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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Au Pays du rak&#305;. Empire ottoman et Turquie</title>
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		<dc:date>2021-05-02T23:43:27Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Catherine Pinguet</dc:creator>



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&lt;p&gt;En refermant le dernier livre de Fran&#231;ois Georgeon, Au pays du rak&#305;. Le vin et l'alcool de l'Empire ottoman &#224; la Turquie d'Erdo&#287;an, j'ai pens&#233; &#224; notre amie commune, une ma&#238;tresse femme, agr&#233;g&#233;e de lettres classiques et qui levait volontiers le coude avec, sur ses vieux jours, une pr&#233;dilection pour le Campari : &#171; La boisson qui me met le plus en joie &#187; disait-elle. J'ai aussi pens&#233; &#224; autre ami, Nikiforos Metaxas, &#224; qui elle rendait visite dans l'enceinte de l'&#233;glise grecque orthodoxe (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;En refermant le dernier livre de Fran&#231;ois Georgeon, &lt;i&gt;Au pays du rak&#305;. Le vin et l'alcool de l'Empire ottoman &#224; la Turquie d'Erdo&#287;an&lt;/i&gt;, j'ai pens&#233; &#224; notre amie commune, une ma&#238;tresse femme, agr&#233;g&#233;e de lettres classiques et qui levait volontiers le coude avec, sur ses vieux jours, une pr&#233;dilection pour le Campari : &#171; La boisson qui me met le plus en joie &#187; disait-elle. J'ai aussi pens&#233; &#224; autre ami, Nikiforos Metaxas, &#224; qui elle rendait visite dans l'enceinte de l'&#233;glise grecque orthodoxe Saint-Georges, &#224; &#199;engelk&#246;y, toujours munie d'une bouteille de whisky, une denr&#233;e rare. Le reste du temps, Nic&#233;phore, comme elle l'appelait, allait chez l'&#233;picier du coin (baptis&#233; &#171; Petit Fauchon &#187; car l'un des rares &#224; vendre quelques produits import&#233;s d'Europe), s'obstinant &#224; demander : &#171; &lt;i&gt;Bir &#351;i&#351;e rak&#305; var m&#305; misiniz ?&lt;/i&gt; &#187; &#8211; phrase bancale &#233;quivalant &#224; : &#171; Auriez-vous une bouteille de rak&#305; ? &#187;, suivi d'un saugrenu &#171; &#234;tes-vous ? &#187; &#8211; dont la sonorit&#233; devait lui plaire&#8230;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En 1985, Nikiforos Metaxas a fond&#233; Bosphorus Orchestra avec des musiciens (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Les travaux de Fran&#231;ois Georgeon, souvent de longue haleine, sont bien connus que ceux qui s'int&#233;ressent &#224; l'histoire de l'Empire ottoman. Personnellement, j'attends toujours ses ouvrages avec impatience et celui-ci, publi&#233; en mars dernier chez CNRS &#233;ditions, ne d&#233;roge pas &#224; la r&#232;gle. Bien document&#233;s, cela va sans dire, y compris dans des registres comme la presse satirique et la caricature, admirablement &#233;crits, ses livres sont ponctu&#233;s de traits d'humour et d'anecdotes, souvent truculentes et toujours parlantes pour qui conna&#238;t la langue et le pays. Cet aspect n'avait pas &#233;chapp&#233; &#224; notre amie qui maniait &#224; la perfection les diff&#233;rents registres de langue et qui, ayant troqu&#233; l'enseignement parisien pour un poste de professeur &#224; l'universit&#233; d'Istanbul (ce qui durant les ann&#233;es 1970 n'&#233;tait pas sans danger) lui avait un jour d&#233;clar&#233; : &#171; J'ai failli me prendre une bastos dans le buffet ! &#187; &#8211; sous-entendu, une balle perdue, lors d'affrontements entre les gauchistes et les membres de l'extr&#234;me droite nationaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son pr&#233;c&#233;dent ouvrage, publi&#233; en 2017 chez le m&#234;me &#233;diteur, &lt;i&gt;Le Mois le plus long. Ramadan &#224; Istanbul de l'Empire ottoman &#224; la Turquie r&#233;publicaine&lt;/i&gt;, j'ai retenu, de m&#233;moire, l'histoire de cet imam dont les sermons de fin de journ&#233;e &#233;taient d&#233;bit&#233;s &#224; une telle cadence, impatient qu'il &#233;tait de se joindre aux festivit&#233;s du ramadan, que ses ouailles l'avaient surnomm&#233; &lt;i&gt;&#351;imendifer&lt;/i&gt; (&#171; chemin de fer &#187;). Cet ouvrage, qui couvrait un si&#232;cle et demi d'histoire, venait battre en br&#232;che certains aprioris, notamment les chapitres sur l'&#226;ge d'or du ramadan, quand les r&#233;jouissances profitaient pleinement aux non musulmans : com&#233;diens, musiciens, tenanciers de caf&#233;s et de &lt;i&gt;kiraathane&lt;/i&gt; (&#171; salons de lecture &#187;), commer&#231;ants, etc. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Au pays du rak&#305;&lt;/i&gt; s'inscrit dans une dur&#233;e plus longue encore, de la fondation de l'Empire ottoman &#224; l'heure actuelle. Contrairement &#224; l'histoire de l'alimentation, de la cuisine ottomane et des mani&#232;res de table, domaine qui a le vent en poupe en Turquie, l'histoire du vin et des boissons alcoolis&#233;es reste encore discr&#232;te, ne s'&#233;non&#231;ant qu'&#224; demi-mot. Il faut dire que les magazines d&#233;di&#233;s aux amateurs de vin, &lt;i&gt;Dionisos&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Bouquet&lt;/i&gt; et, le plus connu, &lt;i&gt;Gusto&lt;/i&gt;, ont cess&#233; de para&#238;tre apr&#232;s la loi de 2013 interdisant toute publicit&#233; d'alcool et promulguant des restrictions (licences plus difficiles &#224; obtenir, emplacements d&#233;limit&#233;s, horaires de vente).&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sylvie Gangloff, Boire en Turquie. Pratiques et repr&#233;sentations de l'alcool, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Rien de bien nouveau, comme ce livre le d&#233;montre, lequel s'inscrit dans le quotidien des habitants, plus pr&#233;cis&#233;ment, dans les marges et la clandestinit&#233;, se d&#233;clinant, comme le souligne l'auteur, &#171; au pluriel &#187;, c'est-&#224;-dire au fil du temps (et les p&#233;riodes les plus d&#233;cisives ne sont pas forc&#233;ment celles que l'ont croit), en fonction des particularit&#233;s locales et des cat&#233;gories sociales, des diff&#233;rents confessions religieuses, des rites et des pratiques, y compris au sein de l'islam. