid&lt;/i&gt;), les hommes se droguent, boivent, volent pour pouvoir vivre dans ce monde (&lt;i&gt;The Kid&lt;/i&gt;, la s&#233;quence de &lt;i&gt;Pay Day&lt;/i&gt; o&#249; les ma&#231;ons se retrouvent au pub, les anciens ouvriers de &lt;i&gt;Modern Times&lt;/i&gt;).&lt;br class='autobr' /&gt;
L'espace de Charlot est, en somme, un d&#233;sert. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans la fin du monde tout est p&#233;trifi&#233;, comme le regard de la jeune fille &#224; la fin de &lt;i&gt;City Lights&lt;/i&gt;. Charlot bouge l&#224;-dedans. Il ne peut pas sortir. Charlot est sur la cha&#238;ne de montage dans &lt;i&gt;Modern Times&lt;/i&gt;. Il y est comme un condamn&#233; &#224; perp&#233;tuit&#233;. Il subit toutes les vexations possibles. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les Temps modernes sont pr&#233;cis&#233;ment les temps o&#249; un pauvre n'a pas d'issues &#224; sa situation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quels sont les lieux o&#249; vit Charlot dans ce film ? Quelles vies m&#232;ne-t-il ? Quelles exp&#233;riences affronte-t-il ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Il vague entre :&lt;br class='autobr' /&gt;
a)	Un travail m&#233;canis&#233;. L'usine&lt;br class='autobr' /&gt;
b)	L'h&#244;pital psychiatrique&lt;br class='autobr' /&gt;
c)	La rue. Il est au ch&#244;mage.&lt;br class='autobr' /&gt;
d)	La prison.&lt;br class='autobr' /&gt;
Parmi ces endroits et ces diff&#233;rentes exp&#233;riences, l&#224; o&#249; il est vraiment bien c'est en prison.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_758 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/luca5.jpg' width='435' height='746' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La place id&#233;ale de la pl&#232;be est en prison. Loin des dangers, avec les &#171; siens &#187;. Lib&#233;r&#233; contre sa volont&#233;, apr&#232;s diff&#233;rentes p&#233;rip&#233;ties, Charlot obtient un emploi de gardien de nuit dans un grand magasin et introduit sa nouvelle amie, la &#171; Gamine &#187;, &#171; sans toit ni loi &#187; comme lui, dans ces grands magasins pour lui donner la possibilit&#233; de dormir dans de beaux draps. C'est la tentative d'insertion de la pl&#232;be dans le monde de la marchandise. Apr&#232;s avoir eu peur avec les patins, Charlot reprend son travail de gardien et inspecte les lieux. Il descend et d&#233;couvre des cambrioleurs. Il s'agit de ses anciens compagnons d'usine qui ont &#233;t&#233; licenci&#233;s et n'ont pas d'autres solutions que de voler pour vivre. Charlot, cela va sans dire, ne les d&#233;nonce pas, il sympathise avec eux et ils passent toute la nuit &#224; se saouler. Solidarit&#233; de classe. Se r&#233;veillant le lendemain matin dans un tas de tissus, Charlot est arr&#234;t&#233; une fois de plus.&lt;br class='autobr' /&gt;
Retour donc &#224; la case prison : le cycle recommence. Sorti de prison, il sera au ch&#244;mage, il trouve un emploi dans une usine. Il est impliqu&#233;, &lt;i&gt;par hasard&lt;/i&gt;, dans une gr&#232;ve. &lt;i&gt;Par hasard&lt;/i&gt;, il jette une pierre sur la t&#234;te d'un policier venu mater la r&#233;volte ouvri&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette s&#233;quence pr&#233;sente quelques &#233;l&#233;ments caract&#233;ristiques de la &lt;i&gt;position&lt;/i&gt; de Chaplin :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1) La r&#233;volte advient toujours de mani&#232;re casuelle. Dans une s&#233;quence de ce m&#234;me film, Charlot devient le meneur d'une insurrection ouvri&#232;re en ramassant simplement un drapeau rouge tomb&#233; d'un camion. Il veut le restituer aux conducteurs de l'engin, il le l&#232;ve pour &#234;tre vu, mais ce geste fait r&#233;unir autour de lui les ouvriers en col&#232;re qui commencent une manifestation. Charlot ne &lt;i&gt;r&#233;siste&lt;/i&gt; pas, il subit plut&#244;t les situations. Mais il y a toujours un geste inattendu, un mouvement intempestif qui lui permet, par hasard, de se soustraire aux rapports de pouvoir. La r&#233;volte est inconditionn&#233;e ou n'est pas. Le pouvoir de la destitution &#8211; r&#233;duire &#224; l'insignifiant tout pouvoir constitu&#233; &#8211; est un geste &#233;ph&#233;m&#232;re, il appara&#238;t comme un &#233;clair. Charlot le montre bien. Il semble &#233;galement avoir compris que ce geste ne doit conqu&#233;rir le temps et l'espace, avec des d&#233;clarations, des programmes, des organisations, des chefs, il doit demeurer une suspension du temps, il doit continuer &#224; faire le vide, il doit interrompre toute possibilit&#233; d'une r&#233;organisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) Le caract&#232;re al&#233;atoire de ce geste pr&#233;serve la solitude souveraine de Charlot. La position du Vagabond est une position minoritaire m&#234;me &#224; l'int&#233;rieur d'un groupe social opprim&#233; comme la classe ouvri&#232;re. C'est comme si Chaplin voulait &#234;tre une minorit&#233; de la minorit&#233;, comme s'il ne voulait jamais s'int&#233;grer dans un groupe, une classe sociale. En des termes deleuziens, on pourrait dire que Charlot n'est jamais mineur, il ne cesse de le devenir. En somme, ce devenir confirme que la condition mineure de Charlot n'est pas seulement une question sociologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Conclusions&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le geste inaugural du cin&#233;ma de Chaplin est la tentative de Charlot de s'imposer devant la cam&#233;ra dans &lt;i&gt;Kids Auto Races at Venise&lt;/i&gt;. Il s'agit de l'irruption violente de la condition mineure dans ce nouvel art qu'est le cin&#233;ma. Mais Chaplin ne s'arr&#234;te pas l&#224;. Apr&#232;s avoir mis &lt;i&gt;un&lt;/i&gt; vagabond devant la cam&#233;ra, son op&#233;ration consistera &#224; s'emparer de cette cam&#233;ra. C'est une op&#233;ration titanesque : ce cin&#233;ma mineur veut se transformer aussi en cin&#233;ma majeur. Chaplin devient r&#233;alisateur pour accomplir cette t&#226;che. Il n'est pas encore &#171; content de lui &#187;. Il deviendra producteur et distributeur de films. Pas &#224; petite &#233;chelle. Il est un des cr&#233;ateurs de l'industrie cin&#233;matographique hollywoodienne. &lt;br class='autobr' /&gt;
A partir de ce moment, &#224; partir du moment o&#249; Chaplin fonde United Artists Corporation, son cin&#233;ma mineur vit dans un &#233;quilibre pr&#233;caire avec cette op&#233;ration majeure.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le personnage est toujours le m&#234;me, les th&#233;matiques aussi, ils sont toutefois transport&#233;s vers une dimension industrielle. La tentative de Charlot consiste en inscrire la figure fragile, minuscule, d'un pl&#233;b&#233;ien dans la dur&#233;e, dans l'histoire du cin&#233;ma. C'est &#233;videmment aussi une tentative de prot&#233;ger sa libert&#233; artistique. Tout au long de ce parcours Chaplin sera adul&#233; par un public enthousiaste aux quatre coins de la plan&#232;te, mais on ne lui jettera pas que des fleurs. Chaplin a beau &#234;tre un milliardaire et l'homme le plus populaire du monde, il sera chass&#233; comme un migrant quelconque des &#201;tats Unis.&lt;br class='autobr' /&gt;
Son op&#233;ration &#233;choue peut-&#234;tre. Un de ses derniers films &#8211; un des plus beaux, selon moi &#8211; &lt;i&gt;Limelight&lt;/i&gt; (1952), est, en fin des comptes, le constat de l'&#233;chec de la tentative de porter le cin&#233;ma mineur dans une dimension majeure.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans ce film Chaplin raconte son monde, le monde de son enfance, le monde des artistes populaires de Londres, le monde d'avant la Grande Guerre (le film se situe quelques semaines avant le d&#233;clenchement de la Premi&#232;re Guerre mondiale), le monde du music-hall, le monde du cin&#233;ma muet (incarn&#233; par la r&#233;apparition &#224; l'&#233;cran d'un extraordinaire Buster Keaton). Le d&#233;roulement de l'histoire du film d&#233;montre que ce monde est d&#233;sormais mort. En effet, Cravero, la derni&#232;re transfiguration de Charlot, mourra. Il meurt englouti, comme son monde, par l'histoire triomphante du cin&#233;ma hollywoodien. Chaplin a perdu sa bataille artistique et politique. Alors qu'il est &#224; Londres pour la premi&#232;re du film, le 16 octobre 1952, les autorit&#233;s des USA se d&#233;cha&#238;nent contre lui au point qu'il d&#233;cide de quitter ce pays. Son r&#234;ve de porter l'art mineur dans la forteresse du capitalisme mondial et dans l'histoire majeure du cin&#233;ma n'est pas couronn&#233; de succ&#232;s. &lt;br class='autobr' /&gt;
Tout est fini ? Oui, tout est fini. Mais les images de Chaplin &#8211; les vies pr&#233;caires qu'elles fixent &#8211; &lt;i&gt;survivent&lt;/i&gt; &#224; leur propre naufrage chaque fois qu'un enfant les regarde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Luca Salza&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;Bibliographie&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;The Tramp : The Great Deserter / Charlot : le grand d&#233;serteur&lt;/i&gt;, K. Revue trans-europ&#233;enne de philosophie et arts, 10 &#8211; 1 / 2023. URL : &lt;a href=&#034;https://revue-k.univ-lille.fr/numero-10.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://revue-k.univ-lille.fr/numero-10.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Agee, J., 2010, &lt;i&gt;Le vagabond d'un nouveau monde&lt;/i&gt;, traduit de l'am&#233;ricain par P. Soulat, Paris, Capricci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Banda, D., Moure, J. (&#233;d.), 2013, &lt;i&gt;Charlot : histoire d'un mythe&lt;/i&gt;, Paris, Flammarion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bazin, A., 2000, &lt;i&gt;Charlie Chaplin&lt;/i&gt;, Paris, Cahiers du cin&#233;ma.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cendrars, B., 2005, &lt;i&gt;La naissance de Charlot&lt;/i&gt; [1926], in Id., &lt;i&gt;Aujourd'hui&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;&#338;uvres Compl&#232;tes&lt;/i&gt;, vol. 11, textes pr&#233;sent&#233;s et annot&#233;s par C. Leroy, Paris, Deno&#235;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaplin, C., 2022, &lt;i&gt;Histoire de ma vie. M&#233;moires&lt;/i&gt; [1964], traduit de l'anglais par J. Rosenthal, Paris, Laffont.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comolli, J.-L., 2021, &lt;i&gt;Une certaine tendance du cin&#233;ma documentaire&lt;/i&gt;, Paris, Verdier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Eisenstein, S., 2013, &lt;i&gt;Charlie Chaplin&lt;/i&gt;, traduit du russe par A. Cabaret, Paris, Circ&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Freud, S., 2010, &lt;i&gt;Malaise dans la civilisation&lt;/i&gt;, in Id., &lt;i&gt;Anthropologie de la guerre&lt;/i&gt;, traduction et commentaires de Marc Cr&#233;pon et Marc de Launay, Paris, La D&#233;couverte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gehring, W. D., 2014, &lt;i&gt;Chaplin's War Trilogy. An evolving Lens in Three Dark Comedies, 1918-1947&lt;/i&gt;, Jefferson, North Carolina, McFarland &amp; Company.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Goll, Y., 1968, &lt;i&gt;La Chaplinade ou Charlot po&#232;te&lt;/i&gt; [1920], in Id., &lt;i&gt;&#338;uvres&lt;/i&gt;, I, &#233;dition &#233;tablie par C. Goll et F. X. Jaujard, Paris, &#233;ditions &#201;mile-Paul, pp. 106-127.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hirschman, J., 2022, &lt;i&gt;Plan&#233;tariat, salut !&lt;/i&gt;, anthologie bilingue fran&#231;ais-anglais, traductions en fran&#231;ais de G. B. Vachon, A. Bernaut et F. Combes, Paris, Manifeste !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hobsbawm, E. J., 1999, &lt;i&gt;L'&#226;ge des extr&#234;mes. Histoire du court XX&#232;me si&#232;cle&lt;/i&gt;, traduit de l'anglais, Bruxelles, Complexe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Blanc, G., 2014, &lt;i&gt;L'Insurrection des vies minuscules&lt;/i&gt;, Paris, Bayard.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je pr&#233;sente ici une version sensiblement diff&#233;rente, surtout dans les derniers chapitres et les conclusions, du texte sur Charlot que j'ai &#233;crit pour K Revue : &lt;a href=&#034;https://revue-k.univ-lille.fr/data/images/Numero-10/4-SALZA%20CHARLOT.pdf&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://revue-k.univ-lille.fr/data/images/Numero-10/4-SALZA%20CHARLOT.pdf&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir ici un extrait d'un de ses po&#232;mes : &lt;a href=&#034;https://www.casadellapoesia.org/e-store/multimedia-edizioni/the-arcanes-2-jack-hirschman/estratto&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.casadellapoesia.org/e-store/multimedia-edizioni/the-arcanes-2-jack-hirschman/estratto&lt;/a&gt;. En fran&#231;ais on peut lire une anthologie des po&#233;sie de Hirschman : J. Hirschman, &lt;i&gt;Plan&#233;tariat, salut !&lt;/i&gt;, anthologie bilingue fran&#231;ais-anglais, traductions en fran&#231;ais de G. B. Vachon, A. Bernaut et F. Combes, Paris, Manifeste !, 2022. Cette notion po&#233;tico-philosophique de &#171; plan&#233;tariat &#187; fait &#233;videmment penser &#224; &#171; prol&#233;tariat &#187;. Dans ses po&#233;sies Hirschman parle effectivement du prol&#233;tariat d'aujourd'hui, &#224; la fois &#233;clat&#233; en mille morceaux (&lt;i&gt;homeless&lt;/i&gt;, travailleurs pauvres, nouveaux &lt;i&gt;hobos&lt;/i&gt;, migrants, ouvriers) et majoritaire (nous sommes les 99%, comme le proclamait Occupy Wall Street). Jack Hirschman, par ce mot, veut indiquer que c'est une m&#234;me &#171; classe &#187; qui se manifeste autour de la &#171; plan&#232;te &#187;, un &lt;i&gt;peuple&lt;/i&gt; dans lequel les diff&#233;rences entre les &#171; garantis &#187;, l'ancienne classe ouvri&#232;re, et les &#171; non garantis &#187;, les &lt;i&gt;lumpens&lt;/i&gt;, s'amenuise toujours plus. Ce &lt;i&gt;peuple&lt;/i&gt; est un &lt;i&gt;peuple-monde&lt;/i&gt; car il configure d&#233;j&#224; une nouvelle &#171; Internationale &#187;, non plus seulement ouvri&#232;re. En plus il pose aussi la question de l'habitabilit&#233; de la &#171; plan&#232;te &#187;. &#192; mon avis, Charlot, avec ses diff&#233;rentes apparences, non seulement &lt;i&gt;lumpen&lt;/i&gt;, exprime l'appartenance &#224; une classe &lt;i&gt;universelle&lt;/i&gt;, comme le &#171; plan&#233;tariat &#187; remplie de singularit&#233;s non individuelles. Le point de vue de Chaplin est toujours ind&#233;niablement un point de vue &#171; de classe &#187;, mais une &#171; classe &#187; entendue au sens tr&#232;s large (nous sommes d&#233;j&#224; les 99,9%) et une &#171; classe &#187; qui n'uniformise pas les individus : une classe sans classe, c'est pourquoi Charlot, les &lt;i&gt;Charlots&lt;/i&gt;, les exclus de tout, les solitaires, peuvent en faire partie, ou pas.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dans cette optique benjaminienne, le comique de Chaplin est souvent tr&#232;s proche du comique de Beckett.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La nouvelle Internationale chaplinienne est, dans cette optique, tout &#224; fait inconsciente de sa condition sociale, et aussi forc&#233;ment muette. Sa force, son infinie force faible, na&#238;t de cette inconscience : elle est enfantine et primitive.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Il n'y a pas de Nature. Il y a des choses</title>
