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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Le coup de la renarde</title>
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		<dc:date>2021-04-15T14:19:03Z</dc:date>
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		<dc:creator> P&#233;trus Bourdiable</dc:creator>



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&lt;p&gt;Le bus &#233;tait bond&#233; et j'avais une faim de loup. Je me retrouvai serr&#233; contre une jeune femme asiatique qui sentait la violette et dont le lobe de l'oreille se trouvait juste &#224; la hauteur de ma bouche. Je ne sais plus si c'&#233;tait le droit ou le gauche, c'est sans importance. Ce lobe &#233;tait la perfection m&#234;me, d&#233;licieusement galb&#233;, ourl&#233; d'un fin duvet &#224; peine perceptible. J'en salivais, sentant monter en moi l'irr&#233;pressible d&#233;sir de l'effleurer du bout de ma langue, le titiller, le d&#233;guster (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=18" rel="directory"&gt;Migrations, fronti&#232;res&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le bus &#233;tait bond&#233; et j'avais une faim de loup. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je me retrouvai serr&#233; contre une jeune femme asiatique qui sentait la violette et dont le lobe de l'oreille se trouvait juste &#224; la hauteur de ma bouche. Je ne sais plus si c'&#233;tait le droit ou le gauche, c'est sans importance. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce lobe &#233;tait la perfection m&#234;me, d&#233;licieusement galb&#233;, ourl&#233; d'un fin duvet &#224; peine perceptible. J'en salivais, sentant monter en moi l'irr&#233;pressible d&#233;sir de l'effleurer du bout de ma langue, le titiller, le d&#233;guster comme une friandise, le gober comme un &#339;uf de caille tout frais pondu. La jeune femme se tenait immobile, les jambes l&#233;g&#232;rement &#233;cart&#233;es pour amortir les secousses, la main solidement accroch&#233;e &#224; la barre, enti&#232;rement absorb&#233;e dans ses pens&#233;es, aurait-on dit. &lt;br class='autobr' /&gt;
Approchant imperceptiblement mon visage de sa nuque, je commen&#231;ai &#224; souffler tr&#232;s doucement en direction de son oreille. Pas de r&#233;action. Enhardi, je me rapprochai encore et soufflai un peu plus fort. Un l&#233;ger frisson parcourut ses &#233;paules &#8211; le mouvement de contrari&#233;t&#233; auquel je m'&#233;tais pr&#233;par&#233; ne vint pas. Je continuai &#224; souffler, tr&#232;s l&#233;g&#232;rement, du bout des l&#232;vres, agitant &#224; peine la m&#232;che de cheveux satin&#233;e qui bouclait juste derri&#232;re son oreille. Lorsque je vis la chair de poule se former sur son cou, je me sentis pousser des ailes. &lt;br class='autobr' /&gt;
Un peu avant l'arr&#234;t suivant, elle appuya sur le bouton et commen&#231;a &#224; faire mouvement tout en souplesse en direction de la porte. Me frayant difficilement un chemin parmi les passagers agglutin&#233;s les uns aux autres, je la suivis et descendis derri&#232;re elle. Au lieu de prendre le large, comme je m'y attendais, elle fit volte-face et, me regardant droit dans les yeux (quel regard, mes amis, quels yeux...) articula &#224; mi-voix mais distinctement, en caract&#232;res simplifi&#233;s et avec un l&#233;ger accent de Wuhan :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je t'attendais, mais je ne savais pas comment te reconna&#238;tre. Maintenant, je le sais... Et maintenant aussi, je voudrais que tu me conduises sur la tombe de Louise Michel, au P&#232;re-Lachaise &#8211; nous &#233;tions descendus &#224; la place Gambetta. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Mais, &#224; ma connaissance, la tombe de Louise Michel n'est pas au P&#232;re-Lachaise, elle est au cimeti&#232;re de Levallois... &lt;br class='autobr' /&gt;