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les premiers ottomans, Osman (qui donne son nom &#224; la dynastie) et son fils Orhan (avec qui l'Empereur byzantin, Jean VI Cantacuz&#232;ne, contracte une alliance et offre sa fille Th&#233;odora en mariage) ont b&#226;ti des mosqu&#233;es et des &#233;coles religieuses (&lt;i&gt;medrese&lt;/i&gt;), mais ont aussi favoris&#233; les confr&#233;ries mystiques m&#226;tin&#233;es de croyances animistes, chamaniques ou influenc&#233;es de cultures et de traditions iraniennes. Fran&#231;ois Georgeon cite Geyikli Baba, un asc&#232;te et un derviche combattant qui a particip&#233; &#224; la conqu&#234;te de Brousse (Bursa de nos jours, en Bithynie, grande r&#233;gion vinicole) aux c&#244;t&#233;s d'Orhan et qui buvait tr&#232;s librement. De m&#234;me les &lt;i&gt;kalender&lt;/i&gt;, derviches c&#233;libataires (fait inhabituel en islam) et errants, qui avait renonc&#233; &#224; tout, mais pas aux boissons alcoolis&#233;es, voire au haschich et &#224; l'opium.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;J'ai eu l'occasion de visiter le mausol&#233;e de Geyikli baba, rempli de bois de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est d'ailleurs rappel&#233; que l'histoire des boissons alcoolis&#233;es est li&#233;e &#224; celles d'excitants et de stup&#233;fiants (caf&#233;, tabac, drogues), mais aussi aux d&#233;viances, ou ce qui est consid&#233;r&#233; comme tel dans l'islam (les jeux d'argent, la prostitution, l'homosexualit&#233;). Dans le Coran, le vin (boisson alcoolis&#233;e la plus r&#233;pandue et la plus ancienne) est prohib&#233; ici-bas, mais promis dans l'au-del&#224;. Bien entendu, cela se corse avec les hadiths, les dits et gestes du Proph&#232;te : &#171; Boire du vin est incompatible avec la foi &#187; ; &#171; il est source du mal &#187; ; &#171; Quiconque en boit et ne s'en repent pas, n'en boira pas dans l'autre monde. &#187; N'en demeure pas moins que ce statut ambigu (comment emp&#234;cher de penser et de r&#234;ver cette boisson alors que le Coran promet des rivi&#232;res de vin au paradis ?) n'est pas &#233;tranger &#224; des tentations fort &#171; chatouilleuses &#187; (l'expression est de Pitton de Tournefort dans sa &lt;i&gt;Relation d'un voyage au Levant&lt;/i&gt;) et a &#171; ouvert la voix au d&#233;sir, parfois irr&#233;pressible, du fruit d&#233;fendu. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'ailleurs, la po&#233;sie du Divan (savante, truff&#233;e de mots d'arabe et de persan, destin&#233;e &#224; la cour et aux cercles de lettr&#233;s) accorde une place de choix au th&#232;me de l'ivresse. Et Fran&#231;ois Georgeon de citer cette observation de l'&#201;gyptien de Rifa'a al-Tahtawi, envoy&#233; par Mehmet Ali en France dans les ann&#233;es 1820 et qui a not&#233; dans son ouvrage, &lt;i&gt;L'Or de Paris&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Bien qu'ils [les Fran&#231;ais] boivent du vin, ils ne le chantent gu&#232;re dans leur po&#233;sie. Ils n'ont pas, pour le d&#233;signer, des noms aussi nombreux que les Arabes. Ils go&#251;tent le plaisir de la chose m&#234;me sans y chercher un sens imaginaire, ni de m&#233;taphores ni d'exag&#233;rations. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons aussi le vaste r&#233;pertoire de la tradition orale, avec quantit&#233; d'histoires et d'anecdotes dont les plus connues sont celles de Nasrettin Hodja, ou encore le personnage de l'ivrogne, Tuzsuz Deli Bekir (Bekir le fou sans sel), dans le th&#233;&#226;tre d'ombre, &lt;i&gt;Karag&#246;z&lt;/i&gt;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Altan G&#246;kalp et Timour Muhidine, Karag&#246;z. Trois pi&#232;ces du th&#233;&#226;tre d'ombres (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#201;galement populaires, les histoires mettant en sc&#232;nes des Bektachis (membres d'un ordre soufi interdit au moment de l'abolition du corps des janissaires) qui, comme les al&#233;vis, dont ils partagent les croyances, ne respectent pas les commandements de l'islam, comme la pri&#232;re et le je&#251;ne du ramadan, et dont les c&#233;r&#233;monies sont ponctu&#233;es de consommation rituelle d'alcool. Fran&#231;ois Georgeon cite une histoire de Bekri Mustafa (Mustafa le poivrot), figure &#224; moiti&#233; l&#233;gendaire, grand buveur qui n'en reste pas moins lucide et perspicace, exprimant un farouche d&#233;sir de libert&#233; face aux normes impos&#233;es :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Un Bektachi en train de boire est surpris par le sultan Selim III au cours d'une de ses tourn&#233;es d'inspection dans la ville. Celui-ci l'apostrophe :&lt;br class='autobr' /&gt;
Tu ne sais donc pas que l'alcool est interdit ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Le Bektachi avale un autre verre et r&#233;plique : &lt;br class='autobr' /&gt;
Si, c'est parce qu'il est interdit que je le fais dispara&#238;tre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_595 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/c1.jpg' width='500' height='362' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Pendant le rituel bektachi. La chandelle est &#233;teinte&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Au cours de la c&#233;r&#233;monie bektachie, ponctu&#233;e de musique et chants (&lt;i&gt;nefes&lt;/i&gt;, &#171; souffle &#187;) et de consommation rituelle d'alcool, douze bougies (en r&#233;f&#233;rence au chiisme duod&#233;cimain) sont &#233;teintes puis rallum&#233;es, ce qui a donn&#233; lieu &#224; des accusations de d&#233;bauche, voire d'inceste. Les al&#233;vis sont toujours victimes de telles calomnies.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La hi&#233;rarchie religieuse, au nom de la charia, mais aussi de la moralit&#233; et de la biens&#233;ance, &#233;tait mobilis&#233;e contre l'usage de l'alcool, mais c'est &#224; l'Etat que revenait de faire ex&#233;cuter les sentences. Ce dernier tenait &#224; assurer la paix et l'ordre publics (pr&#233;venir les rixes, les d&#233;bordements), mais il avait aussi besoin de ressources financi&#232;res. Or, les spiritueux &#233;taient &#8211; et sont toujours &#8211; d'un bon rapport pour le Tr&#233;sor. A priori, un &#233;tat musulman pouvait difficilement pr&#233;lever des taxes sur des produits interdits par le Coran. Mais le pragmatisme l'a emport&#233; ; les priorit&#233;s &#233;conomiques et financi&#232;res devan&#231;ant les consid&#233;rations religieuses et morales.