		<link>https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1115</link>
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		<dc:date>2022-09-28T12:20:34Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Luca Salza, Pierandrea Amato</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Nous publions l'introduction au volume collectif &#034;La destitution de la nature. Sur Lucr&#232;ce&#034;. https://www.editionsmimesis.fr/.../la-destitution-de-la.../ Ce livre est le premier num&#233;ro de la nouvelle collection de K Revue &#034;Samsa. &#201;critures pour le destituant&#034; &#233;dit&#233;e par Mimesis. Le projet sera pr&#233;sent&#233; le jeudi 6 octobre &#224; 19h30 &#224; la Librairie Texture, 94 avenue Jean Jaur&#232;s, Paris 19&#176;. En discutent Frank La Brasca et Luca Salza. M&#233;lanie Traversi&#232;re lira des extraits du &#034;De rerum natura&#034; de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Nous publions l'introduction au volume collectif &#034;La destitution de la nature. Sur Lucr&#232;ce&#034;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.editionsmimesis.fr/.../la-destitution-de-la.../&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.editionsmimesis.fr/.../la-destitution-de-la.../&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce livre est le premier num&#233;ro de la nouvelle collection de K Revue &#034;Samsa. &#201;critures pour le destituant&#034; &#233;dit&#233;e par Mimesis.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Le projet sera pr&#233;sent&#233; le jeudi 6 octobre &#224; 19h30 &#224; la Librairie Texture, 94 avenue Jean Jaur&#232;s, Paris 19&#176;&lt;/strong&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
En discutent Frank La Brasca et Luca Salza. M&#233;lanie Traversi&#232;re lira des extraits du &#034;De rerum natura&#034; de Lucr&#232;ce.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;La po&#233;sie de Lucr&#232;ce et la destitution&lt;/strong&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Apr&#232;s avoir pr&#233;sent&#233; un num&#233;ro en ligne sur ce philosophe-artiste (nous (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'enjeu ontologique est pour Lucr&#232;ce surtout &#233;thico-politique. Il est question d'&#233;laborer des th&#233;ories et des pratiques fond&#233;es sur le (non)fond&#233;, sur ce que l'on peut appeler gr&#226;ce &#224; Rainer Sch&#252;rmann le principe d'anarchie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il n'y a pas de Nature chez Lucr&#232;ce. Il y a des choses de nature. Lucr&#232;ce rejette cat&#233;goriquement l'id&#233;e d'une nature-sujet, capable d'agir intentionnellement. Il n'y a aucune intervention ext&#233;rieure sur les &#171; choses de la nature &#187; : il existe une auto-production qui caract&#233;rise les faits naturels. Une force, une &#171; opus infinita &#187; que nous pouvons appeler Nature, Amour ou C&#233;r&#232;s, les animerait de l'int&#233;rieur. Attention, toutefois : Lucr&#232;ce fait remarquer que ces noms ne renvoient &#224; aucune v&#233;rit&#233; ; nous pouvons appeler la terre comme nous le voulons, mais &#171; Depuis toujours la terre est priv&#233;e de sensibilit&#233; &#187; (DRN&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le sigle DRN renvoie &#224; l'&#233;dition suivante : Lucr&#232;ce, De rerum natura, trad. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, II, 652). &lt;br class='autobr' /&gt;
Le &lt;i&gt;De rerum natura&lt;/i&gt; d&#233;montre qu'il est impossible de faire d&#233;pendre la vari&#233;t&#233; des productions naturelles d'un plan, d'un esprit ou d'une Nature. La nature chez Lucr&#232;ce, pour cette raison, ne se r&#233;f&#232;re pas &#224; une Nature, mais &#224; la spontan&#233;it&#233; de la production des choses, &#224; leur rencontre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les rencontres entre les choses ne sont pas le r&#233;sultat d'une raison, elles sont absolument al&#233;atoires. Les mondes infinis sont g&#233;n&#233;r&#233;s par des relations entre des atomes qui ont d&#233;vi&#233; de leur trajectoire par &lt;i&gt;hasard&lt;/i&gt;. Cette d&#233;viation tout &#224; fait contingente et casuelle porte un nom tr&#232;s connu : &lt;i&gt;clinamen&lt;/i&gt;. C'est un n&#233;ologisme latin invent&#233; par Lucr&#232;ce, qui n'appara&#238;t m&#234;me pas dans les textes originaux grecs d'&#201;picure, auquel le po&#232;te romain fait pourtant constamment r&#233;f&#233;rence.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le &lt;i&gt;clinamen&lt;/i&gt; : une d&#233;viation l&#233;g&#232;re, infinit&#233;simale (&#171; nec plus quam minimum &#187;, DRN, II, 244), un accident dans le flux continu des atomes, qui se d&#233;placent dans leur chute vers le bas, spontan&#233;ment et au hasard, et, d&#233;viant toujours spontan&#233;ment de leur direction, se rencontrent/se heurtent avec d'autres atomes, produisant d'autres rencontres/heurts qui cr&#233;ent des corps compos&#233;s et des mondes. Le &lt;i&gt;clinamen&lt;/i&gt; est une torsion, peut-&#234;tre une catastrophe, au sens &#233;tymologique du terme : du grec &#171; &#954;&#945;&#964;&#945;&#963;&#964;&#961;&#959;&#966;&#942; &#187;, compos&#233; de &#171; kat&#225; &#187; (&#171; en bas, en dessous &#187;) et &#171; str&#233;phein &#187; (&#171; tourner, se retourner &#187;). Le &lt;i&gt;clinamen&lt;/i&gt; serait alors le fait de se d&#233;tourner d'une simple chute verticale, une forme de &#171; basculement &#187; impr&#233;visible. Il n'est pas inscrit dans les choses, il n'est pas leur &#226;me, il se r&#233;v&#232;le plut&#244;t comme le r&#233;sultat du mouvement continu des atomes qui, &#224; un certain moment, quelque part, d&#233;raillent, commencent &#224; tourbillonner, &#224; ne plus suivre le flux habituel, &#224; tourner, d&#233;vier, et vont &#224; la rencontre d'autres atomes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le &lt;i&gt;clinamen&lt;/i&gt; d&#233;truit les choses, d&#232;s qu'elles apparaissent. Il repr&#233;sente la collision entre les choses, effet de leur existence m&#234;me. Par rapport au mouvement chaotique et &#233;ternel &#8211; la pluie intemporelle des atomes &#8211; c'est un accident fugace qui arrive &#224; la chose : il &#233;voque l'apparition d'une nouvelle singularit&#233;, plus durable que l'accident. Il provoque m&#234;me, tourbillon-chose, l'&#233;mergence d'un nouveau monde, tourbillon de tourbillons. Si le mouvement &#233;ternel est une forme &#233;nigmatique de r&#233;gularit&#233; substantielle, en tant qu'absolutisation de la diff&#233;rence, c'est-&#224;-dire r&#233;p&#233;tition sans diff&#233;rence, le &lt;i&gt;clinamen&lt;/i&gt; lib&#232;re une forme cr&#233;ative de destitution, impr&#233;visible sur le plan ontologique, peut-&#234;tre m&#234;me impossible, qui brise l'ordre &#233;ternel : &#171; fati foedera rumpat &#187; (DRN, II, 254). Le &lt;i&gt;clinamen&lt;/i&gt; se produit, voil&#224; tout. Mais, bien s&#251;r, il peut aussi ne pas se produire. &lt;br class='autobr' /&gt;
La po&#233;sie de Lucr&#232;ce, si l'on y regarde de plus pr&#232;s, incarne la m&#233;moire de cet &#233;v&#233;nement qui peut arriver mais aussi ne pas se produire : la po&#233;sie, sa po&#233;sie, a pour t&#226;che d'&#233;voquer cette aporie entre le r&#233;el et le virtuel, de laisser exister ce qui pourrait ne jamais se produire, mais qui pourrait s'&#234;tre produit ou se produire &#224; l'avenir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le &lt;i&gt;hasard&lt;/i&gt;, le &lt;i&gt;cas&lt;/i&gt;, la &lt;i&gt;fortune&lt;/i&gt;, pour reprendre un terme cher aux Romains (et plus tard &#224; Machiavel), est tout ce qui arrive de fa&#231;on inattendue et co&#239;ncide avec l'&#234;tre m&#234;me. Le &lt;i&gt;cas&lt;/i&gt; d&#233;rive de &#171; casus &#187;, participe pass&#233; substantiv&#233; de &#171; cadere &#187; : &lt;i&gt;tomber&lt;/i&gt;, la &lt;i&gt;chute&lt;/i&gt;, d'o&#249; ensuite &lt;i&gt;arriv&#233;e fortuite&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;circonstance&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;hasard&lt;/i&gt;, quelque chose qui arrive. Mais que se passe-t-il au juste ? Qu'est-ce qu'il y a ? Nous le r&#233;p&#233;tons : il y a des rencontres entre des choses qui ont lieu sans Raison, sans Sens, d&#233;pourvues d'une Cause. Comme l'&#233;crit Althusser, ce mat&#233;rialisme peut se r&#233;sumer en une seule proposition : &#171; il y a &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il n'existe pas de principe dans la philosophie de Lucr&#232;ce. Les atomes m&#234;mes, comme l'a montr&#233; Cl&#233;ment Rosset, ne constituent pas la mati&#232;re premi&#232;re : ils n'ont m&#234;me pas de terme sp&#233;cifique qui les d&#233;signe. Le monde ne d&#233;rive pas des atomes, le monde &lt;i&gt;est&lt;/i&gt; les atomes, il incarne le r&#233;sultat de leurs rencontres qui se produisent dans le vide infini. C'est dans ce cosmos &#171; sans fondement &#187; que bougent toutes les choses (DRN, I, 334).&lt;br class='autobr' /&gt;
Lucr&#232;ce, comme il le fait souvent, utilise un exemple &lt;i&gt;visuel&lt;/i&gt; pour parler de cette immensit&#233; : le trait que nous lan&#231;ons vers le ciel serait-il arr&#234;t&#233; s'il avait la force de poursuivre sa course ? Le po&#232;te affirme que le trait ne cessera de voler parce qu'il ne trouvera pas de bornes : &#171; L'espace toujours fuyant toujours s'ouvre &#224; la fuite &#187; (DRN, I, 983). C'est une pens&#233;e d'une clart&#233; &#233;tourdissante : elle nous offre une image de l'&#233;mancipation. Dans les mondes, entre les mondes, il y a toujours de nouvelles voies &#8211; l'infini est in&#233;puisable ou n'est pas &#8211; il s'agit de les emprunter, jusqu'&#224; l'&#233;puisement : l'horizon des possibles est grand ouvert. Toute philosophie de l'infini est une philosophie de la lib&#233;ration. &lt;br class='autobr' /&gt;
C&#233;zanne dit &#224; Joaquim Gasquet que l'histoire du monde commence lorsque deux atomes se rencontrent, lorsque deux tourbillons, deux danses chimiques se combinent. Cette aube, qui pour C&#233;zanne est aussi l'occasion de la peinture, se d&#233;roule au-dessus du n&#233;ant : une danse sur l'ab&#238;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
Affirmer que l'espace o&#249; se d&#233;ploient tous ces hasards, o&#249; naissent d'immenses arcs-en-ciel et des prismes cosmiques, est un &lt;i&gt;ab&#238;me&lt;/i&gt;, est &lt;i&gt;sans fond&lt;/i&gt;, signifie effacer toute id&#233;e d'origine. C'est ici qu'&#233;merge, selon nous, la question de la destitution du pouvoir, de tout pouvoir, dans le &lt;i&gt;De rerum natura&lt;/i&gt;, sa force hyper-politique, largement d&#233;guis&#233;e. S'il n'y a pas de sens, s'il n'y a pas de but, nous ne devons m&#234;me pas penser qu'il puisse y avoir une puissance qui produirait le monde une fois au commencement, et ensuite, ne s'arr&#234;terait jamais, reproduisant sans fin sa propre &#233;nergie. La pens&#233;e de Lucr&#232;ce n'est pas une pens&#233;e de la puissance, elle sort des cat&#233;gories m&#233;taphysiques : c'est une pens&#233;e an-archique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il n'y a pas d'origine et le &lt;i&gt;clinamen&lt;/i&gt; n'est pas une puissance, il repr&#233;sente simplement un mouvement d&#233;termin&#233; par la chute m&#234;me des choses. Il est produit dans la pluie des atomes et fait plier les choses (les chocs sont les &#171; plagae &#187;). C'est le &lt;i&gt;clinamen&lt;/i&gt; qui destitue toute id&#233;e de Nature, d'Ordre, de Sujet, de Pouvoir, au point qu'il peut aussi arriver qu'un jour il ne produise plus rien.&lt;br class='autobr' /&gt;