(tiens, me dis-je aussit&#244;t, on dirait que je parle moi aussi le simplifi&#233;, sans jamais l'avoir appris... pourvu qu'elle ne prenne pas mal mon accent insulaire...) &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Dommage, fit-elle avec un joli petit geste de d&#233;pit, alors Oscar Wilde ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; &#199;a oui &#8211; belle sculpture et carrefour gay... &lt;br class='autobr' /&gt;
Elle avait, d&#233;cid&#233;ment, l'accent de Wuhan. &lt;br class='autobr' /&gt;
Tandis que nous nous dirigions d'un bon pas vers le cimeti&#232;re, longeant les boutiques obscures des marbriers fun&#233;raires, j'observais &#224; la d&#233;rob&#233;e son oreille &#8211; toujours aussi miraculeuse. J'avais compl&#232;tement oubli&#233; ma fringale, tout ce que je voulais, c'&#233;tait m'asseoir avec elle devant la tombe de l'enferm&#233; de Reading Gaol et lui mordiller longuement le lobe &#8211; le droit ou le gauche, peut m'importait, pourvu qu'elle s'abandonn&#226;t toute enti&#232;re et qu'un p&#233;d&#233; de malheur, m&#233;morieux et d&#233;vot, ne v&#238;nt pas nous interrompre avec sa petite fleur ou sa petite pierre... &lt;br class='autobr' /&gt;
Je passe. &lt;br class='autobr' /&gt;
Trois ann&#233;es durant, nous ne nous sommes pas quitt&#233;s. Je ne me lassais pas de son oreille, tant&#244;t la droite, tant&#244;t la gauche et elle, de son c&#244;t&#233;, ne demandait qu'une chose : que je mette &#224; son service ma connaissance (assez exhaustive, je le dis en toute modestie) des cimeti&#232;res parisiens &#8211; bref, nous y passions tout notre temps, j'avais quitt&#233; mon boulot &#224; la Monnaie de Paris, l'argent s'&#233;coulait &#224; flux r&#233;gulier de ses sept cartes gold, juste un miracle de plus... &lt;br class='autobr' /&gt;
Je parlais de mieux en mieux en simplifi&#233;, avec l'accent de Wuhan, et elle ne manquait pas de m'en f&#233;liciter.&lt;br class='autobr' /&gt; C'&#233;tait trop beau pour durer. Un soir de d&#233;cembre dernier &#8211; une fine couche de neige recouvrait Paris et nous avions pass&#233; toute la journ&#233;e au cimeti&#232;re du Montparnasse en d&#233;pit du froid vif &#8211; elle avait pr&#233;f&#233;r&#233; la tombe de Mireille Darc &#224; celle de Jean-Paul Sartre &#8211;, un soir de d&#233;cembre dernier, donc, &#233;puis&#233;s par notre journ&#233;e parmi les morts fameux et les inconnus, nous nous tenions bien au chaud sous la couette dans notre soupente de la rue de Palikao, parlant peu, moi c&#233;l&#233;brant le culte de son oreille, comme &#224; l'accoutum&#233;e, elle s'activant sur sa tablette (et sur Tik Tok)... Je la sentais plus encline que jamais &#224; me laisser donner libre cours &#224; ma passion f&#233;tichiste, trop peut-&#234;tre ; je la sentais comme travaill&#233;e par une sourde inqui&#233;tude, habit&#233;e par une ind&#233;finie tristesse.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je m'endormis tout contre elle, le nez coll&#233; &#224; son oreille. &lt;br class='autobr' /&gt;
Lorsque je me r&#233;veillai, c'&#233;tait dimanche, il avait encore neig&#233; toute la nuit et un silence inhabituel enveloppait la ville. Elle n'&#233;tait pas dans le lit, je fis le tour de l'appartement qui n'&#233;tait pas grand, elle n'&#233;tait pas l&#224;. Rien n'avait boug&#233;, ses v&#234;tements, ses parfums, ses valises, tout &#233;tait &#224; sa place &#8211; mais elle avait disparu. Je fis son num&#233;ro de portable, laissai sonner, longuement &#8211; pas m&#234;me de r&#233;pondeur... Rien, aucune trace, aucune explication, aucun indice. Ah si : dans le lit, je ne m'en avisai que le lendemain de son &#233;vaporation, ce petit sac en toile de chanvre, rempli de graines de s&#233;same. &lt;br class='autobr' /&gt;