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'ailleurs, l'&#201;tat ottoman a adopt&#233; le hanafisme, l'&#233;cole juridique musulmane la plus laxiste concernant les boissons alcoolis&#233;es, une des raisons pour lesquelles on n'a pas assist&#233; &#224; un &#171; respect strict, pour ainsi dire m&#233;canique, de l'interdit coranique &#187;. Aux communaut&#233;s non musulmanes, les &#171; Gens du Livre &#187; (&lt;i&gt;zimmi&lt;/i&gt;), soumis &#224; des restrictions (dont le paiement d'un imp&#244;t de capitation) revenait le droit de produire du vin, d'en vendre, d'en consommer pour leur usage priv&#233;. Les autorit&#233;s n'ont toutefois pas manqu&#233; de constater que les p&#233;riodes de prohibition encourageaient le march&#233; noir et constituaient autant de profits engrang&#233;es par ces populations (les Grecs en t&#234;te, suivis par les Arm&#233;niens, les Levantins et les Juifs) qui &#233;chappaient au fisc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans surprise, on buvait surtout dans les &#171; &#233;chelles du Levant &#187;, les grands ports de la M&#233;diterran&#233;e orientale, avec au premier rang, la capitale ottomane, et tout particuli&#232;rement dans un quartier, Galata (&#171; la plus grande taverne du monde &#187; selon le po&#232;te L&#226;tif&#238;, auteur au 16e si&#232;cle d'un &lt;i&gt;&#201;loge d'Istanbul&lt;/i&gt;). Sous le r&#232;gne de Soliman le Magnifique (1520-1566), l'Empire ottoman s'&#233;tend sur trois continents : les Balkans, l'Anatolie et le Caucase, les r&#233;gions de langues arabes c'est-&#224;-dire une partie de la p&#233;ninsule arabique (notamment le Hedjaz), les provinces de M&#233;sopotamie, le &lt;i&gt;Bil&#226;d al-Sh&#226;m&lt;/i&gt;, l'Egypte et le Maghreb (le Maroc except&#233;). Mais le sultan, avec l'&#226;ge, devient d&#233;vot, abandonnant l'usage de riches v&#234;tements, allant jusqu'&#224; faire br&#251;ler les instruments des musiciens qui avaient pour t&#226;che de le distraire. Le &lt;i&gt;&#351;eyh&#252;lislam&lt;/i&gt; (mufti d'Istanbul, chef de la hi&#233;rarchie religieuse de l'Empire) &#233;met des fatwas (avis consultatifs) r&#233;pressifs mais, comme le souligne Fran&#231;ois Georgeon, ces interdictions n'ont gu&#232;re d'effet (ne serait-ce qu'en raison de l'&#233;tendue du territoire) et &#171; leur r&#233;p&#233;tition t&#233;moigne de leur inefficacit&#233;. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;De plus, le 16e si&#232;cle est une &#233;poque de conflits avec la Perse chiite et le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; De plus, l'expression &#171; tel p&#232;re tel fils &#187; est contredite par le successeur de Soliman, son fils Selim II, dont le go&#251;t immod&#233;r&#233; du vin lui a valu le surnom de &#171; Selim l'Ivrogne &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans les sources europ&#233;ennes de l'&#233;poque, il n'est pas &#233;tonnant que l'image de l'Ottoman ait &#233;t&#233; ambivalente : tant&#244;t des gens d'une sobri&#233;t&#233; et d'une temp&#233;rance exemplaires (en premier lieu les soldats, &#171; ce qui permet d'expliquer, &#224; peu de frais, leur sup&#233;riorit&#233; sur les troupes chr&#233;tiennes &#187;), tant&#244;t des buveurs imp&#233;nitents et des ivrognes (des chr&#233;tiens prenant un malin plaisir &#224; surprendre des Turcs enfreignant la loi islamique). Cette seconde assertion renvoie toutefois &#224; un &#233;tat de fait : la clandestinit&#233; condamnait les musulmans &#224; boire vite et l'interdit poussait &#224; l'exc&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_596 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/c2.jpg' width='500' height='552' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Particuli&#232;rement r&#233;pr&#233;hensible, boire et ne pas respecter le je&#251;ne pendant le ramadan.&lt;br class='autobr' /&gt;
Descente de police dans un restaurant, o&#249; l'homme attabl&#233; fait savoir qu'il est &#233;tranger tandis que deux hommes, dont un Ottoman coiff&#233; d'un fez, se cachent sous la table.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 18e si&#232;cle, avec l'&#233;poque des Tulipes, sous le r&#232;gne d'Ahmet III, amorce une p&#233;riode de tol&#233;rance, mais c'est avec le sultan Mahmud II qu'intervient le tournant d&#233;cisif, lors des r&#233;formes des Tanzimat (&#171; R&#233;organisation &#187;, destin&#233;es &#224; moderniser l'Empire confront&#233; &#224; des d&#233;faites et &#224; des pertes territoriales successives). Mahmud II supprime l'ancien corps des Janissaires (lesquels &#233;taient, entre autres, de grands consommateurs d'alcool) et cr&#233;e une nouvelle arm&#233;e. Les bureaucrates re&#231;oivent l'ordre de porter le fez de feutre rouge et, suivant l'exemple du sultan, d'abandonner le caftan pour la redingote et le pantalon. Mahmud II boit &#171; au vu et au su de tous &#187; et ses ministres ne tardent pas &#224; lui embo&#238;ter le pas. Selon le comte de Boislecomte, envoy&#233; aupr&#232;s de l'ambassade de France : &#171; S'il fut un temps o&#249; l'on se fut compromis en buvant du vin, ce serait maintenant risquer sa place que de n'en pas boire. &#187; Les grands hommes d'&#201;tat r&#233;formateurs (Ali Pacha, Fuad Pacha, ou Midhat Pacha, l'inspirateur de la constitution ottomane de 1876), &#171; taquinent tous la bouteille &#187;. Mais surtout, parmi les nouveaux consommateurs, on assiste &#224; l'&#233;mergence d'une classe sociale, celles des bureaucrates de la Porte (nombreux avec la cr&#233;ation de minist&#232;res et d'administrations) qui adoptent les nouveaux usages &#171; modernes &#187; : v&#234;tements &#224; l'europ&#233;enne et consommation d'alcool, mais aussi des distractions (d'autant qu'ils ont amplement le temps) comme les jeux de hasard, la danse et les bals, la lecture de journaux. Par snobisme, les boissons import&#233;es ont la cote (notamment le champagne, la boisson pr&#233;f&#233;r&#233; de Mahmud II), rapidement supplant&#233;es par les breuvages locaux, &#224; commencer par le rak&#305;, appel&#233; famili&#232;rement &lt;i&gt;aslan s&#252;t&#252;&lt;/i&gt; (&#171; lait de lion &#187;), et non plus, comme du temps des interdits, &lt;i&gt;imam suyu&lt;/i&gt; (&#171; l'eau de l'imam &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est indiqu&#233; que l'histoire du rak&#305; et son origine, moins bien document&#233;es que celles du vin, ou m&#234;me de la &lt;i&gt;boza&lt;/i&gt; (une boisson ferment&#233;e alcoolis&#233;e &#224; base de millet) restent myst&#233;rieuses. Vraisemblablement, le mot provient de l'arabe &lt;i&gt;&#8216;araq&lt;/i&gt;, qui signifie &#171; sueur &#187;, et d&#233;signe en l'occurrence &#171; la sueur &#187; de l'alambic. Toujours est-il que la production artisanale est devenue industrielle, entra&#238;nant une chute des prix, et que d'autres boissons voient le jour, dont le cognac, parmi lequel le Metaxa, fabriqu&#233; en Gr&#232;ce et dont le cr&#233;ateur, Spyros Metaxas, a ouvert une nouvelle distillerie &#224; Istanbul. On apprend &#224; cette occasion que le dernier grand sultan calife, Abd&#252;lhamid, amateur de cognac, a octroy&#233; une m&#233;daille &#224; cette boisson.