S'il n'y a pas de fondement, s'il n'y a pas de puissance, puisque tout a &#233;t&#233; construit sur le n&#233;ant, dans le vide, par hasard, dans une pluie r&#233;p&#233;titive et &#233;ternelle, un jour tout volera en &#233;clats. Ne reste (jusqu'&#224; quand ?) qu'une combinaison impr&#233;visible de choses, de mati&#232;res, de relations, d'&#233;v&#233;nements, totalement f&#233;brile, ind&#233;termin&#233;e. Un bouleversement permanent : une catastrophe qui affecte la possibilit&#233; m&#234;me de la vie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Que faire dans la catastrophe qu'est la nature m&#234;me des choses, leur logique (le &lt;i&gt;clinamen&lt;/i&gt;) ? Comme Camus l'avait entrevu, la philosophie de Lucr&#232;ce, contrairement &#224; celle de son ma&#238;tre ath&#233;nien, &#201;picure, n'est jamais renonciatrice. Lucr&#232;ce ne nous apprend pas &#224; construire des murs autour de l'homme ni &#224; &#233;touffer son cri. Dans les vers de Lucr&#232;ce on sent le d&#233;sir de justice, l'envie de se battre, malgr&#233; tout. Sa po&#233;sie est un cri, d&#233;sesp&#233;r&#233;, pour imaginer une action commune (DRN, I, 43). L'&lt;i&gt;ataraxie&lt;/i&gt; devient alors une question probl&#233;matique dans une philosophie de lutte, dans une pens&#233;e militante et jamais apais&#233;e, comme semble l'&#234;tre celle de Lucr&#232;ce. La destitution concerne l'&#234;tre m&#234;me, et non pas aussi ceux qui, dans la destitution de l'origine, du sens, du fondement, de l'autorit&#233;, doivent habiter.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le sage est pour Lucr&#232;ce celui qui r&#233;siste aux lois des choses, qui est insoumis au destin, (&#171; renitente al fato &#187;, pour reprendre un vers de Leopardi). Il n'est pas dit, semble affirmer Lucr&#232;ce, que nous devions subir les choses de la nature ; il n'est pas dit que nous devions attendre la catastrophe &lt;i&gt;&#224; genoux&lt;/i&gt; et les bras crois&#233;s : le &lt;i&gt;clinamen&lt;/i&gt; est cette d&#233;viation minimale, cette toute petite catastrophe, qui nous donne aussi le sens de la possibilit&#233; d'un nouveau geste, urgent, de nouvelles responsabilit&#233;s, plus &#233;lev&#233;es.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le &lt;i&gt;clinamen&lt;/i&gt; lucr&#233;tien n'est pas une puissance, mais un &#171; pouvoir destituant &#187;. Dans son long po&#232;me Lucr&#232;ce se pose une question : &#171; Comprends-tu maintenant ? Bien qu'une force externe / souvent nous pousse et nous fasse avancer malgr&#233; nous, / ravis, pr&#233;cipit&#233;s, quelque chose en notre poitrine / a le pouvoir de combattre et de r&#233;sister &#187; (DRN, II, 277-280).&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous voulons partager notre passion pour Lucr&#232;ce, nous voulons le lire dans la rue, nous voulons &#233;crire son nom sur les murs, copier ses vers dans les toilettes publiques ou sur les murs des r&#233;seaux sociaux, parce que c'est ce malheureux, immense, humble po&#232;te qui nous dit que, dans le passage r&#233;p&#233;titif des jours, dans le temps vide et homog&#232;ne, dans la d&#233;solation qui fut la sienne, qui est la n&#244;tre, il est possible que quelqu'un s'arr&#234;te, commence &#224; tourner sur lui-m&#234;me. Il est possible qu'un &lt;i&gt;clinamen&lt;/i&gt; intervienne dans les &#233;v&#233;nements obscurs d'un &#234;tre quelconque. Le mouvement de cette singularit&#233;, comme celui d'un atome, en spirale, dans une direction obstin&#233;e et contraire au flux, entra&#238;ne les autres, ceux qui sont &#224; c&#244;t&#233; de lui, ses amis et ses amies, d'autres rapports se cr&#233;ent aussi. Un tourbillon se produit. Pourquoi ? On ne sait pas. Peut-&#234;tre la &lt;i&gt;force externe&lt;/i&gt; (&#171; vis extera &#187;) a-t-elle cri&#233; trop fort. Une &lt;i&gt;poitrine&lt;/i&gt; plus sensible en a souffert. Il se peut qu'elle change de direction, que de nouvelles rencontres se r&#233;alisent. Une &#171; turba &#187; d'hommes et de femmes (un &#171; tumulte &#187;, comme nous le donne &#224; voir et entendre Maguy Marin) est maintenant l&#224;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a quelque chose. Seul le po&#232;te est capable de r&#234;ver la r&#233;volution et laisse voir et d&#233;sirer la rupture des choses, du monde. Et comme Pasolini, Lucr&#232;ce nous fait voir que l'on peut toujours vivre autrement que ce qui semble in&#233;vitable.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a quelque chose : le &lt;i&gt;De Rerum natura&lt;/i&gt; est un texte compos&#233; pour l'avenir, un avenir qui n'a pas encore eu lieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Paris-Naples, f&#233;vrier 2022)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Apr&#232;s avoir pr&#233;sent&#233; un num&#233;ro en ligne sur ce philosophe-artiste (nous renvoyons au num&#233;ro 6 de &#171; K. Revue trans-europ&#233;enne de philosophie et arts &#187; que vous pouvez lire &#224; cette adresse : &lt;a href=&#034;https://revue-k.univ-lille.fr/numero-6.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://revue-k.univ-lille.fr/numero-6.html&lt;/a&gt;), ce livre poursuit la tentative de penser, avec Lucr&#232;ce, un monde sans fondement.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le sigle DRN renvoie &#224; l'&#233;dition suivante : Lucr&#232;ce, &lt;i&gt;De rerum natura&lt;/i&gt;, trad. fr. de Jos&#233; Kany-Turpin, Paris, Aubier, 1993. Nous avons utilis&#233; cette &#233;dition et cette abr&#233;viation dans tout ce volume, sauf indication contraire.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>[Audio] - Luca Salza dans &#034;Chroniques rebelles&#034;</title>
		<link>https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=794</link>
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		<dc:date>2019-04-02T05:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
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		<dc:creator>Luca Salza</dc:creator>



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&lt;p&gt;&#171; Il est pas facile de raconter &#224; pr&#233;sent &#187;
&lt;br class='autobr' /&gt;
Crise de l'exp&#233;rience et cr&#233;ation artistique apr&#232;s la Grande Guerre
&lt;br class='autobr' /&gt;
Sous la direction de Luca Salza (&#233;ditions Mim&#233;sis) &lt;br class='autobr' /&gt; Chroniques Rebelles, &#233;mission anim&#233;e par Christiane Passevant, sur Radio Libertaire.&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt; &#171; Il est pas facile de raconter &#224; pr&#233;sent &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Crise de l'exp&#233;rience et cr&#233;ation artistique apr&#232;s la Grande Guerre&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Sous la direction de Luca Salza (&#233;ditions Mim&#233;sis)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;http://chroniques-rebelles.info/spip.php?article1144&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Chroniques Rebelles&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, &#233;mission anim&#233;e par Christiane Passevant, sur Radio Libertaire. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Chroniques de guerre</title>
		<link>https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=758</link>
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		<dc:date>2018-12-29T12:33:56Z</dc:date>
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		<dc:creator>Luca Salza</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;On doit mettre le gilet jaune quand il y a un danger. Quand on pose une roue sur le bord d'une route. Quand il y a un accident. Le n&#233;olib&#233;ralisme est une urgence continue. Dans le n&#233;olib&#233;ralisme, beaucoup de gens ne peuvent pas ne pas mettre ce gilet jaune. Ils doivent le porter tous les jours. Quand ils livrent des repas tout pr&#234;ts dans les rues de la ville. Quand ils portent des colis, des paquets. Quand ils travaillent sur un chantier. Mais &#233;galement quand on fait des queues (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;On doit mettre le gilet jaune quand il y a un danger. Quand on pose une roue sur le bord d'une route. Quand il y a un accident. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le n&#233;olib&#233;ralisme est une urgence continue. Dans le n&#233;olib&#233;ralisme, beaucoup de gens ne peuvent pas ne pas mettre ce gilet jaune. Ils doivent le porter tous les jours. Quand ils livrent des repas tout pr&#234;ts dans les rues de la ville. Quand ils portent des colis, des paquets. Quand ils travaillent sur un chantier. Mais &#233;galement quand on fait des queues kilom&#233;triques &#224; la poste. Quand on respire l'air pollu&#233; d'une m&#233;tropole. Quand on mange des pesticides. Quand on conduit une voiture uber.&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;i&gt;Gilet jaune&lt;/i&gt; signale tout d'abord la catastrophe en cours. Une catastrophe qui implique 99% de la population. Co&#251;t de la vie, &#233;cole publique et h&#244;pitaux en sursis, pollution de l'eau, de la terre, des cieux, des bombes nucl&#233;aires, des salaires bas ou inexistants, des vies de travail, des enfants qui ne se voient pas grandir, des couples &#233;clat&#233;s, l'amour au temps de la Loi El Khomri, Universit&#233;s appauvries. Nous sommes tous en danger. On est tous acheteurs et vendeurs, on ach&#232;te et on vend tout, maison, voitures, v&#233;los, travail, mais notre capital humain ne suffit plus, il ne suffit pas. Et alors on met le gilet jaune. &lt;br class='autobr' /&gt;
D'autres guerres menacent les corps m&#234;mes des vivants. Une gigantesque guerre civile en cours. La mort erre partout. Des &#233;clats de balle &#224; chaque coin de rue. Des murailles construites &#224; nos portes. Des portes plus ferm&#233;es que celles de Kafka. Il faut en tenir compte. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quelqu'un qui ne veut pas mourir, que doit-il faire ? Que doit faire d'autre un ch&#244;meur, un lyc&#233;en, n&#233; et &#233;lev&#233; sous Vigipirate et Parcoursup, un travailleur pr&#233;caire, une femme au salaire modeste, une retrait&#233;e, un migrant, sinon signaler l'&#233;tat de danger dans lequel vivent lui, ses fr&#232;res, ses filles ? Mettre un gilet jaune. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais le jaune est aussi la couleur que l'on utilise pour surligner, pour mettre en &#233;vidence. Aux Macron, aux Juncker et aux autres membres du comit&#233; d'affaires, &#231;a fait peur, terriblement peur, qu'apr&#232;s 30 ans de boucherie sociale, il &#233;merge un mot, juste une couleur, pour dire simplement &#171; &#231;a suffit &#187;. &#171; Non &#187;. &#171; Maintenant, vous devez partir &#187;. Le jaune exprime un refus. Il nous dit que ceux qui sont en danger savent tout. Ils savent qu'ils vivent dans la catastrophe. Dans le danger quotidien. Ils refusent les politiques de la catastrophe. Ils veulent montrer leur souffrance, leur rage. Ils mettent un gilet jaune pour se faire voir. C'est simple. Trop simple aussi. Des mots clairs, banals, qui, pour une fois, arrivent &#224; tout le monde. Pas comme les slogans rassis de la R&#233;publique-Nation. Une langue universelle &#224; partir du bas. Des mots qui disent seulement, nous voil&#224;, nous sommes ici, sous votre maison, &#171; je viens te chercher, oui monsieur le Pr&#233;sident &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pouvoir de la destitution.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Litt&#233;rature monde</title>
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		<dc:creator>Luca Salza</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Kafka ne termine pas son Ch&#226;teau. Mais, selon Max Brod, dans les intentions de l'&#233;crivain, le roman devait pourtant trouver une conclusion. K., le g&#233;om&#232;tre, aurait &#233;t&#233; sur son lit de mort, le Ch&#226;teau aurait alors r&#233;it&#233;r&#233; sa d&#233;cision de n'accorder aucun droit &#224; cet &#233;tranger. Et toutefois, eu &#233;gard &#224; certaines circonstances, le Ch&#226;teau consent quand m&#234;me &#224; K. de vivre et de travailler sur son sol. Il est par trop facile de comparer la situation du g&#233;om&#232;tre &#224; celle des milliers de &#171; (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=18" rel="directory"&gt;Migrations, fronti&#232;res&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Kafka ne termine pas son &lt;i&gt;Ch&#226;teau&lt;/i&gt;. Mais, selon Max Brod, dans les intentions de l'&#233;crivain, le roman devait pourtant trouver une conclusion. K., le g&#233;om&#232;tre, aurait &#233;t&#233; sur son lit de mort, le Ch&#226;teau aurait alors r&#233;it&#233;r&#233; sa d&#233;cision de n'accorder aucun droit &#224; cet &#233;tranger. Et toutefois, eu &#233;gard &#224; certaines circonstances, le Ch&#226;teau consent quand m&#234;me &#224; K. de vivre et de travailler sur son sol.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est par trop facile de comparer la situation du g&#233;om&#232;tre &#224; celle des milliers de &#171; sans-papiers &#187; d'aujourd'hui. Eux aussi sont, au mieux, tol&#233;r&#233;s, pour occuper des places &#224; bas co&#251;t, et, sans droits, ils restent aux marges. Ils ne peuvent que rester sur le seuil. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais ce qui est int&#233;ressant c'est que, avec Kafka, l'&#233;tranger, l'&#171; autre &#187; n'est plus loin, &lt;i&gt;l&#224;-bas&lt;/i&gt;, de l'autre c&#244;t&#233; des mers, mais &lt;i&gt;ici&lt;/i&gt;, &#224; nos c&#244;t&#233;s, aux marges, et n&#233;anmoins proches (de nous) : la litt&#233;rature enregistre la nouvelle situation des hommes. Autrement-dit, la litt&#233;rature europ&#233;enne cesse de garder l'&#171; autre &#187; dans le registre de l'exotisme, de la d&#233;couverte et de la conqu&#234;te d'outre-mer. L'&#233;tranger n'est plus un Caliban, mais quelqu'un qui vit dans nos contr&#233;es. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il est terrible de vivre, de penser, d'&#233;crire aujourd'hui avec une mentalit&#233; du XIX&#232;me si&#232;cle, lorsque la litt&#233;rature, comme nous l'avait enseign&#233; le romantisme, incarnait l'identit&#233; d'une nation et n&#233;gligeait une dimension internationale, ou plus pr&#233;cis&#233;ment l'interd&#233;pendance humaine mondiale que la globalisation met enfin d&#233;finitivement en acte. Il est n&#233;cessaire de forger une conscience &#8211; litt&#233;raire, philosophique, p&#233;dagogique aussi &#8211; sur la base des nouvelles dimensions spatiales que nous vivons. Autrement dit, nous nous posons cette question : la litt&#233;rature peut-elle quitter notre monde familier et tranquille, ces fronti&#232;res linguistiques et identitaires, notre langue maternelle, et occuper la nouvelle terre globale ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour une litt&#233;rature qui veut &#234;tre &#224; la hauteur de la globalisation, il y a un premier pas oblig&#233;. Comme nous l'a montr&#233; Edward Said, il s'agit, avant toute chose, de briser l'odieux &#171; universalisme &#187; qui lie notre culture &#171; occidentale &#187; &#224; l'imp&#233;rialisme, sans pour autant r&#233;tablir un lien entre culture et &#171; lieu &#187;. Ne pas &#234;tre imp&#233;rialiste en litt&#233;rature signifie refuser l'essentialisation, l'identit&#233;, et s'investir dans un genre particulier d'&#233;nergie nomade, migratoire et antinarrative&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Edward Said, Culture et imp&#233;rialisme, Paris, Fayard, Le Monde diplomatique, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Etre &#224; la hauteur de la globalisation c'est dire ce monde fluctuant, tendant &#224; l'unification, mais aussi toujours &#171; diff&#233;rent &#187;. Etre &#224; la hauteur de la globalisation ce n'est pas proclamer l'&#171; id&#233;e &#187; litt&#233;raire du monde, selon le mod&#232;le propos&#233; par Goethe avec sa &lt;i&gt;Weltliteratur&lt;/i&gt;, ou plus r&#233;cemment par les tenants de la &lt;i&gt;World literature&lt;/i&gt;. Ce serait encore &#234;tre id&#233;alistes, imaginer une &#171; totalit&#233; &#187; abstraite du r&#233;el. Il est n&#233;cessaire, au contraire, d'articuler le territoire et l'universel. Un territoire non identitaire, qui se configure, tout de suite, comme &#233;tant &#233;tranger, capable &#224; la fois de faire fonctionner son potentiel de destitution &#224; l'&#233;gard de la totalit&#233;-monde (en clair, de l'imp&#233;rialisme) et de revendiquer son effet de libert&#233; con&#231;ue comme un devenir multiple. R&#233;&#233;crire l'universalisme, la litt&#233;rature mondiale sur la base de la diff&#233;rence, de la singularit&#233;, d&#233;passer l'universalisme totalisant qui vise la neutralisation de la pluralit&#233; et des diff&#233;rences et, en m&#234;me temps, combattre une politique et une litt&#233;rature de la diff&#233;rence, vues dans une perspective purement identitaire et locale. Tout cela pourrait constituer un programme pour une litt&#233;rature &#224; la hauteur de la globalisation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Stuart Hall parle &#224; ce propos d'identit&#233;s diasporiques, d'identit&#233;s qui ne cessent de produire ou de se reproduire &#224; travers l'hybridit&#233;. Les migrations impliquent une &#171; nouvelle ethnicit&#233; &#187;, la construction de la subjectivit&#233; ne rel&#232;ve plus de la nation, de la race, ou de la couleur de la peau, mais de l'histoire, de la culture, de la politique. Alors, l'&#233;tranger ne se pose plus la question de savoir s'il est noir ou europ&#233;en (c'est surtout le pouvoir qui le renvoie &#224; sa soi-disant essence, comme il advient &#224; K. chez Kafka). Il &#233;chappe &#224; la logique binaire, &#224; l'opposition mutuelle ou bien/ou bien (&#233;tranger ou bien int&#233;gr&#233;, assimil&#233;) : il faut refuser le &#171; ou &#187; parce qu'il faut saisir toute la potentialit&#233; d'un &#171; et &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Stuart Hall, Identit&#233;s et cultures. Politiques des cultural studies, &#233;dition (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Une litt&#233;rature &#224; la hauteur de la globalisation saura que l'homme est migration infinie. Nous tous nous savons que nous ne pourrons jamais revenir &#224; la maison et &#224; notre langue maternelle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette &#233;nergie nomade, migratoire, antinarrative explose chez Joyce. A la m&#234;me &#233;poque que Kafka, il propose contre les formes opaques et &#233;triqu&#233;es de l'identit&#233; nationale (irlandaise) une d&#233;territorialisation de la mer m&#233;diterran&#233;e vers la mer du nord. L'intellectuel irlandais nationaliste Stephen Dedalus est int&#233;ressant &#224; plusieurs titres. Il refuse tout d'abord d'incarner, aux yeux des Anglais, une image exotique, l'objet des curiosit&#233;s &#171; scientifiques &#187; ou folkloriques des indig&#232;nes, des habitants de l'&#238;le, comme cela est &#233;vident d&#232;s le premier chapitre, lorsqu'il discute avec Haines. D&#233;j&#224;, &#224; ce titre, il rompt un &lt;i&gt;topos&lt;/i&gt; de la litt&#233;rature occidentale imp&#233;rialiste. Or, sa col&#232;re contre l'Eglise catholique et l'Empire britannique &#171; Non serviam ! &#187;, &#171; Je ne serai pas esclave ! &#187; est aussi d'un type nouveau. Le jeune artiste est totalement isol&#233;, il n'est plus soutenu par d'autres Irlandais catholiques. Le seul homme &#224; ses c&#244;t&#233;s c'est Bloom, le juif errant. C'est que Bloom ouvre l'horizon limit&#233; de la politique irlandaise de Stephen. Il ne s'agit pas toutefois d'une critique moralisatrice : l'&lt;i&gt;Ulysse&lt;/i&gt; vise &#224; trouver l'accord entre les deux positions, celle de la r&#233;bellion contre l'Eglise et l'Etat irlandais et celle de Bloom, moins concentr&#233;e sur le territoire, en somme la position de la diff&#233;rence et celle du Tout-Monde. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans un article sur Daniel Defoe, Joyce avait d&#233;j&#224; pr&#233;sent&#233; une critique virulente du lien entre la culture et l'imp&#233;rialisme. L'&#233;crivain irlandais est l'un des premiers qui, dans le sillon de Marx, voit en Robinson Crusoe le &#171; v&#233;ritable symbole de la conqu&#234;te britannique &#187;, le &#171; prototype du colonisateur &#187;, tout comme Vendredi est le &#171; symbole des races soumises &#187;. La litt&#233;rature devient clairement la d&#233;nonciation de la fabrication &#233;conomique du type imp&#233;rialiste anglais car elle s'occupe des restes, des exc&#233;dences de ce syst&#232;me, de ses confins, de ses sorties. &lt;br class='autobr' /&gt;
Joyce n'a pas simplement &#233;crit autour de ces nouvelles &#233;nergies sans abri, d&#233;centr&#233;es et exiliques. Il en a &#233;t&#233; l'une des innombrables incarnations. A partir de 1904 il quitte sa terre natale et il n'y revient plus. Il devient un &#233;tranger &#224; jamais, d'abord en Italie, puis en Suisse, enfin en France. Comme son personnage principal dans l'&lt;i&gt;Ulysse&lt;/i&gt;, Joyce est un &#171; nouveau-n&#233;, un pauvre immigrant &#233;tranger qui a commenc&#233; au plus bas comme passager clandestin et tente aujourd'hui de gagner honn&#234;tement sa vie &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;James Joyce, Ulysse, traduction fran&#231;aise, Paris, Gallimard, 2004, p. 574.&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais Joyce est d&#233;cisif aussi pour une autre raison. Le texte sur Defoe a &#233;t&#233; &#233;crit en italien&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. James Joyce, Scritti italiani, Milano, Mondadori, 1979.&#034; id=&#034;nh4-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Joyce est un &#233;crivain du &#171; Tout-Monde &#187; &lt;i&gt;ante litteram&lt;/i&gt;. Il ne pose pas seulement le probl&#232;me d'une litt&#233;rature sans fronti&#232;res, ou plut&#244;t contre les fronti&#232;res impos&#233;es par le capital et ses appareils : son usage cr&#233;atif d'une multiplicit&#233; de langues est un point capital pour une litt&#233;rature postnationale. C'est &#233;videmment toute la probl&#233;matique de &lt;i&gt;Finnegans Wake&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
En fait, le vrai probl&#232;me de Joyce c'est la cr&#233;ation d'une nouvelle langue. Ce n'est pas celui de la reconstruction d'une langue originaire, c'est plut&#244;t celui de la diss&#233;mination et de la dissolution des langues. Un voyage dans des langages qui sont lib&#233;r&#233;s de leur origine, non pas ancr&#233;s en elle, et qui font donc bouger le chaos et le magma des signes. Des signes qui sont toujours pleins de nouveaut&#233;, comme la langue enfantine ou la langue parl&#233;e par les barbares dans les for&#234;ts de Vico. Or, le probl&#232;me de la recherche de Joyce n'est nullement la &lt;i&gt;forme&lt;/i&gt;. C'est une question politique qu'il agite. La nouvelle langue qu'il cr&#233;e est la langue qui sera parl&#233;e dans un monde enfin commun&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;D&#233;j&#224; dans les ann&#233;es vingt, avant m&#234;me la publication du Finnegans, Beckett (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Peut-on reprendre son geste aujourd'hui &#224; l'&#233;poque de la globalisation des corps et des marchandises ? Faire une utilisation &#171; multiple &#187;, &#171; joycienne &#187; de la litt&#233;rature est aujourd'hui un acte politique dans la mesure o&#249; on fait exploser les fronti&#232;res culturelles. Contre tous les discours identitaires, aujourd'hui &#224; la mode des pouvoirs, il est indispensable de d&#233;territorialiser les langues et les cultures, de prendre les distances d'une territorialit&#233; primitive abjecte. Le but de cette op&#233;ration est d'enrayer la dimension &#171; nationale &#187; (identitaire) de la langue et de la litt&#233;rature, pour les rendre &#171; nomades &#187; et les entra&#238;ner sur une &#171; ligne de fuite &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Gilles Deleuze, F&#233;lix Guattari, Kafka. Pour une litt&#233;rature mineure, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Non pas que la nouvelle langue devienne une sorte d'esperanto incompr&#233;hensible : la langue &#233;trang&#232;re de l'exode il faut la greffer dans toutes langues maternelles qui par l&#224; m&#234;me sont dessaisies de leurs pouvoirs identitaires en faisant de leurs locuteurs non pas des propri&#233;taires du sol national, mais des passants d'autant plus amoureux du territoire qu'ils habitent, qu'ils le transforment avec la richesse - drame et puissance des passants des fronti&#232;res et de leur langues en acte (forme et contenu).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Edward Said, &lt;i&gt;Culture et imp&#233;rialisme&lt;/i&gt;, Paris, Fayard, Le Monde diplomatique, 2000, p. 387.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Stuart Hall, &lt;i&gt;Identit&#233;s et cultures. Politiques des cultural studies&lt;/i&gt;, &#233;dition &#233;tablie par M. Cerulle, traduit de l'anglais par C. Jaquet, Paris, Amsterdam, 2008, p. 287-310.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;James Joyce, &lt;i&gt;Ulysse&lt;/i&gt;, traduction fran&#231;aise, Paris, Gallimard, 2004, p. 574.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. James Joyce, &lt;i&gt;Scritti italiani&lt;/i&gt;, Milano, Mondadori, 1979.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;D&#233;j&#224; dans les ann&#233;es vingt, avant m&#234;me la publication du &lt;i&gt;Finnegans&lt;/i&gt;, Beckett &#233;crivait, pour soutenir le projet de son ami, que la langue de Joyce aurait &#233;t&#233; r&#233;elle, compr&#233;hensible et lisible, quand il y aurait eu un monde sans fronti&#232;res, cf. Samuel Beckett, &lt;i&gt;Dante&#8230; Bruno. Vico&#8230; Joyce&lt;/i&gt;, in &lt;i&gt;Our exagmination round his factification for incamination of work in progress&lt;/i&gt;, London, Faber and Faber, 1929, pp. 18-19.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. Gilles Deleuze, F&#233;lix Guattari, &lt;i&gt;Kafka. Pour une litt&#233;rature mineure&lt;/i&gt;, Paris, Minuit, 1975, p. 29-50.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>L - Leonarda</title>
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		<dc:creator>Luca Salza</dc:creator>


		<dc:subject>discrimination</dc:subject>
		<dc:subject>violence</dc:subject>
		<dc:subject>identit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Revue Casus Belli</dc:subject>