J'attendis. Quatre jours. Une semaine. Sans bouger de la soupente, esp&#233;rant un appel, un signe. Au septi&#232;me jour, donc, une esp&#232;ce de crachin glac&#233; tombait sur Paris, je me d&#233;cidai &#224; sortir. Descendant la rue Ramponneau, je me dirigeai vers l'herboristerie de mon vieux pote Manki. &#171; Tiens, &#231;a fait un bail ! &#187;, s'exclama-t-il tandis que je refermais la porte derri&#232;re moi, frigorifi&#233;. &#171; Qu'est-ce qui t'am&#232;ne ? Toujours allergique aux antibiotiques, fid&#232;le &#224; la m&#233;decine chinoise ?! &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Rigole pas, l'interrompis-je &#8211; c'est du s&#233;rieux &#187;. Et, d'une seule traite, je lui d&#233;bitai mon histoire. Tandis que je parlais, je voyais ses traits s'alt&#233;rer. Avant m&#234;me que j'aie fini, il m'interrompit, tranchant d'un ton d&#233;finitif, abattant ses deux mains sur le comptoir : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Le coup de la renarde ! Aucun doute l&#224;-dessus ! &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; La renarde ? Quelle renarde ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Une renarde de chez nous, il para&#238;t qu'il y en a plein ces temps-ci, &#224; Belleville, depuis le d&#233;but de la pand&#233;mie. Un fant&#244;me lascif, affectueux. Morte, peut-&#234;tre, d&#232;s les commencements de l'&#233;pid&#233;mie, inhum&#233;e ou, pire, incin&#233;r&#233;e &#224; la sauvette, sans rites, et, depuis, &#226;me errante, pr&#234;te &#224; se m&#233;tamorphoser pour emprunter une apparence humaine...&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Et qui se retrouve dans le 61, entre la Porte des Lilas et la place Gambetta, pr&#233;cis&#233;ment au jour et &#224; l'heure o&#249; je le prends...? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Pour les fant&#244;mes, et particuli&#232;rement les renardes, il n'y a ni temps ni espace. Je dis une jeune morte de la pand&#233;mie &#8211; mais qui sait ? Tout aussi bien, peut-&#234;tre, une jeune paysanne du Hubei vivant il y a dix si&#232;cles sous la dynastie des Song, emport&#233;e par le Fleuve bleu lors d'une grande crue et vagabondant depuis. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Mais pourquoi s'en prendre &#224; moi, pr&#233;cis&#233;ment ? Et pourquoi dispara&#238;tre maintenant ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Ton &lt;i&gt;yang&lt;/i&gt; primordial, mon ami, exceptionnel, apparemment, crois-moi, elles ne s'y trompent pas... Et puis, quand m&#234;me, n'oublie pas : tu l'as bien cherch&#233;, avec ta manie perverse des oreilles... Pour le reste, son temps ici &#233;tait fini &#8211; elle est repartie vers de nouvelles aventures, de nouvelles r&#233;incarnations... &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Oui, sans doute, fis-je pensif... Tu aurais quelque chose, dans ta pharmacop&#233;e, qui aide &#224; m'en sortir ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Voyons, laisse-moi r&#233;fl&#233;chir, dit-il, avant de s'ab&#238;mer dans une profonde m&#233;ditation, le front pliss&#233;. Ah, j'y suis, lan&#231;a-t-il soudain, comme se r&#233;veillant en sursaut &#8211; tisane de violettes, bile de civette &#8211; s&#233;par&#233;ment &#8211; pendant quinze jours. Rem&#232;de souverain contre les addictions &#224; l'oreille et les invasions de renardes...&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; T'es s&#251;r ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Positif. Dans deux semaines, tu auras tout oubli&#233;. Au fait, elle s'appelait comment, ta renarde ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Sais pas... tiens, c'est curieux, maintenant que tu m'y fais penser &#8211; j'ai jamais pens&#233; &#224; lui demander...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(Cette nouvelle est inspir&#233;e par la lecture de&lt;/i&gt; L'amour de la renarde&lt;i&gt;, contes du XVIIe si&#232;cle de Ling Mong-tch'ou, traduit du chinois par Andr&#233; L&#233;vy, Gallimard Unesco, 1988)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P&#233;trus Bourdiable&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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