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fran&#231;ois Georgeon, Abd&#252;lhamid II. Le sultan calife (1876-1909), Fayard, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; La bi&#232;re fait aussi son apparition, avec une c&#233;l&#232;bre brasserie, Yanni, Grande Rue de P&#233;ra, puis Bomonti, cr&#233;&#233;e par deux suisses allemands.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Dans ce m&#234;me quartier de P&#233;ra/Galata, ces &#233;tablissements sont les premiers &#224; franchir l'obstacle du plein-air, &#224; offrir des boissons alcoolis&#233;es &#224; la vue des passants et &#224; accueillir une client&#232;le mixte.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_597 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/c3.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/c3.jpg' width='417' height='1079' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Carte postale de la brasserie Yanni, Grande Rue de P&#233;ra (de nos jours Istikl&#226;l caddesi, &#171; avenue de l'Ind&#233;pendance &#187;, la grande art&#232;re pi&#233;tonne du centre-ville europ&#233;en qui n'est plus que de l'ombre d'elle-m&#234;me). Constantin Georgiadis produit un vin bon march&#233;, &lt;i&gt;Kouvet&lt;/i&gt; (&#171; Force &#187; en turc), comme un rak&#305; appel&#233; &lt;i&gt;A&#287;a&lt;/i&gt; (&#171; chef, propri&#233;taire foncier &#187;). &#192; noter que repr&#233;senter, vers 1910, une femme tenant un vin &#224; la main est pour le moins os&#233; (les femmes buvaient tr&#232;s peu, voire pas du tout). Ce producteur grec des environs de Kadik&#246;y vendait aussi le rak&#305; &lt;i&gt;Elif&lt;/i&gt; (&#171; Aleph &#187;), de qualit&#233; nettement sup&#233;rieure.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un m&#234;me temps, se met en place une culture du &lt;i&gt;meyhane&lt;/i&gt; (&#171; taverne &#187;), une mani&#232;re de boire (le rak&#305; surtout), avec un rituel sp&#233;cifique et son lot de hors-d'&#339;uvre (&lt;i&gt;meze&lt;/i&gt;), servis dans de petites soucoupes et dont certains constituent des incontournables. Cette culture a son chroniqueur, Ahmed Rasim, journaliste et homme de lettres, auteur, entre autres, de &lt;i&gt;&#350;ehir Mektuplar&#305;&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Lettres de la ville&lt;/i&gt;). Viennent s'ajouter des marginaux, dont le plus c&#233;l&#232;bre est Neyzen Tevfik (Tevfik &#171; le joueur de ney &#187;), musicien et po&#232;te, li&#233; aux confr&#233;ries soufies bektachie et mevlevie (dite en Europe des &#171; derviches tourneurs &#187;). Grand buveur et farouche libertaire, il pouvait jouer le temps d'un soir &#224; la table des grands pour le lendemain se produire dans les rues et les tavernes, affichant son m&#233;pris pour l'argent, la gloire et la renomm&#233;e.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;.&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_598 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/c4.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/c4.jpg' width='460' height='857' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Coffret avec CD publi&#233; par Kalan dans sa s&#233;rie &#171; archive &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Un des nombreux recueils d'anecdotes de Neyzen Tevfik.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant les ann&#233;es d'occupation d'Istanbul (de 1918 &#224; 1923), la consommation d'alcool grimpe en fl&#232;che. La raison est facile &#224; deviner : la pr&#233;sence de plusieurs milliers de soldats anglais, fran&#231;ais, italiens et grecs, mais aussi de l'arriv&#233;e d'un autre contingent, les Russes ayant fui les troupes bolch&#233;viques. La vodka fait son apparition, de m&#234;me le traffic de coca&#239;ne, de c&#233;l&#232;bres cabarets ouvrent leurs portes, des nights clubs sont ouverts 24 heures/24. Les femmes russes, danseuses, chanteuses et serveuses, font couler beaucoup d'encre et tourner bien des t&#234;tes (d&#233;colt&#233;s, robes courtes, coupe &#224; la gar&#231;onne). Les Turcs, dont certains boivent &#171; pour noyer leur chagrin de voir des troupes &#233;trang&#232;res parader &#187;, leur ont donn&#233; un nom, &lt;i&gt;Hara&#537;o&lt;/i&gt; (bon, beau, belle en russe), ces femmes volontiers assimil&#233;es &#224; des &lt;i&gt;kosomatris&lt;/i&gt; (&#171; entra&#238;neuse &#187; dans le meilleur des cas, &#171; prostitu&#233;e &#187; dans le pire).&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_599 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/c5.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/c5.jpg' width='496' height='900' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;H&#244;tel Tokatlian, le long du Bosphore, &#224; Tarabya (fond&#233; par un Arm&#233;nien originaire de Tokat, Meguerditch Tokatlian, dont le principal &#233;tablissement est situ&#233; Grande Rue de P&#233;ra)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_600 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/c6.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/c6.jpg' width='500' height='677' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Th&#233; dansant &#224; l'h&#244;tel Tokatlian, Tarabya. Liste et prix des boissons en 1929&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce court &#233;pisode est bien document&#233;. En revanche, moins connue (tout du moins je l'ignorais), la prohibition d&#233;cr&#233;t&#233;e fin 1919, &#224; Ankara, o&#249; Mustafa Kemal a install&#233;e le quartier g&#233;n&#233;ral du mouvement de r&#233;sistance. Comment expliquer une telle mesure, il est vrai, vot&#233;e de justesse et qui avait son lot de d&#233;tracteurs ? Sous-jacent, le souci de l'&#233;conomie nationale, autrement dit : comment affaiblir le poids des non musulmans dans les m&#233;tiers de l'alcool au b&#233;n&#233;fice des Turcs. Mais aussi, l'empreinte religieuse, encore pr&#233;gnante &#224; cette date, les fractions antagonistes n'ayant pas eu le temps de s'affirmer. Comme les opposants &#224; cette loi l'avaient pr&#233;vu, son entr&#233;e en vigueur, en f&#233;vrier 1921, est largement contourn&#233;e. Mieux, dans un restaurant situ&#233; face &#224; l'assembl&#233;e, d&#233;put&#233;s et hommes politiques se retrouvent dans un coin de la cuisine o&#249; ils d&#233;gustent leur breuvage favori, fourni par l'un des hommes du chef de la police d'Ankara, Dilaver bey. Cerise sur le g&#226;teau, ce dernier fabrique lui-m&#234;me du rak&#305; dans sa ferme et il est tellement appr&#233;ci&#233; que sa r&#233;putation, qui s'&#233;tend &#224; la ville, lui vaut un surnom, &#171; l'eau de Dilaver &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_601 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/c7.