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&lt;p&gt;La rafle de Leonarda, le mercredi 9 octobre 2013, a suscit&#233; beaucoup d'&#233;motion, mais peu de r&#233;actions au long terme. Leonarda, 15 ans, coll&#233;gienne en France. Ce mercredi, elle part en sortie scolaire mais le soir elle ne rentre pas chez elle : scolaris&#233;e en France, elle n'a pas de papiers, la police aux fronti&#232;res l'embarque, avec le reste de sa famille, sur un avion, direction le Kosovo, apr&#232;s avoir fait arr&#234;ter le car qui l'emmenait en sortie scolaire. Voici le t&#233;moignage d'une de ses (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La rafle de Leonarda, le mercredi 9 octobre 2013, a suscit&#233; beaucoup d'&#233;motion, mais peu de r&#233;actions au long terme. Leonarda, 15 ans, coll&#233;gienne en France. Ce mercredi, elle part en sortie scolaire mais le soir elle ne rentre pas chez elle : scolaris&#233;e en France, elle n'a pas de papiers, la police aux fronti&#232;res l'embarque, avec le reste de sa famille, sur un avion, direction le Kosovo, apr&#232;s avoir fait arr&#234;ter le car qui l'emmenait en sortie scolaire. Voici le t&#233;moignage d'une de ses enseignantes, Madame Giacoma, professeur d'histoire-g&#233;ographie-&#233;ducation civique : &#171; [au t&#233;l&#233;phone ] je n'ai pas compris tout de suite ce qui se passait, j'ai cru que c'&#233;tait la m&#232;re de Leonarda qui voulait &#234;tre rassur&#233;e et en fait, c'&#233;tait le maire de Levier, commune de r&#233;sidence de Leonarda, qui m'a pr&#233;cis&#233; qu'il savait que nous nous rendions &#224; Sochaux et il me demandait express&#233;ment de faire arr&#234;ter le bus. Dans un premier temps j'ai refus&#233; en pr&#233;cisant que ma mission &#233;tait d'aller &#224; Sochaux avec tous les &#233;l&#232;ves inscrits pour cette sortie p&#233;dagogique (visite de lyc&#233;es + visite de l'usine Peugeot). Le maire de Levier, Albert Jeannin, m'a alors pass&#233; au t&#233;l&#233;phone un agent de la PAF qui &#233;tait dans son bureau : son langage &#233;tait plus ferme et plus directif, il m'a dit que nous n'avions pas le choix, que nous devions imp&#233;rativement faire stopper le bus l&#224; o&#249; nous &#233;tions car il voulait r&#233;cup&#233;rer une de nos &#233;l&#232;ves en situation irr&#233;guli&#232;re : Leonarda Dibrani cette derni&#232;re devait retrouver sa famille pour &#234;tre expuls&#233;e avec sa maman et ses fr&#232;res et s&#339;urs ! Je lui ai dit qu'il ne pouvait pas me demander une telle chose car je trouvais &#231;a totalement inhumain... Il m'a intim&#233; l'ordre de faire arr&#234;ter le bus imm&#233;diatement &#224; l'endroit exact o&#249; nous nous trouvions. Le bus &#233;tait alors sur une rocade tr&#232;s passante, un tel arr&#234;t aurait &#233;t&#233; dangereux ! Prise au pi&#232;ge avec 40 &#233;l&#232;ves, j'ai demand&#233; &#224; ma coll&#232;gue d'aller voir le chauffeur et nous avons d&#233;cid&#233; d'arr&#234;ter le bus sur le parking d'un autre coll&#232;ge (Lucie Aubrac de Doubs). J'ai demand&#233; &#224; Leonarda de dire au revoir &#224; ses copines, puis je suis descendue du bus avec elle, nous sommes all&#233;es dans l'enceinte du coll&#232;ge &#224; l'abri des regards et je lui ai expliqu&#233; la situation. Elle a beaucoup pleur&#233;, je l'ai prise dans mes bras pour la r&#233;conforter et lui expliquer qu'elle allait traverser des moments difficiles, qu'il lui faudrait beaucoup de courage... Une voiture de police est arriv&#233;e, deux policiers en uniforme sont sortis. Je leur ai dit que la fa&#231;on de proc&#233;der &#224; l'interpellation d'une jeune fille dans le cadre des activit&#233;s scolaires est totalement inhumaine et qu'ils auraient pu proc&#233;der diff&#233;remment. Ils m'ont r&#233;pondu qu'ils n'avaient pas le choix, qu'elle devait retrouver sa famille... Je leur ai encore demand&#233; pour rester un peu avec Leonarda et lui dire au revoir (je la connais depuis 4 ans et l'&#233;motion &#233;tait tr&#232;s forte). Puis j'ai demand&#233; aux policiers de laisser s'&#233;loigner le bus pour que les &#233;l&#232;ves ne voient pas Leonarda monter dans la voiture de police, elle ne voulait pas &#234;tre humili&#233;e devant ses amis ! Mes coll&#232;gues ont ensuite expliqu&#233; la situation &#224; certains &#233;l&#232;ves qui croyaient que L&#233;onarda avait vol&#233; ou commis un d&#233;lit. Les &#233;l&#232;ves et les professeurs ont &#233;t&#233; extr&#234;mement choqu&#233;s et j'ai d&#251; parler &#224; nouveau de ce qui s'&#233;tait pass&#233; le lendemain pour ne pas inqui&#233;ter les &#233;l&#232;ves et les parents &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. R&#233;seau &#233;ducation sans fronti&#232;res, &#171; L&#233;onarda, 15 ans, arr&#234;t&#233;e et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
L&#233;onarda d&#233;fraye la chronique puisque la police touche au vif un sanctuaire de la r&#233;publique. Pourtant hier comme aujourd'hui, et encore demain, innombrables sont les Leonarda (m&#234;me si la plupart du temps ils sont sans nom), qui se font arr&#234;ter parce que la couleur de leur peau indique qu'ils n'ont pas les bons papiers, qui finissent dans un centre de r&#233;tention puis jet&#233;s dans le premier avion. Leur seul crime est d'exister, de vouloir exister. Le &#171; clandestin &#187; ne peut, ne doit pas &#171; vivre &#187;. Ce ne sont pas les papiers que les bons Europ&#233;ens lui refusent, mais le droit d'existence.&lt;br class='autobr' /&gt;
Peu importe, alors, s'il se noie en essayant de vivre, de se manifester, d'arriver sur nos rives !&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est le fond (pas secret) de toute politique migratoire en Europe &#224; l'&#233;poque o&#249; il n'y a plus (beaucoup) besoin de main-d'&#339;uvre. C'est la v&#233;rit&#233; de tous les dispositifs de contr&#244;le, mis en place par les divers gouvernants de droite ou de gauche (l'affaire Leonarda est un des premiers pas de la pr&#233;sidence Hollande), soutenus et support&#233;s largement par la population, notamment par les petits propri&#233;taires.&lt;br class='autobr' /&gt;
Depuis des ann&#233;es, il est &#233;vident que les lois &#171; r&#233;gulant les flux &#187; des migrants causent des morts et produisent du d&#233;sespoir. Mais il faut d&#233;fendre la soci&#233;t&#233;. Il faut d&#233;fendre le niveau de vie des Europ&#233;ens, la possibilit&#233; d'acheter un appartement dans une zone non d&#233;grad&#233;e par la simple pr&#233;sence de quelques pauvres, de continuer &#224; faire du shopping dans le centre commercial flambant neuf dans la superbe ZAC d'&#224; c&#244;t&#233;, de passer ses vacances au Mont&#233;n&#233;gro ou sur le delta du Nil.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est inutile, &#224; mon sens, de rappeler pour l'&#233;ni&#232;me fois l'inhumanit&#233; de ces lois. Qui veut savoir sait. Ce n'est, d'ailleurs, plus en se cachant que tiennent leurs propos les diff&#233;rents x&#233;nophobes et identitaires (de droite ou de gauche : &#171; donnez-moi du blancos &#187;, disait le maire socialiste d'Evry, &#224; la recherche de quelque consensus sur les march&#233;s de sa ville). La parole raciste s'est lib&#233;r&#233;e, dit-on. Mais cette parole est comme la t&#234;te d'une hydre, elle est d&#233;sormais multiforme : personne n'ose plus tenir des discours proprement fascistes, alors on pr&#233;f&#232;re le vieux bon sens (on ne peut pas accueillir toute la mis&#232;re du monde, il faut les aider chez eux...), ou une morale auto-proclam&#233;e r&#233;publicaine (attention &#224; la la&#239;cit&#233; !, luttons pour les droits des femmes !). C'est au nom d'un discours proprement r&#233;publicain qu'on peut alors d&#233;l&#233;guer, sans vergogne, aux milices libyennes (L comme Libye, il y aurait un autre chapitre &#224; ajouter &#224; cet ab&#233;c&#233;daire, n'est-ce pas MM. Gu&#233;ant, Sarkozy, Cameron ?) le contr&#244;le des fronti&#232;res du sud de l'Europe, tandis qu'un navire ouvertement fasciste navigue librement dans ces eaux &#224; la poursuite des migrants. Et c'est au nom de ce m&#234;me discours que M. Macron, chef supr&#234;me des r&#233;publicains, d&#233;mocrates et anti-fascistes de France, peut proposer de placer des &#171; hotspots &#187; pour filtrer les migrants dans le Sahel. Un trop plein d'humanitarisme et de d&#233;mocratie, sans doute.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'ai ni la force ni l'envie de revenir sur tout cela. Nous savons tout de ce racisme d'Etat.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Assez caus&#233; quand vient le danger &#187; (Balzac).&lt;br class='autobr' /&gt;
Et pourtant, l'affaire Leonarda m&#233;rite encore un petit d&#233;tour. Encore des mots... &#171; Tisse, tisseur de vent... &#187; (Joyce).&lt;br class='autobr' /&gt;
Les policiers ont accompli leur mission. Ils ont arr&#234;t&#233; d'abord le p&#232;re de Leonarda, puis la m&#232;re et ses fr&#232;res et s&#339;urs, enfin la jeune fille &#224; l'&#233;cole. Ils les ont mis dans l'avion, en bonne et due forme, dans une forme proprement r&#233;publicaine (d'ailleurs, ils ne l'ont pas arr&#234;t&#233;e sur le car, mais ils l'ont invit&#233;e &#224; descendre et lui ont chuchot&#233; &#224; l'oreille qu'elle devait d&#233;guerpir, ce qui a soulag&#233; les d&#233;mocrates paladins de l'&#233;ducation nationale). Mais pour quelle destination, au juste ? Les policiers et les dirigeants politiques &#171; rapatrient &#187;, c'est-&#224;-dire qu'ils renvoient les gens dans leur &#171; patrie &#187;, &#224; leur origine, &#224; la fixit&#233; d'une identit&#233; immuable, l&#224; o&#249; on est, par exemple, n&#233;s. Mais pour une famille Rrom, comme celle de Leonarda, o&#249; se situent les &#171; racines &#187; ? On l'envoie au Kosovo, o&#249; Leonarda et quelques-uns de ses fr&#232;res et s&#339;urs n'ont jamais mis les pieds, un pays o&#249;, du reste, les nationalistes se sont distingu&#233;s pour avoir expuls&#233; en quelques jours, en 1999, sous le regard complice (et s&#251;rement admiratif) de l'Occident, la quasi-totalit&#233; des 100000 Rroms qui y habitaient depuis longtemps, par le biais d'assassinats, d'incendies, de s&#233;vices et de viols. Leonarda ne conna&#238;t nullement le pays auquel on la &#171; destine &#187;. Elle est n&#233;e et a grandi en Italie, elle a v&#233;cu en France pendant presque cinq ans. Or, la bonne d&#233;cision fut de la renvoyer &#224; Mitrovica, au Kosovo. Quand ils l'arr&#234;tent, les policiers lui disent :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Ta place est au &#8220;Kosovo&#8221;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8220;- Mais non ! C'est faux !&#8221; &#187;, r&#233;pond-elle&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf., H. Michel, &#171; Leonarda Dibrani, elle tourne en rom &#187;, in Lib&#233;ration, 13 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle a raison : c'est faux. Sa patrie n'est pas le Kosovo, elle n'a jamais vu ses paysages, elle ne conna&#238;t ni l'albanais ni le serbe, les langues du pays. Elle parle l'italien, le fran&#231;ais, le romani. Elle est d'o&#249;, en effet ? Elle est d'ici et ailleurs, dirions-nous.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette &#171; identit&#233; &#187; repr&#233;sente l'extr&#234;me faiblesse de Leonarda (et des siens), la mettant &#224; nu devant tous les pouvoirs et les imb&#233;ciles n&#233;s quelques part (Brassens). Mais c'est aussi sa puissance, ce qui fait v&#233;ritablement peur. Elle pr&#233;figure une citoyennet&#233; &#224; la hauteur de la globalisation. Sans patrie ni nation. Ni droit du sang ni droit du sol. Voil&#224; pourquoi l'Europe ne veut pas d'elle... Contrairement aux propos universalistes des uns et des autres, les dirigeants et les peuples europ&#233;ens ont peur de ces identit&#233;s nomades, m&#233;tiss&#233;es. Leonarda est &lt;i&gt;in-admissible&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;in-assignabl&lt;/i&gt;e justement car elle a trop d'identit&#233;s (et donc elle n'en a aucune). Elle est Rrom, italienne, fran&#231;aise, et encore tant d'autres cultures. A la rigueur, une Europ&#233;enne parfaite ! Comme tant de migrants &#233;chouant sur nos c&#244;tes qui connaissent un grand nombre de langues, pays, cultures, et l'Europe, pauvre vache, veut les fixer dans un pays, une langue, une culture.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'ascension et l'affirmation d'un racisme institutionnel ont pr&#233;cis&#233;ment pour but de s'opposer &#224; la transformation des soci&#233;t&#233;s occidentales en soci&#233;t&#233;s plurinationales et multiculturelles. Une transformation qui est n&#233;anmoins riche d'une grande force de lib&#233;ration, comme en t&#233;moigne la vie de Leonarda.&lt;br class='autobr' /&gt;
Malgr&#233; le d&#233;sert que nous traversons, le noir o&#249; nous a plong&#233;s l'ordre n&#233;o-lib&#233;ral et sa criminalisation de la pauvret&#233;, celle que les tenants du n&#233;olib&#233;ralisme sont en train, eux-m&#234;mes, d'aggraver, ce conflit entre les Etats et ce qu'on peut appeler &#171; Leonarda &#187;, entre des lois d&#233;fendant des identit&#233;s pr&#233;sum&#233;es (ou plus pr&#233;cis&#233;ment des &#171; int&#233;r&#234;ts &#187; de classe) et des vies traversant fronti&#232;res, langues et cultures, est tout &#224; fait ouvert. On n'en conna&#238;t pas l'issue.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sous ses formes actuelles, fi&#233;vreuses et fr&#233;n&#233;tiques, la mondialisation subvertit et d&#233;noue encore plus les mod&#232;les culturels essentialistes et homog&#233;n&#233;isants. Elle d&#233;fait toutes les limites. Mais m&#234;me les processus d'immigration libre ou forc&#233;e changent la composition du monde tout entier, diversifiant les cultures et pluralisant les identit&#233;s culturelles des vieux Etats-nations dominants et des vieilles puissances imp&#233;riales. Les flux non r&#233;gul&#233;s et souvent ill&#233;gaux des peuples et des cultures sont aussi puissants et irr&#233;sistibles que les flux sponsoris&#233;s du capital et des technologies. Les premiers inaugurent un nouveau processus de &#171; minorisation &#187; au sein des vieilles soci&#233;t&#233;s m&#233;tropolitaines. Ces &#171; minorit&#233;s &#187; ne sont pas forc&#233;ment &#171; ghetto&#239;s&#233;s &#187; : elles ne restent pas longtemps enclav&#233;es. Elles s'engagent dans la culture dominante sur un front tr&#232;s large. Elles appartiennent, en r&#233;alit&#233;, &#224; un mouvement transnational, et leurs connexions sont multiples et transversales. Elles marquent la fin d'une &#171; modernit&#233; &#187; d&#233;finie exclusivement selon des termes occidentaux.&lt;br class='autobr' /&gt;