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/c7.jpg' width='470' height='921' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;La brasserie Bomonti a &#233;t&#233; fond&#233;e en 1890, &#224; Ferik&#246;y, par des Suisses qui ont donn&#233; leur nom au quartier. Il s'agit de la premi&#232;re grande fabrique industrielle de bi&#232;re. Pour r&#233;pondre &#224; la demande et ne pas laisser le march&#233; &#224; la concurrence, la Soci&#233;t&#233; Anonyme Brasserie Bomonti ouvre ses portes en 1902, dans des locaux plus vastes et mieux &#233;quip&#233;s qui permettent une forte augmentation de la production. La Soci&#233;t&#233; dispose d'un vaste r&#233;seau de points de vente et ouvre des &#171; jardins de bi&#232;re &#187; dans tout le pays.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1913, les chr&#233;tiens repr&#233;sentaient 20% de la population ottomane. Dix ans plus tard, apr&#232;s le g&#233;nocide des Arm&#233;niens et l'&#233;change de population d&#233;cr&#233;t&#233; par les gouvernements d'Ath&#232;nes et d'Ankara (les Grecs install&#233;s &#224; Istanbul avant 1918 non compris dans cet &#233;change), le nombre de chr&#233;tiens, en Turquie, n'exc&#232;de pas les 2,5%. D&#232;s le d&#233;part des troupes alli&#233;es d'occupation, la prohibition est mise en &#339;uvre (4 000 &#233;tablissements sont mis sous scell&#233;s et ferm&#233;s). La presse de tendance religieuse et conservatrice exulte, mais leur joie est de courte dur&#233;e. La prohibition est abrog&#233;e en avril 1924. L'assembl&#233;e est dor&#233;navant domin&#233;e par les partisans de Mustafa Kemal, l'opposition est lamin&#233;e et Ali &#350;&#252;kr&#252;, &#224; l'origine de la loi de prohibition, assassin&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_602 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/c8.jpg' width='452' height='664' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'objectif est dor&#233;navant de nationaliser la production d'alcool. En 1932, TEKEL (&#171; Monopole &#187; en turc) est fond&#233;, mais les entreprises priv&#233;es restent autoris&#233;es (la mainmise &#233;tatique deviendra effective en 1944). Des producteurs et vendeurs grecs, arm&#233;niens, levantins ou europ&#233;ens font les frais de campagnes agressives, comme la brasserie Bomonti accus&#233;e de s'enrichir au d&#233;triment de &#171; la sant&#233; de la race turque &#187;. Les campagnes antialcooliques, comme l'eug&#233;nisme, ne sont pas nouveaux en Turquie. &#192; la fin de l'Empire ottoman, il n'&#233;tait pas rare de d&#233;noncer &#171; les vices charri&#233;s par l'importation de m&#339;urs occidentales &#187; et de crier au danger d'une &#171; d&#233;g&#233;n&#233;rescence de la race &#187;. Mais l'eug&#233;nisme s'exacerbe et fait son apparition dans le vocabulaire m&#233;dical (&lt;i&gt;&#246;jenik&lt;/i&gt;). Leurs partisans, dans un souci de &#171; prot&#233;ger et d'am&#233;liorer la race turque &#187;, d&#233;noncent les ravages de l'alcoolisme, &#171; tare h&#233;r&#233;ditaire &#187; au m&#234;me titre que la syphilis, la folie, l'idiotisme, etc. Un des chantres des campagnes antialcooliques (&#171; cr&#233;neau porteur &#187; dans la presse de l'&#233;poque), le Dr Fahreddin Kerim, &#233;lu gouverneur d'Istanbul, devient la cible des amateurs de rak&#305; qui, moquant sa petite taille, crient aux serveurs des bars et des tavernes, non pas une bouteille 35 cl, mais : &#171; Une Fahreddin Kerim ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_603 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/c9.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/c9.jpg' width='486' height='1327' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Liqueurs produites et vendues par TEKEL et vin de Tekirda&#287; (ville et r&#233;gion situ&#233;es en Thrace, au bord de la mer de Marmara, dont la production de vin devient un monopole en 1931)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mustafa Kemal Atat&#252;rk &#233;tait un grand buveur, ce qui n'est un secret pour personne, marque de &#171; virilit&#233; &#187; aux dires de certains. On a beaucoup glos&#233; sur &#171; la table d'Atat&#252;rk &#187;, soir&#233;es qui s'inscrivaient dans un rituel presque immuable, d&#233;butant vers 20 heures et se poursuivant jusque tard dans la nuit, voire jusqu'au petit matin, en compagnie d'une dizaine de convives. Lors de ces r&#233;unions, essentiellement masculines, pas de protocole si ce n'est pas que Mustafa Kemal se tenait en bout de table et lan&#231;ait la discussion. La plaisanterie et le trait d'esprit passent pour avoir &#233;t&#233; de mise (il faut dire que la boisson l&#232;ve les inhibitions, d&#233;lie les langues, et que tous les invit&#233;s de Mustafa Kemal &#233;taient loin d'avoir sa r&#233;sistance &#224; l'alcool). Tandis que de nombreux t&#233;moins affirment qu'il buvait tr&#232;s lentement et n'&#233;tait jamais ivre, d'autres parlent de &#171; beuveries &#187; et d'&#233;tats d'&#233;bri&#233;t&#233; plus ou moins avanc&#233;s (tout de moins quand il se retire progressivement du pouvoir). Question d'appr&#233;ciation, de ragots (&lt;i&gt;dedikodu&lt;/i&gt;) diront ses partisans, quoi qu'il en soit, il meurt d'une cirrhose &#224; l'&#226;ge de 57 ans. Contrairement &#224; ce que certains pr&#233;tendent, Atat&#252;rk n'a pas fait du rak&#305; &#171; la boisson nationale &#187;. Elle l'&#233;tait au pr&#233;alable. Et Fran&#231;ois Georgeon de souligner le fait qu'il &#233;tait &#171; un buveur typiquement ottoman, &#224; la t&#234;te d'un Etat r&#233;publicain &#187;, qui n'incitait pas &#224; boire, mais encourageait les gens &#224; ne plus se cacher pour boire. &lt;br class='autobr' /&gt;
Puis, en fin d'ouvrage, de mettre en &#233;vidence un leitmotiv qui ne cesse de parcourir l'histoire &#171; tragi-comique &#187; des boissons alcoolis&#233;es : l'hypocrisie. Et le contemporain ne d&#233;roge pas &#224; la r&#232;gle. Recep Tayyip Erdo&#287;an, promoteur d'un islam conservateur et de valeurs morales a voulu d&#233;tr&#244;ner le rak&#305; au profit de l'&lt;i&gt;ayran&lt;/i&gt;, un breuvage lact&#233; &#224; base de yaourt et d'eau. Faut-il y voir une &#233;ni&#232;me hypocrisie ? Les auteurs de l'&#233;pilogue, &#171; Boire dans la Turquie d'Erdo&#287;an &#187;, Nicolas Elias et Jean-Fran&#231;ois P&#233;rouse, rappellent que le Monopole Turc (TEKEL) pour les alcools a surtout b&#233;n&#233;fici&#233; &#224; des groupes d'int&#233;r&#234;ts, dont Limak et Nurol, tr&#232;s proches du Parti de la justice et du d&#233;veloppement (AKP), au pouvoir depuis 2002. Un an plus tard, lors de la suppression du monopole d'&#201;tat, ce sont ces deux groupes qui ont achet&#233; &#171; TEKEL &#8211; boissons alcoolis&#233;es &#187;, puis, en 2006, l'ont revendu pour une somme presque trois fois sup&#233;rieure au montant d'achat &#224; un grand groupe am&#233;ricain. Autrement dit, le business et la rationalit&#233; entrepreneuriale peuvent l'emporter sur les consid&#233;rations morales.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_604 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/cc1.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/cc1.jpg' width='441' height='1148' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Certains (peu physionomistes ou adeptes des raccourcis) ont voulu voir repr&#233;sent&#233;s sur cette c&#233;l&#232;bre &#233;tiquette du &lt;i&gt;rak&#305; Kul&#252;p&lt;/i&gt; Mustafa Kemal et Ismet In&#246;n&#252;. En fait, il s'agit d'un autoportrait du graphiste, Ihap Hulusi G&#246;rey, attabl&#233; avec son ami, l'&#233;crivain Faz&#305;l Ahmet Ayka&#231;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 2013, pour l&#233;gitimer une loi restreignant la vente d'alcool et sa publicit&#233;, Erdo&#287;an a oppos&#233; &#171; la loi faite par deux ivrognes &#187; (Atat&#252;rk et In&#246;n&#252;) &#224; &#171; la loi ordonn&#233;e par la religion. &#187; Mais, &#171; le boire des riches et des puissants ne d&#233;range pas l'AKP &#187;, ni la consommation des touristes, qui peuvent boire jusqu'&#224; plus soif, de m&#234;me les supporters de football. Comme Fran&#231;ois Georgeon l'a d&#233;montr&#233;, l'alcool &#233;tait et reste un indicateur de l'appartenance religieuse et communautaire, mais il est en premier lieu, un marqueur social. Autrement dit, avec l'envol&#233;e des prix, ceux qui n'ont pas les moyens sont les plus p&#233;nalis&#233;s. Et une vieille antienne est &#224; l'occasion remise sur le tapis : l'&#233;lite et les nantis savent boire tandis que le bas peuple s'enivre. Bref, un fort sentiment de d&#233;j&#224; vu. Et &lt;i&gt;Au Pays du rak&#305;&lt;/i&gt; de s'achever par ses mots : &#171; Il y a fort &#224; parier que cette politique [de l'AKP] de restrictions et de contraintes ne durera pas plus longtemps que n'ont dur&#233; toutes les mesures de prohibition et de r&#233;pression de l'&#233;poque ottomane. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Catherine PINGUET&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_605 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/img-20210502-wa0002_1_.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/img-20210502-wa0002_1_.jpg' width='500' height='281' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Addendum&lt;/i&gt; : &lt;br class='autobr' /&gt;
Depuis l'&#233;criture de cet article, un confinement strict a &#233;t&#233; d&#233;cr&#233;t&#233; en Turquie, du 29 avril au soir jusqu'au 17 mai : fermeture des commerces et des entreprises sauf d&#233;rogation, interdiction de sortir de son quartier et &lt;i&gt;a fortiori&lt;/i&gt; de voyager &#224; l'int&#233;rieur du pays, interdiction de se promener dans la rue sauf pour faire des courses alimentaires. Des contr&#244;les fr&#233;quents de police sont annonc&#233;s et des amendes exorbitantes brandies (l'&#233;quivalent de 300 euros). Les mosqu&#233;es restent ouvertes aux fid&#232;les pour la pri&#232;re individuelle, mais les pri&#232;res collectives sont interdites, y compris le vendredi. Une mesure, en pleine p&#233;riode de ramadan, a surtout fait grand bruit : l'interdiction de la vente d'alcool pendant les dix-sept jours de confinement, en grande surface comme dans les magasins de spiritueux au motif, avanc&#233; par le ministre de l'Int&#233;rieur, &#034;que l'alcool a des effets qui vont &#224; l'encontre des mesures de distanciation sociale&#8221;. Bien &#233;videmment, avant l'entr&#233;e en vigueur de cette mesure, les rayonnages de boissons alcoolis&#233;es ont &#233;t&#233; pris d'assaut et des caddies remplis par ceux (de moins en moins nombreux) qui en ont les moyens. Les &#233;piciers ont livr&#233; &#224; domicile (pratique tr&#232;s courante en Turquie) et des affiches fleurissent, comme celle-ci, dans le quartier de Kadik&#246;y : &#034;Disponible dans notre magasin, toutes sortes de boissons locales et &#233;trang&#232;res&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant au livre de Fran&#231;ois Georgeon, une grande maison d'&#233;dition stambouliote, qui s'&#233;tait engag&#233;e &#224; le traduire et &#224; le publier vient de d&#233;clarer forfait, &#034;dans les circonstances actuelles&#034;. Un autre &#233;diteur, tout aussi prestigieux, et plus courageux, &#304;leti&#351;im, a pris le relai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les illustrations ci-pr&#233;sentes ne figurent pas dans &lt;i&gt;Au Pays du rak&#305;&lt;/i&gt;, mais proviennent, la derni&#232;re except&#233;e, de la collection Pierre de Gigord.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En 1985, Nikiforos Metaxas a fond&#233; &lt;i&gt;Bosphorus Orchestra&lt;/i&gt; avec des musiciens turcs, dont Ihsan &#214;zgen, c&#233;l&#232;bre joueur de &lt;i&gt;kemen&#231;e&lt;/i&gt; (vi&#232;le).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sylvie Gangloff, &lt;i&gt;Boire en Turquie. Pratiques et repr&#233;sentations de l'alcool&lt;/i&gt;, Maison des Sciences de l'Homme, Paris, 2015, p. 231. Le principal chroniqueur de la revue &lt;i&gt;Gusto&lt;/i&gt;, Mehmet Yal&#231;&#305;n, depuis la fermeture du magazine, tient un blog qui reste suivi.