En r&#233;alit&#233;, il y a deux processus &#224; l'&#339;uvre dans les formes contemporaines de la mondialisation, laquelle est elle-m&#234;me un processus fondamentalement contradictoire. Il y a les forces dominantes de l'homog&#233;n&#233;isation culturelle, par lesquelles, en raison de sa pr&#233;dominance sur le march&#233; culturel et dans les &#171; flux &#187; de capitaux, de technologies et de cultures, la culture occidentale, et plus particuli&#232;rement &#233;tats-unienne, menace de submerger toutes les autres, en imposant une similitude culturelle homog&#233;n&#233;isant &#8211; ce que l'on a appel&#233; la &#171; mcdonaldisation &#187; ou &#171; nike-isation &#187; de toute chose. Mais existent aussi, &#224; c&#244;t&#233; de cela, des processus qui d&#233;centrent lentement et subtilement les mod&#232;les occidentaux, provoquant une diss&#233;mination de la diff&#233;rence culturelle tout autour du globe.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces &#171; autres &#187; tendances n'ont pas (encore) le pouvoir d'affronter et de repousser frontalement les premi&#232;res. Elles sont n&#233;anmoins en mesure de subvertir et de &#171; traduire &#187;, de n&#233;gocier et d'indig&#232;niser l'attaque de la culture mondiale contre les cultures plus faibles. Au fait, ces tendances ne sont pas pr&#234;tes &#224; rester enferm&#233;es &#224; jamais dans une &#171; tradition &#187; immuable. Elles sont d&#233;termin&#233;es &#224; construire leurs propres types de &#171; modernit&#233; vernaculaire &#187; (comme la d&#233;finit Stuart Hall), c'est-&#224;-dire les signifiants d'un nouveau type de conscience transnationale, transculturelle et m&#234;me postnationale.&lt;br class='autobr' /&gt;
Leonarda est justement un des noms de ce type de conscience.&lt;br class='autobr' /&gt;
Son histoire nous impose de poser le probl&#232;me de l'identit&#233; d'une mani&#232;re totalement autre, si nous ne voulons pas mourir europ&#233;ens. Leonarda nous conseille de nous d&#233;faire de toute identit&#233;. Dans le contexte de la globalisation, Stuart Hall parle d'identit&#233;s diasporiques, d'identit&#233;s qui ne cessent de produire ou de se reproduire &#224; travers l'hybridit&#233;. On pourrait &#233;galement parler d'identit&#233;s &#171; de travers &#187;, d'identit&#233;s qui ne sont pas des identit&#233;s, mais qui r&#233;sultent plut&#244;t du croisement avec d'autres identit&#233;s, non identit&#233;s, d'identit&#233;s travers&#233;es par d'autres identit&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les migrations impliquent une &#171; nouvelle ethnicit&#233; &#187;, la construction de la subjectivit&#233; ne rel&#232;ve plus de la nation, de la race, ou de la couleur de la peau, mais de l'histoire, de la culture, de la politique. Je deviens ce que je suis non plus sur la base de ce que j'&#233;tais et ai &#233;t&#233; dans le pass&#233;, mais sur la base de ce que je suis aujourd'hui. C'est-&#224;-dire que je me construis jour apr&#232;s jour avec les autres personnes que je rencontre sur mon chemin, je ne suis pas bloqu&#233; sur mon pass&#233;. De cette mani&#232;re, si je suis &#233;tranger, je ne le suis plus. En effet, peu importe si je suis noir, blanc ou africain, europ&#233;en ou asiatique. Ce que j'&#233;tais auparavant ne compte pas, ne comptent pas non plus mes donn&#233;es biologiques. Bien au contraire, ce qu'il faut faire c'est de se d&#233;faire (et d&#233;faire) sa vieille pr&#233;tendue identit&#233;. La &#171; nouvelle ethnicit&#233; &#187; dont parle Stuart Hall permet d'aller au-del&#224; des grilles o&#249; nous emprisonnons l'&#233;tranger : diff&#233;rent ou int&#233;gr&#233;. Rrom ou fran&#231;ais, par exemple. La &#171; nouvelle ethnicit&#233; &#187; invite plut&#244;t &#224; d&#233;passer cette opposition pour parier sur la chance du &#171; m&#233;tissage &#187; entre la vieille identit&#233; et la nouvelle : il faut refuser le &#171; ou &#187; puisqu'il faut saisir toute la puissance de la conjonction &#171; et &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Stuart Hall, Identit&#233;s et cultures. Politiques des cultural studies, &#233;dition (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : Rrom &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; Fran&#231;aise &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; Italienne, comme demande &#224; l'&#234;tre Leonarda.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au fait, Leonarda ne se pose plus la question de savoir si elle est Rrom ou europ&#233;enne (c'est surtout le pouvoir qui la renvoie &#224; sa soi-disant essence, comme il advient &#224; K. chez Kafka). Elle voudrait pouvoir vivre en France sans nier sa culture. Leonarda &#233;chappe &#224; la logique binaire, &#224; l'opposition mutuelle ou bien/ou bien (&#233;tranger ou bien int&#233;gr&#233;, assimil&#233;). Elle &#233;chappe aussi aux cat&#233;gories classiques de la philosophie politique. Elle est une jeune fille du XXI&#232;me si&#232;cle. Elle laisse derri&#232;re elle le pass&#233; sombre des nations et des confins et nous transporte vers une dimension globale, au-del&#224; des fausses-grandes questions national-r&#233;publicaines entre d&#233;mocrates (un champ de bataille, et de ruines, &#224; chaque &#233;lection plus vaste) et r&#233;actionnaires. Elle situe, en somme, la politique au-del&#224; des prismes de l'Etat. Leonarda anticipe, avec son exp&#233;rience de vie, ce que notre monde pourra devenir &#224; l'avenir.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb5-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. R&#233;seau &#233;ducation sans fronti&#232;res, &#171; L&#233;onarda, 15 ans, arr&#234;t&#233;e et expuls&#233;e pendant une sortie scolaire &#187;, in &lt;a href=&#034;https://blogs.mediapart.fr/resf/blog/141013/leonarda-15-ans-arretee-et-expulsee-pendant-une-sortie-scolaire&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;M&#233;diapart&lt;/i&gt;, 14 octobre 2013&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf., H. Michel, &#171; Leonarda Dibrani, elle tourne en rom &#187;, in &lt;a href=&#034;http://www.liberation.fr/societe/2013/11/11/leonarda-dibrani-elle-tourne-en-rom_946171&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lib&#233;ration, 13 novembre 2013&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Stuart Hall, Identit&#233;s et cultures. &lt;i&gt;Politiques des&lt;/i&gt; cultural studies, &#233;dition &#233;tablie par M. Cerulle, traduit de l'anglais par C. Jaquet, Paris, Amsterdam, 2008, p. 287-310.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le murmure des pl&#233;b&#233;iens d&#233;serteurs dans la Grande Guerre</title>
		<link>https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=572</link>
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		<dc:date>2016-11-14T10:21:15Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Luca Salza</dc:creator>



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&lt;p&gt;La d&#233;sertion est une &#233;preuve rude, la conscience de vivre dans un monde inf&#226;me. Errer, sortir, broyer du noir dans le d&#233;sert signifie, avant toute chose, savoir qu'on pi&#233;tine des villages d&#233;truits et des soldats morts lorsqu'on se prom&#232;ne dans les campagnes fran&#231;aises. C'est &#233;galement la conscience de respirer du gaz mortif&#232;re dans les plaines belges. La Grande Guerre ce sont les jours o&#249; l'humanit&#233; prend d&#233;finitivement la forme de l'horreur. Les coups des fusils, les obus, les gaz, les (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=31" rel="directory"&gt;&#034;Voyons o&#249; la philo m&#232;ne&#034;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La d&#233;sertion est une &#233;preuve rude, la conscience de vivre dans un monde inf&#226;me. Errer, sortir, broyer du noir dans le d&#233;sert signifie, avant toute chose, savoir qu'on pi&#233;tine des villages d&#233;truits et des soldats morts lorsqu'on se prom&#232;ne dans les campagnes fran&#231;aises. C'est &#233;galement la conscience de respirer du gaz mortif&#232;re dans les plaines belges. La Grande Guerre ce sont les jours o&#249; l'humanit&#233; prend d&#233;finitivement la forme de l'horreur. Les coups des fusils, les obus, les gaz, les lance-flammes &#8211; la d&#233;mesure entre ces forces de destruction et le petit corps fr&#234;le de l'homme &#8211; incarnent l'horreur de la Grande Guerre. Mais la tentative de s'adapter &#224; ces forces de destruction, &#224; chercher &#224; vivre avec elles, &#224; pactiser avec elles, comme si elles &#233;taient des objets comme les autres, est aussi une forme de l'horreur. L'horreur est une habitude qui nous accompagne depuis l'&#233;t&#233; 1914, au moins.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette conscience de vivre dans la catastrophe, cette d&#233;cision alors de se mettre en marche vers le bout de la nuit, vers le d&#233;sert, est une n&#233;cessit&#233; vitale pour ceux qui sont dans les tranch&#233;es, physiquement ou pas, tous ceux qui sont tous les jours sous attaque, ceux qui connaissent la peur (de mourir, ou de vivre), ceux qui portent depuis des si&#232;cles le barda, les 30 kilos de sac sur le dos, comme Ferdinand Bardamu et les autres, ceux qui sont seuls dans le no man's land, pour tous ceux qui, surtout, veulent en finir avec tout cela.&lt;br class='autobr' /&gt;
La premi&#232;re ligne du front, la v&#233;ritable avant-garde militaire, est compos&#233;e d'ouvriers, paysans, travailleurs, ch&#244;meurs, le monde du prol&#233;tariat et du sous-prol&#233;tariat. Ce sont eux qui vont au charbon, ce sont eux qui savent de quoi il s'agit, non pas Maurice Barr&#232;s ou les divers g&#233;n&#233;raux, ce sont eux qui r&#234;vent aussi de s'en aller. Il est compliqu&#233; de dire que les pauvres font leur entr&#233;e dans l'Histoire lors de la Grande Guerre, car il semble, entre autres choses, que les pauvres sont convi&#233;s &#224; la table de l'Histoire seulement quand ils se font massacrer. Une fois qu'on nettoie leur sang, l'Histoire redevient un d&#238;ner de cons. On ne sait pas alors si les pauvres entrent dans l'Histoire lors de cette guerre, mais, en revanche, on sait qu'ils commencent &#224; parler publiquement. La Grande Guerre arrache les pauvres de leur mutisme ancestral. Une prise de parole aux multiples accents : po&#233;sies, lettres, r&#233;cits, t&#233;moignages, simples billets, graffitis, chansons, etc.. Jamais avant la Grande Guerre on avait lu tant de paroles venues d'en bas.&lt;br class='autobr' /&gt;
L&#233;o Spitzer, le grand linguiste et philologue viennois, travaille, pendant la guerre, au service de la censure du minist&#232;re de l'arm&#233;e austro-hongroise. Il doit contr&#244;ler les lettres que les prisonniers italiens, dont des d&#233;serteurs, &#233;changent avec leurs familles. Le linguiste, et pacifiste, Spitzer comprend l'importance de ce mat&#233;riel. Il s'en fiche souverainement du r&#244;le qu'on lui a donn&#233;, le contr&#244;leur des consciences, et il comprend l'int&#233;r&#234;t de ces lettres pour tracer une cartographie des langues italiennes et des mentalit&#233;s de l'&#233;poque, par exemple, les tentatives que les soldats, et leurs familles, font de s'approprier une langue &#171; commune &#187; italienne pour communiquer, comme les &#171; autres &#187;, ceux d'en haut, l'ont toujours fait, (le dialecte surgit souvent, &#224; l'improviste, pour essayer de cacher des raisonnements, les critiques aux hi&#233;rarchies ou m&#234;me le discours explicitement amoureux, voire sexuel), il faudrait dire plus pr&#233;cis&#233;ment que ces lettres repr&#233;sentent aussi une tentative de construire, d'inventer une langue italienne d'en bas. Lorsqu'il aborde le th&#232;me des refus de la guerre, il cite la lettre d'un d&#233;serteur italien &#224; sa famille, vivant aux &#201;tats-Unis, &#224; Pittsburgh (ce qui ouvrirait l'aspect d&#233;cisif de la question : la situation de la pl&#232;be est &lt;i&gt;d&#233;j&#224;&lt;/i&gt; mondiale avant la guerre, ce peuple des tranch&#233;es est &lt;i&gt;d&#233;j&#224;&lt;/i&gt; migrant, avant de maudire cette guerre et de passer d'une tranch&#233;e &#224; l'autre. La patrie, les identit&#233;s nationales, la fronti&#232;re sont toujours des constructions imaginaires b&#226;ties par les pouvoirs) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nel momento mi trovo priggioniere per&#242;, non lo sono, scusa che vi spieco mi capite per conto della Patria che non ci posso tornare pi&#249; Non ci penso per niente, perch&#233; la Patria &#232; da per tutto Pensanto al momento in cui mi trovo, per m&#232; non esistono Patrie. La guerra si chiama guerra e chi non scappa lo sotterra &#187; (1).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce genre de prise de parole qui envahit le monde avec la guerre, d'o&#249; l'importance de l'&#233;tude de Spitzer qui cristallise ce moment. Une parole pl&#233;b&#233;ienne, o&#249; l'italien standard n'est pas ma&#238;tris&#233;, o&#249; le dialecte montre encore toute sa vitalit&#233;, o&#249; l'oralit&#233; (la tradition des opprim&#233;s) n'a pas encore &#233;t&#233; d&#233;faite par la culture, une parole qui exprime le conflit entre le petit monde et ce qu'on d&#233;finit par les grands &#233;v&#233;nements. Dans ce cas, tr&#232;s rare car la d&#233;sertion normalement ne se revendique pas, celui qui &#233;crit a fort heureusement d&#233;cid&#233; d'esquiver sa destin&#233;e (de soldat, de bon soldat qui part &#224; l'abattoir) et s'est jet&#233; dans une diaspora mondialis&#233;e. Une diaspora pour la vie. Le d&#233;serteur italien dans les terres de langues germaniques se dit &#171; &#220;berl&#228;ufer &#187; : &#171; Ich pin Uberlaufer &#187; s'exclame quelqu'un d'autre dans un allemand magnifique dans une des lettres r&#233;pertori&#233;es par Spitzer. Mot tr&#232;s int&#233;ressant car le d&#233;serteur est celui qui &#171; court au-del&#224; &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Aller vers le dehors. L'enjeu, pour le d&#233;serteur, est de constituer l'espace d'un dehors, l&#224; o&#249;, dans le cadre de la &#171; mobilisation totale &#187;, il ne peut absolument pas y avoir de dehors (2). La question alors devient de savoir comment est-il possible de faire d&#233;fection dans ce contexte total et totalisant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le d&#233;serteur abandonne sa communaut&#233;. Il tourne le dos &#224; tout son monde et s'en va. Diff&#233;rentes sont alors les voies qui s'ouvrent &#224; lui : il devient prisonnier de l'ennemi, il se r&#233;fugie l&#224; o&#249; il n'y a pas de guerre, il essaie de se cacher &#224; l'arri&#232;re ou bien il entame un processus sans fin &#224; l'int&#233;rieur et &#224; travers le dehors, sans retour dans un nouveau s&#233;jour, un processus qui le conduit loin dans le d&#233;sert, o&#249; il reste &#224; vaguer, il y perdra sa place, son r&#244;le, son nom, son identit&#233;. Dans ce dernier cas, la d&#233;sertion n'est pas seulement la r&#233;bellion de la conscience individuelle, qui dit &#171; non &#187;, elle est aussi cela, comme le montrent, d'un point de vue bourgeois, Jean Giono ou Martin du Gard dans certains de leurs travaux, mais elle incarne surtout ce moment o&#249; s'&#233;vapore l'identit&#233; pass&#233;e, ce moment o&#249; un homme-une femme se lance dans un parcours de m&#233;tamorphoses infinies. Le &#171; non &#187; pr&#233;suppose encore un pouvoir de la conscience, c'est un moi qui parle ; on peut, en revanche, d&#233;serter sans dire &#171; non &#187;, en silence, ou plut&#244;t avec un murmure inou&#239;, la marche vers le d&#233;sert sera alors une fuite hors de l'&#234;tre, un abandon du moi et un d&#233;laissement de l'identit&#233;, une plong&#233;e dans le dehors.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est probablement ce murmure inou&#239; qui associe l'exp&#233;rience de la d&#233;sertion &#224; une vie pl&#233;b&#233;ienne. La pl&#232;be ne parle pas, ou mieux : on ne l'entend pas, on ne comprend pas son parler, son accent, elle n'est jamais individualis&#233;e, elle fait toujours masse. On parle d'un &#171; peuple des tranch&#233;es &#187;, les soldats sont vus toujours comme un bloc. Il n'y a donc pas de voix singuli&#232;re. Pour leur donner la parole, Emilio Lussu, qui nous a laiss&#233; avec Les hommes contre (Un'anno sull'altipiano) le plus important t&#233;moignage italien sur la Grande Guerre, doit voler des conversations, on entend la voix de ce peuple seulement quand le narrateur tend l'oreille derri&#232;re un mur. M&#234;me lorsqu'il se soul&#232;ve, le peuple des tranch&#233;e n'exprime pas de revendications, il ne d&#233;clare rien : la pl&#232;be reste toujours noire, elle ne parle pas, elle murmure, elle grogne : &#171; La colonne des manifestants s'arr&#234;ta. Je la voyais, grande masse confuse et noire, immobile sur la route &#187; (3).&lt;br class='autobr' /&gt;
Le murmure de la pl&#232;be est, en r&#233;alit&#233;, moins muet que hybride, plein de langues, animales et humaines, extra-ordinaires : &#171; C'&#233;taient des milliers de voix qui criaient ensemble &#187; (4). Une longue histoire se s&#233;dimente dans ce murmure, une histoire d'oppressions et de souffrances, qui remonte &#224; la nuit des temps. Lussu, l'officier Lussu, derri&#232;re le mur entend vibrer ces vies mis&#233;rables qui n'ont connu que la douleur de vivre :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; La nuit, durant une inspection en ligne, mon attention fut attir&#233;e par une conversation qui se d&#233;roulait dans l'abri de la deuxi&#232;me section, plac&#233; &#224; vingt ou trente m&#232;tres des tranch&#233;es. Je m'approchai (&#8230;).&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Moi, je suis n&#233; un vendredi, disait un soldat, et il est clair que j'&#233;tais destin&#233; &#224; ne pas avoir de chance. Le m&#234;me jour, ma m&#232;re est morte. Le jour o&#249; j'ai &#233;t&#233; appel&#233; sous les armes, c'&#233;tait un vendredi. Un vendredi, le jour de mon premier combat. Quand j'ai &#233;t&#233; bless&#233; la premi&#232;re fois, c'&#233;tait un vendredi, et un vendredi la seconde. Vous verrez que je serai tu&#233; un vendredi. Je parie que l'action sera pour vendredi prochain.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Moi, je suis n&#233; un dimanche, disait un autre, et je n'ai pas eu plus de chance que toi. Ma m&#232;re est morte six mois plus tard, ce qui ne fait pas une grande diff&#233;rence. Mon p&#232;re a d&#251; se remarier pour m'&#233;lever, car il ne pouvait pas me payer une nourrice. Ma belle-m&#232;re me battait comme pl&#226;tre. C'est mon premier souvenir d'enfance. La vie que j'ai men&#233;e, je ne la souhaiterais pas &#224; un chien. Puis la guerre est venue. Quand l'obus m'a &#233;clat&#233; dans les jambes, vous vous rappelez, qui &#233;tait l&#224; ? &#187; (5).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Il est piquant de noter que c'est toujours par un murmure, des conversations vol&#233;es, que cette douleur tend aussi &#224; se transformer en quelque chose d'autre, en une volont&#233; d'en d&#233;coudre, d'enrayer la machine de guerre, ou du moins de quitter les habits du bon serviteur, destin&#233; &#224; la mort, pour prendre ceux d'un pl&#233;b&#233;ien enrag&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nous nous approch&#226;mes des sacs et tend&#238;mes l'oreille. Ils &#233;taient plusieurs &#224; parler.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Un assaut encore demain !&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Je parie que demain il y aura un assaut.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Et pourquoi n'y en aurait-il pas ? Ne sommes-nous pas des fils de pute ?&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Il n'y en aura pas. La corv&#233;e n'a apport&#233; ni chocolat ni gn&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Elle arrivera plus tard, quand nous serons tous morts. Et c'est le sergent-fourrier qui piquera tout.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Non, je te dis. On n'a jamais vu un assaut sans chocolat et sans gn&#244;le. On peut manquer de chocolat, &#224; la rigueur, mais pas de gn&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Vous verrez qu'ils nous enverront au casse-pipe, ces salauds, sans chocolat et sans gn&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Je suis aussi de cet avis. Ils nous aiment mieux affam&#233;s, assoiff&#233;s et d&#233;sesp&#233;r&#233;s. Comme &#231;a, ils nous &#233;vitent de regretter la vie. Plus nous sommes mis&#233;rables, et mieux c'est pour eux. Et nous, que nous soyons morts ou vivants, c'est du pareil au m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- C'est &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;(&#8230;)&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Il faudrait les tuer tous, tous, en commen&#231;ant par le capitaine et en montant. Sans &#231;a, on ne pourra pas s'en sortir.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Et le capitaine qui commande le bataillon ?&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Lui aussi veut faire carri&#232;re. Mais son jour viendra &#224; lui aussi.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Ils veulent tous faire carri&#232;re. Leurs galons sont faits de cadavres.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- On dit que le lieutenant Santini a laiss&#233; un testament.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Je l'ai entendu dire moi aussi.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Moi aussi.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Et qu'est-ce qu'il dit, le lieutenant ? Il &#233;tait mari&#233; le lieutenant ?&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Tu parles ! Le testament disait : &#171; Je recommande &#224; mes chers soldats de les descendre tous, d&#232;s qu'ils pourront le faire sans danger pour eux ; tous, sans exception &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- &#199;a, c'&#233;tait un homme.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Il n'avait peur de rien.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- C'&#233;tait un pauvre type comme nous.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Le lieutenant commandant de la section ne se fera s&#251;rement pas tuer pour nous. Il a une frousse terrible.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Et toi, tu n'as pas peur ? Tu n'as pas peur, toi ?&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Si j'ai de la gn&#244;le, je n'ai peur de rien.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Si tu n'avais pas peur, tu te serais d&#233;j&#224; sauv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Sauv&#233;, sauv&#233; o&#249; ?&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;(&#8230;)&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Silence ! Il y a quelqu'un dehors.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Voici le demi-cigare.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Silence.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Nous &#233;tions adoss&#233;s &#224; l'abri, derri&#232;re le boyau. De l'autre c&#244;t&#233;, &#224; l'entr&#233;e, le fourrier de la compagnie se montra et cria :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Cinq hommes de corv&#233;e pour le chocolat et la gn&#244;le !&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Ils engraissent bien le cochon avant de le tuer.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Ils l'engraissent bien !&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;- Ils nous engraissent bien ! &#187; (6).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Dans ce passage, on trouve de nombreux th&#232;mes courants dans les t&#233;moignages sur la Grande Guerre. Lussu est, en revanche, plus original lorsqu'il pose la question de l'interruption de la guerre dans le cadre d'une conversation &#224; b&#226;ton rompu entre pl&#233;b&#233;iens. C'est dans un murmure infini et inou&#239; que les soldats analysent leur situation et envisagent des issues possibles. La communication silencieuse cr&#233;e les conditions pour la lib&#233;ration de la parole, lib&#233;ration de tous les pouvoirs constitu&#233;s, et aussi des habitudes qu'on a prises, et par l&#224;, &#224; travers le bavardage m&#234;me, elle cr&#233;e &#233;galement un espace commun qui permet d'envisager d'autres lib&#233;rations plus radicales encore (lib&#233;ration de la guerre, avant tout). A cette aune, on pourrait arriver &#224; r&#233;pondre au soldat qui se demande o&#249; se sauver que le salut est d&#233;j&#224; dans ce murmure lib&#233;ratoire.&lt;br class='autobr' /&gt;
On trouve ce murmure dans les pages de Spitzer lorsqu'il mue son regard d'espion en celui d'arch&#233;ologue de la condition humaine. Et on comprend mieux l'importance des &#233;tudes sur la langue m&#234;me, et surtout, dans un contexte historique domin&#233; par la guerre. Or, parfois, ce murmure, et cette errance, deviennent exp&#233;rience d'une vie, style.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'entends parler ici de Kafka. Si la d&#233;sertion a un nom propre c'est justement celui de Kafka. L'&#233;criture, pour lui, est le pouvoir qui affranchit, la force qui &#233;carte l'oppression du monde. Dans une note de son journal, il &#233;crit : &#171; La consolation de l'&#233;criture (&#8230;) c'est sauter hors de la rang&#233;e des meurtriers &#187; (27 janvier 1922). Kafka r&#233;dige ces lignes quelques ann&#233;es seulement apr&#232;s la Grande Guerre, son errance personnelle dans le d&#233;sert de Chanaan, que Blanchot d&#233;crit si bien (7), reprend le mouvement de ceux qui sortent des tranch&#233;es et quittent la folie meurtri&#232;re pour se lancer dans les espaces ind&#233;finis entre les patries. Kafka est un d&#233;serteur, m&#234;me s'il n'a pas connu les champs de bataille, car, &#224; la m&#234;me &#233;poque que les soldats transfuges de Lussu, et &#224; la m&#234;me mani&#232;re qu'eux, il s'exclut de tout, il ne cesse d'errer avec d'autres d&#233;serteurs, dans le dehors d&#233;sert &#171; o&#249;, immobiles, marchant d'un pas &#233;gal et lent, vont et viennent les hommes d&#233;truits &#187; (8). L&#224; o&#249; il &#233;crit. L'&#233;criture est l'&#233;criture de cette exp&#233;rience dans le d&#233;sert, de cette errance infinie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout de suite la guerre lanc&#233;e, Kafka prend ses distances du &#171; troupeau &#187; : &#171; Je ne d&#233;couvre en moi que mesquinerie, irr&#233;solution, envie et haine &#224; l'&#233;gard des combattants, auxquels je souhaite passionn&#233;ment tout le mal possible &#187;. C'est dans le prisme de cette volont&#233; de se soustraire &#224; la &#171; mobilisation &#187; (&#171; ces d&#233;fil&#233;s sont l'un des plus r&#233;pugnants ph&#233;nom&#232;nes qui accompagnent la guerre &#187;, 6 ao&#251;t 1914) que Kafka s'exclut, s'arr&#234;te, ou mieux : il va &#224; la piscine : &#171; L'Allemagne a d&#233;clar&#233; la guerre &#224; la Russie. - Apr&#232;s midi piscine &#187; (2 ao&#251;t 1914), ou mieux encore : il va vers le d&#233;sert.&lt;br class='autobr' /&gt;