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;J'ai eu l'occasion de visiter le mausol&#233;e de Geyikli baba, rempli de bois de cerfs, lors d'un p&#232;lerinage &#224; un autre lieu saint al&#233;vi, Tekke K&#246;y&#252;, sur les plateaux du Taurus, o&#249; se trouve l'ancien couvent de derviches (&lt;i&gt;tekke&lt;/i&gt;) d'un contemporain de Geyikli Baba, Abdal Musa. J'ai &#233;tudi&#233; l'hagiographie de ce dernier, mais plus encore celle de son disciple, Kaygusuz Abdal, nom qui signifie &#171; Sans souci &#187;, mais sert aussi de mot secret pour ceux qui ont recours &#224; des drogues. Dans des &#233;crits qui lui sont attribu&#233;s, on peut lire : &#171; &lt;i&gt;Hayranl&#305;k esince cana&lt;/i&gt; &#187; (&#171; quand l'&#226;me est &#224; tel point ravie &#187;), soit une allusion m&#233;taphorique &#224; l'&#233;tat que provoque la consommation de haschich. De m&#234;me, un po&#232;me sous forme de r&#234;ve d'abondance et de bonne ch&#232;re : &#171; J'ai pris du hachisch et que vois-je ? / Une vigne &#224; l'infini. &#187; Ou encore, dans un po&#232;me qui raille l'hypocrisie de soufis qui &#171; m&#233;prisent &#187; cette herbe, mais la convoitent, la consomment en cachette, voire en font un commerce clandestin, et qui se termine par ce quatrain : &#171; Allez, viens, paresseux Kaygusuz / Sois fid&#232;le &#224; la voix du hachisch / Mais n'en donne pas au premier venu / C'est l'herbe de amoureux. &#187; Catherine Pinguet, &lt;i&gt;La Folle sagesse&lt;/i&gt;, &#233;ditions du Cerf, Paris, 2005 et &#171; Remarques sur la po&#233;sie de Kaygusuz Abdal &#187;, &lt;i&gt;Turcica&lt;/i&gt;, Peeters, 2002. &lt;br class='autobr' /&gt;
file :///C :/Users/Catherine/Downloads/Peeters%20(2).pdf&lt;br class='autobr' /&gt;
En Turquie, la po&#233;sie de Kaygusuz Abdal, mais aussi celle de Yunus Emre, ont &#233;t&#233; expurg&#233;es des programmes de l'&#233;cole secondaire. Est-ce parce qu'ils offrent de la religiosit&#233; un visage riant et non-conformiste ?&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Altan G&#246;kalp et Timour Muhidine, &lt;i&gt;Karag&#246;z. Trois pi&#232;ces du th&#233;&#226;tre d'ombres turc&lt;/i&gt;, Sindbad, Actes Sud, 2015.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;De plus, le 16e si&#232;cle est une &#233;poque de conflits avec la Perse chiite et le p&#232;re de Soliman, Selim 1er dit &#171; le Terrible &#187;, a men&#233; une guerre impitoyable contre les &lt;i&gt;k&#305;z&#305;lbachs&lt;/i&gt;, anc&#234;tres des al&#233;vis, partisans du souverain safavide Chah Ismail, que les sunnites assimilent &#224; des &#171; rebelles h&#233;r&#233;tiques &#187; ou, pour les plus radicaux, &#224; des &#171; infid&#232;les &#187; (&lt;i&gt;gavur&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fran&#231;ois Georgeon, &lt;i&gt;Abd&#252;lhamid II. Le sultan calife&lt;/i&gt; (1876-1909), Fayard, Paris, 2003 (nouvelle &#233;dition : &lt;i&gt;Abd&#252;lhamid II. 1876-1909. Le cr&#233;puscule de l'Empire ottoman&lt;/i&gt;, CNRS &#233;ditions, Paris, 2017.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://form-idea.com/2016/12/22/la-colonisation-suisse-histoire-des-bomonti/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://form-idea.com/2016/12/22/la-colonisation-suisse-histoire-des-bomonti/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=DnJI5B3ile8&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=DnJI5B3ile8&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Ode &#224; Octave Mirbeau. Du &#034;Concombre fugitif&#034; &#224; Dingo, son chien</title>
		<link>https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=938</link>
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		<dc:date>2020-10-06T16:11:40Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Catherine Pinguet</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Nombreux ont &#233;t&#233; les combats d'Octave Mirbeau (que le correcteur automatique d'orthographe, &#224; d&#233;sactiver sur le champ, s'obstine &#224; orthographier Mirabeau), pamphl&#233;taire, pol&#233;miste redoutable et redout&#233;, &#233;crivain, dramaturge, critique d'art, tr&#232;s c&#233;l&#232;bre en son temps et qui s'est pourtant vu rel&#233;guer aux oubliettes, peu apr&#232;s sa mort, en 1917. Il faut dire que nombreux (ceux qu'il n'avait cess&#233; d'&#233;reinter) avaient &#224; y gagner, a fortiori en pleine guerre. Il faut aussi pr&#233;ciser que des (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=19" rel="directory"&gt;Portraits philosophiques&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Nombreux ont &#233;t&#233; les combats d'Octave Mirbeau (que le correcteur automatique d'orthographe, &#224; d&#233;sactiver sur le champ, s'obstine &#224; orthographier Mirabeau), pamphl&#233;taire, pol&#233;miste redoutable et redout&#233;, &#233;crivain, dramaturge, critique d'art, tr&#232;s c&#233;l&#232;bre en son temps et qui s'est pourtant vu rel&#233;guer aux oubliettes, peu apr&#232;s sa mort, en 1917. Il faut dire que nombreux (ceux qu'il n'avait cess&#233; d'&#233;reinter) avaient &#224; y gagner, &lt;i&gt;a fortiori&lt;/i&gt; en pleine guerre. Il faut aussi pr&#233;ciser que des artistes et des &#233;crivains lui sont rest&#233;s fid&#232;les, notamment L&#233;on Werth, autre pourfendeur des institutions, des id&#233;es re&#231;ues et des fausses gloires, mais en des temps autrement plus sombres que ceux de son a&#238;n&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Ann&#233;e du centenaire Octave Mirbeau et r&#233;&#233;dition de &#171; La gr&#232;ve des &#233;lecteurs &#187;&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 2017, le centenaire de sa mort a &#233;t&#233; l'occasion de mieux conna&#238;tre son &#339;uvre et ses combats.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Actualit&#233; d'Octave Mirbeau &#187;, &#233;mission Concordances des temps, le 6 mai (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; L'hommage du mus&#233;e Rodin (artiste que Mirbeau a soutenu, publiant quantit&#233; d'articles plus dithyrambiques les uns que les autres), s'&#233;tait limit&#233; &#224; un couloir et &#224; un d&#233;pliant. Toujours mieux que le mus&#233;e d'Orsay et la Com&#233;die-Fran&#231;aise qui n'avaient pas voulu en entendre parler, et l'occasion de voir les dessins de Rodin &#224; l'&#233;dition de luxe du &lt;i&gt;Jardin des supplices&lt;/i&gt;. Et puis, le d&#233;but de ce centenaire, en pleine campagne pr&#233;sidentielle, a co&#239;ncid&#233; avec la r&#233;&#233;dition de &lt;i&gt;La gr&#232;ve des &#233;lecteurs&lt;/i&gt;, en devanture d'un bon nombre de librairie et dont la presse s'est fait l'&#233;cho. Dans ce pamphlet, publi&#233; en 1888 dans &lt;i&gt;Le Figaro&lt;/i&gt;, Mirbeau d&#233;nonce les candidats, tous des &#171; roublards &#187;, des &#171; d&#233;s&#339;uvr&#233;s &#187;, des &#171; rat&#233;s de sous-pr&#233;fectures &#187;, pas un pour racheter l'autre ni pour se &#171; d&#233;vouer &#224; une authentique &#339;uvre d'humanit&#233; &#187;. Il brocarde &#171; le suffrage universel &#187;, qualifi&#233; de &#171; mortif&#232;re &#187;, dont l'objectif est d'ali&#233;ner le &#171; troupeau docile &#187; des &#233;lecteurs et de les conditionner au respect de l'ordre &#233;tabli. Pour Mirbeau, la d&#233;mocratie repr&#233;sentative et parlementaire n'est qu'une &#171; duperie &#187;, destin&#233;e &#224; asservir le peuple en lui faisant croire qu'il est souverain. &#187; En d'autres termes, voter revient &#224; consentir &#171; librement &#224; son propre asservissement &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