Kafka va et vient dans ce d&#233;sert, comme un soldat qui erre, d&#233;truit, d&#233;fait, dans les champs, apr&#232;s avoir refus&#233; un ordre, apr&#232;s avoir quitt&#233; son vieux monde, ou bien il reste immobile, tenaill&#233; par la peur, comme un soldat dans sa tranch&#233;e, comme un animal dans son terrier. Diff&#233;rents r&#233;cits de Kafka peuvent, en effet, &#234;tre r&#233;f&#233;r&#233;s &#224; l'exp&#233;rience de guerre, sans que cette derni&#232;re n'en &#233;puise le sens.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quelques mois apr&#232;s le d&#233;but de la Grande Guerre, alors qu'il est en pleine r&#233;daction du &lt;i&gt;Proc&#232;s&lt;/i&gt;, Kafka &#233;crit &lt;i&gt;La colonie p&#233;nitentiaire&lt;/i&gt;. Dans une contr&#233;e lointaine, ind&#233;termin&#233;e, &#224; la saveur fortement exotique, mais marqu&#233;e par le sceau de l'actualit&#233; historique, car nous sommes sur une &#238;le colonis&#233;e, un officier pr&#233;sente &#224; un voyageur la fa&#231;on dont s'ex&#233;cutent les jugements chez eux. Il s'agit d'un syst&#232;me archa&#239;que, fond&#233; sur un appareil qui grave sur le corps du condamn&#233; la sentence jusqu'&#224; ce que mort s'ensuive. Cette sentence ne comporte pas uniquement des lettres, mais aussi des ornements qui, d'une part, rendent la lecture du jugement difficile, et qui, d'autre part, contribuent &#224; la th&#233;&#226;tralisation de la mort. En effet, un public assiste aux supplices, ou plut&#244;t c'&#233;tait ainsi il y a longtemps &#233;tant donn&#233; qu'aujourd'hui il n'y a plus personne. Ce proc&#233;d&#233; tombe en d&#233;su&#233;tude, nous sommes &#224; la fin des soci&#233;t&#233;s disciplinaires, dirait Foucault. En effet, l'officier est le d&#233;fenseur d'une tradition qui p&#233;riclite, il saisit l'occasion de l'arriv&#233;e dans la colonie de l'explorateur pour faire l'apologie du bien-fond&#233; de ces pratiques et esp&#233;rer que le visiteur en deviendra le t&#233;moin chez lui (en m&#233;tropole ?) pour la relancer. L'officier invite m&#234;me le voyageur &#224; assister &#224; la nouvelle ex&#233;cution, dont la victime est un homme accus&#233; d'insubordination. Un d&#233;serteur, qui, comme tout pl&#233;b&#233;ien, a perdu toute caract&#233;ristique humaine : &#171; un homme stupide &#224; grande bouche, &#224; la t&#234;te sale et aux cheveux crasseux &#187;. Il est h&#233;b&#233;t&#233; aussi par l'impossibilit&#233; de comprendre la langue des dominants. Il ne parle pas leur langue, le fran&#231;ais. La seul personne avec qui il peut communiquer est le soldat qui s'occupe de lui, un indig&#232;ne aussi. Le condamn&#233; ne sait pas ce qu'on lui pr&#233;pare. &#201;videmment, il ne le comprendra m&#234;me pas quand son dos sera marqu&#233; par le jugement &#171; Respecte ton sup&#233;rieur &#187;. Son corps ne lui apprendra rien car il ne conna&#238;t pas ces lettres. Il ne sait m&#234;me pas qu'il est objet d'une condamnation car la &#171; faute est toujours certaine &#187;, c'est par un droit absolument souverain qu'il va mourir. Il est condamn&#233; par le seul t&#233;moignage d'un capitaine qui l'a surpris en train de dormir pendant son service. Le capitaine a alors fouett&#233; au visage cet homme (esclave), mais lui, il a r&#233;agi et a secou&#233; le capitaine en lui criant : &#171; Jette &#231;a ou je te bouffe &#187;. Cannibalisme pl&#233;b&#233;ien ! L'officier a enregistr&#233; la plainte du capitaine et a fait arr&#234;ter l'homme. Voil&#224; tout. Les choses se compliquent puisque l'&#233;tranger, en bon europ&#233;en civilis&#233;, vivant d&#233;j&#224; dans une &#233;poque post-disciplinaire, se r&#233;v&#232;le &#234;tre un adversaire de cette pratique. L'officier comprend que la parole civilisatrice, le dernier ressort qu'il a afin de pr&#233;server son institution lui fait d&#233;faut. Il chasse le condamn&#233; et se place lui-m&#234;me sous l'appareil apr&#232;s avoir ins&#233;r&#233; une nouvelle sentence dans le dessinateur : &#171; Sois juste &#187;. L'appareil ne peut tol&#233;rer ce jugement de v&#233;rit&#233;, il d&#233;gringole et tue l'officier. Il n'y a pas de conclusion. Le r&#233;cit reste inachev&#233;. Apr&#232;s les &#233;v&#233;nements, on assiste seulement au d&#233;part du voyageur qui chasse le soldat et le condamn&#233; qui essaient de le suivre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il convient de lire &lt;i&gt;La colonie p&#233;nitentiaire&lt;/i&gt; en ayant &#224; l'esprit ce qui se passe &#224; l'&#233;poque. La guerre vient de commencer, mais elle a d&#233;j&#224; montr&#233; sa violence inou&#239;e. Pour la seule journ&#233;e du 22 ao&#251;t 1914, pr&#232;s de 27 000 soldats fran&#231;ais sont tu&#233;s et souvent port&#233;s disparus en Lorraine et dans les Ardennes belges. La bataille de la Marne tout de suite apr&#232;s, en septembre, fauche des centaines de milliers de soldats toutes nationalit&#233;s confondues. Quand Kafka &#233;crit son texte, on sait d&#233;sormais que la nouvelle guerre avale et expulse les hommes &#224; des rythmes jamais connus auparavant. C'est qu'elle s'est totalement industrialis&#233;e. L'appareil de la &lt;i&gt;Colonie&lt;/i&gt; est ce mat&#233;riel de guerre qui pr&#233;tend faire mourir en beaut&#233;, avec arabesques et ornements, comme dans les po&#232;mes chantant les guerres anciennes, mais qui, en r&#233;alit&#233;, est d&#233;j&#224; moderne puisqu'il chosifie et animalise l'homme. Il tue les soldats inconscients, mais aussi ceux qui, comme l'officier, sont fiers de leurs uniformes et qui ne veulent pas perdre leur patrie. Le voyageur n'incarne pas de valeurs positives, il quitte l'&#238;le d'une mani&#232;re &#233;go&#239;ste et l&#226;che. Tous sont soumis &#224; la m&#233;canisation de la vie, repr&#233;sent&#233;e par la guerre, m&#234;me ceux qui semblent s'y opposer, m&#234;me dans des lointaines contr&#233;es. L'appareil domine tout. Dans ce prisme, l'appareil de la &lt;i&gt;Colonie&lt;/i&gt; n'est pas un vestige des temps pass&#233;s. Il peut probablement dispara&#238;tre car il a d&#233;j&#224; accompli son devoir et il est pr&#234;t &#224; rena&#238;tre sous d'autres formes, de nouvelles inventions techniques pr&#234;chant la d&#233;shumanisation totale de l'homme.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il n'y a plus d'homme, le soldat-guerrier n'est plus le personnage principal de l'histoire d'une guerre, il n'est qu'une victime sacrificielle. La guerre n'est plus l'espace o&#249; peuvent s'&#233;taler certaines vertus, le courage, la force, la fraternit&#233;, que le po&#232;te, de Hom&#232;re jusqu'au Tasse, se met &#224; chanter. Tout cela dispara&#238;t. Boum. Dans un &#233;clat. Le soldat, au lieu de se sublimer sur le champ d'honneur, (Achille fait la guerre, tout en sachant qu'il y mourra, pour gagner l'immortalit&#233; po&#233;tique), perd tout caract&#232;re humain. Il meurt comme une b&#234;te, sacrifi&#233; sur l'autel d'une nouvelle divinit&#233;, la technique. La machine de la colonie est une &#171; machine esth&#233;tique &#187; et sa destruction repr&#233;sente la fin de la tradition romantique et bourgeoise.&lt;br class='autobr' /&gt;
Kafka est avec les soldats, sous le gaz. Ce n'est pas un hasard s'il voit comme seule solution possible la fuite. Dans une note de son journal il cite un r&#234;ve qu'il a eu, le r&#234;ve de la bataille du Tagliamento. Kafka d&#233;crit ce r&#234;ve le 10 novembre 1917, ces jours-l&#224; les soldats italiens, pr&#232;s de ce fleuve, ont d&#233;sob&#233;i aux ordres, ont quitt&#233; le champ et l'arm&#233;e italienne a subi une v&#233;ritable humiliation. C'est Caporetto, synonyme en italien de d&#233;faite honteuse, ou plus pr&#233;cis&#233;ment de d&#233;sertion de masse : &#171; De toute &#233;vidence, cela va mal, on ne comprend pas d'ailleurs que les choses aient pu aller bien, comment pourrait-on, n'&#233;tant soi-m&#234;me qu'un homme, vaincre des hommes qui ont la volont&#233; de se d&#233;fendre ? Grand d&#233;sespoir, la fuite g&#233;n&#233;rale va devenir n&#233;cessaire &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Fuir la guerre ou s'enfuir, le devenir animal est, du reste, aussi une ligne de fuite. Tous les hommes, comme tous les soldats au front, ne sont qu'un troupeau d'animaux, destin&#233;s &#224; mourir h&#233;b&#233;t&#233;s et soumis, ou bien peut-&#234;tre &#224; vivre enterr&#233;s. La tranch&#233;e est la nouvelle demeure de l'homme, pour se cacher, pour essayer de se prot&#233;ger encore sous le d&#233;luge de bombes, obus, missiles, lance-flammes, comme le terrier est la maison de la taupe. Le devenir-taupe de l'homme, avant de constituer la mati&#232;re d'un autre r&#233;cit, est un souvenir personnel que Kafka relate dans son journal :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; P. est de retour. Il pousse des cris, est agit&#233;, hors de lui. Histoire de la taupe qui creusait le sol sous lui dans la tranch&#233;e et qu'il a regard&#233;e comme un signe divin l'avertissant de quitter l'endroit. A peine &#233;tait-il parti qu'une balle a touch&#233; un soldat qui venait d'entrer derri&#232;re lui en rampant et se trouvait au-dessus de la taupe &#187; (4 novembre 1914).&lt;br class='autobr' /&gt;
P. est Josef Pollack, le mari de Valli, la s&#339;ur de Kafka, rentr&#233; &#224; la maison car il est l&#233;g&#232;rement bless&#233;. Avec son histoire, Kafka touche, quelque mois seulement apr&#232;s son d&#233;but, la r&#233;alit&#233; de la guerre. Il souligne l'attitude nerveuse du revenant et surtout il le compare &#224; une taupe qui creuse son terrier pour sa survie. Dans les lignes suivantes, on trouve &#233;galement la d&#233;nonciation du comportement des officiers face au d&#233;sespoir des soldats.&lt;br class='autobr' /&gt;
On sait que Kafka &#233;crit vers la fin de sa vie un r&#233;cit intitul&#233; &lt;i&gt;Le Terrier&lt;/i&gt;. Ce r&#233;cit est un des laboratoires privil&#233;gi&#233;s des interpr&#233;tations m&#233;taphysiques de l'&#339;uvre de Kafka. L'animal enterr&#233; est l'homme coupable, l'homme qui descend en bas car il ne peut pas arriver &#224; Dieu, quand l'entr&#233;e dans la Loi lui est interdite. L'homme devient animal quand il sait qu'il n'arrive pas &#224; atteindre sa propre perfection.&lt;br class='autobr' /&gt;
En r&#233;alit&#233;, ce n'est pas une &#171; g&#233;n&#233;rale trag&#233;die humaine &#187; que Kafka esquisse. La taupe est le devenir animal de l'homme, sa situation aujourd'hui, historique, l'homme enterr&#233; dans la tranch&#233;e, et aussi sa possible d&#233;territorialisation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce n'est peut-&#234;tre pas la condition m&#233;taphysique d&#233;sesp&#233;r&#233;e de l'homme, ontologiquement donn&#233;e pour toujours, que Kafka vit et &#233;crit. Il fait plus probablement le constat de la condition historique de l'homme contemporain, de l'homme soumis au travail, &#224; l'Etat, &#224; la guerre. La fuite de ce monde n'est alors pas de type religieux, le d&#233;sert, ou plus pr&#233;cis&#233;ment : la d&#233;sertion, n'est pas la recherche d'un monde hors de l'histoire, il repr&#233;sente plut&#244;t la seule issue possible ici et maintenant pour continuer &#224; vivre, ou du moins &#224; marcher d&#233;bout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 L. Spitzer, &lt;i&gt;Lettere di prigionieri di guerra italiani&lt;/i&gt;, 1915-1918, a cura di L. Renzi, traduzione di R. Solmi, Milan, Il Saggiatore, 2016, p. 271.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 La Grande Guerre est le premier moment de l'histoire o&#249; toute la soci&#233;t&#233; s'investit dans un processus de mobilisation militaire, non plus seulement les soldats guerriers. Sa mobilisation devient alors &#171; totale &#187; : elle n'&#233;pargne personne, il n'y a pas un seul atome de la nation en guerre qui ne serait pas au travail. C'est la raison pour laquelle cette guerre ne contemple aucunement la possibilit&#233; de se soustraire &#224; sa fureur. Ou encore : tous sont oblig&#233;s de se soumettre &#224; ses dispositifs, m&#234;me ceux qui n'y croient pas, qui finissent par agir de la m&#234;me mani&#232;re que les militaristes les plus convaincus. En effet, comme le remarque L&#233;on Werth, &lt;i&gt;Clavel chez les Majors&lt;/i&gt;, &#171; La guerre ne fut pas une crise de conscience. Elle ne pr&#234;tait guerre &#224; d&#233;lib&#233;ration. Les actes &#224; accomplir ne d&#233;pendaient gu&#232;re d'une opinion ou d'un sentiment. Ils &#233;taient d&#233;termin&#233;s par le fascicule de mobilisation. Le plus mystique, le plus aveugle des patriotes et le r&#233;volutionnaire le plus fervent ne puissent qu'accomplir exactement les m&#234;mes mouvements : ob&#233;ir &#224; leur fascicule de mobilisation. La machine de guerre lanc&#233;e, on ne peut lui r&#233;sister &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 E. Lussu, &lt;i&gt;Les Hommes contre&lt;/i&gt;, traduit de l'italien E. Genevois et J. Monfort, Paris, Deno&#235;l, 2005, p. 222.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 &lt;i&gt;Ibidem&lt;/i&gt;, p. 219.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 &lt;i&gt;Ibidem&lt;/i&gt;, p. 192-193.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 &lt;i&gt;Ibidem&lt;/i&gt;, p. 124-128.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 M. Blanchot, K&lt;i&gt;afka et l'exigence de l'&#339;uvre&lt;/i&gt; (1958) in Id., &lt;i&gt;De Kafka &#224; Kafka&lt;/i&gt;, Gallimard, Folio essais, Paris, 1981, p. 94-131.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 M. Blanchot, &lt;i&gt;L'&#233;criture du d&#233;sastre&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, p. 34.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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