On peut se demander pourquoi Mirbeau, non pas durant sa premi&#232;re p&#233;riode qualifi&#233;e sur le tard de &#171; bonapartiste r&#233;volutionnaire &#187; (ce qui tombe sous le sens), mais &#233;galement apr&#232;s son ralliement &#224; l'anarchisme, s'est particuli&#232;rement acharn&#233; &#224; d&#233;l&#233;gitimer les r&#233;publicains. Pour le comprendre, il faut se rappeler ce qu'&#233;tait la IIIe R&#233;publique &#224; l'&#233;poque de Mirbeau : &#171; monopole d'une bourgeoisie aussi &#233;go&#239;ste, mais moins d&#233;corative, que l'ancienne noblesse &#187;, &#171; asservie au capitalisme &#187; ; une R&#233;publique b&#226;tie sur &#171; vingt-cinq ans d'opportunisme &#187; et qui n'est &#171; autre chose que le marchepied de sordides ambitions &#187; peut-on lire sous la remarquable plume de Francis de Pressens&#233; (futur fondateur de la Ligue fran&#231;aise des Droits de l'Homme et du citoyen), dans sa brochure (&#171; Notre loi des suspects &#187;) publi&#233;e dans la toute aussi remarquable &lt;i&gt;Revue Blanche&lt;/i&gt; que dirigeait F&#233;lix F&#233;n&#233;on.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La brochure de Francis de Pressens&#233; , &#171; Notre loi des suspects &#187;, de m&#234;me (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Chez Mirbeau, nous avons pl&#233;thore de portraits-charge de r&#233;publicains, mais l'un des plus r&#233;ussi me semble &#234;tre celui d'un d&#233;nomm&#233; Eug&#232;ne Mortain, dans &lt;i&gt;Le Jardin des supplices&lt;/i&gt;, pr&#233;sent&#233; comme le digne repr&#233;sentant de &#171; la bande de carnassiers &#187; lanc&#233;e par Gambetta et qui avait cette &#171; facult&#233; merveilleuse de parler &#187;, sans se lasser, sur n'importe quel sujet, sans jamais exprimer la moindre id&#233;e :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Son intarissable &#233;loquence d&#233;versait la suicidante pluie du vocabulaire politique. Serviable, quand cela ne lui co&#251;tait rien, g&#233;n&#233;reux, prodigue m&#234;me, quand cela devait lui rapporter beaucoup, arrogant et servile, selon les &#233;v&#233;nements et les hommes, sceptique sans &#233;l&#233;gance, corrompu sans raffinement, enthousiaste sans spontan&#233;it&#233;, spirituel sans impr&#233;vu, il &#233;tait sympathique &#224; tout le monde. Aussi son &#233;l&#233;vation rapide ne surprit ni n'indigna personne. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce portrait est celui d'un &#171; opportuniste &#187;, comme on appelait les R&#233;publicains mod&#233;r&#233;s sous la Troisi&#232;me R&#233;publique. L'occasion de rappeler que le d&#233;but de celle-ci, dont le 150e vient d'&#234;tre c&#233;l&#233;br&#233;, fait in&#233;dit, au Panth&#233;on, n'&#233;tait pas seulement Gambetta, Sedan et la chute du Second Empire, mais aussi l'humiliante d&#233;faite de la France face &#224; la Prusse, la Commune de Paris et Adolphe Thiers, premier pr&#233;sident&#8230;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Concernant le discours pr&#233;sidentiel du 4 septembre 2020, des approximations, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_563 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/mirbeau1.jpg' width='427' height='737' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Lectures du confinement : &#171; Le concombre fugitif &#187; et &#171; L'&#201;pid&#233;mie &#187;&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mi-mars dernier, anticipant l'aboutissement de mesures gouvernementales men&#233;es tambour battant, j'ai quitt&#233; Paris, direction le montargois. Mirbeau connaissait la r&#233;gion, comme le r&#233;v&#232;le &lt;i&gt;Sac au dos&lt;/i&gt;, r&#233;cit d'une randonn&#233;e p&#233;destre de Marlotte &#224; Bourbon-l'Archambault, dans l'Allier, soit 250 kilom&#232;tres en cinq jours qui tourne au cauchemar. Lors d'une premi&#232;re escale, au terme d'une marche &#233;reintante sous un soleil de plomb, un soldat &#224; qui son compagnon de voyage demande : &#171; - O&#249; sommes-nous ici mon brave ? &#187; Le pioupiou r&#233;pond : &#171; &#192; Montargis, pardine ! &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Il s'agit de deux articles publi&#233;s dans Le Gaulois, en juillet 1884, sous le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; J'entends le roulement des &#171; r &#187; de mon enfance, accent en voie d'extinction, sans parler du patois g&#226;tinais qui avait &#233;mu L&#233;on Werth lors de la D&#233;b&#226;cle de 1940.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toujours est-il que ce confinement montargois a fourni l'occasion de d&#233;couvrir une activit&#233; extr&#234;mement b&#233;n&#233;fique, th&#233;rapeutique m&#234;me, permettant ce tour de force de ne penser &#224; rien : le jardinage. C'est par le biais de l'horticulture que je suis d'abord revenue &#224; Mirbeau. Les livres faisaient d&#233;faut (la d&#233;cision de fermeture des commerces dits &#171; non essentiels &#187;, rappelons-nous, ayant &#233;t&#233; prise sans l'ombre d'une sommation), mais de nombreux ouvrages sont libres de droit et accessibles en ligne, de m&#234;me le dictionnaire de l'association Octave Mirbeau qui fournit quantit&#233; d'informations. Ainsi, aux rubriques &#171; fleurs &#187; et &#171; jardinage &#187;, on peut lire que Mirbeau disait avoir &#171; une religion &#187; pour les fleurs. En septembre 1890, il &#233;crit &#224; son grand ami Monet, au risque de le froisser : &#171; Il n'y a que la terre. Moi, j'en arrive &#224; trouver une motte de terre admirable et je reste des heures enti&#232;res en contemplation devant elle. Et le terreau ! J'aime le terreau comme on aime une femme et les belles couleurs qui na&#238;tront de l&#224; ! Comme l'art est petit &#224; c&#244;t&#233; de &#231;a ! Comme il est grima&#231;ant et faux. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le jardinage intensif m'a conduit &#224; relire &#171; Le concombre fugitif &#187;, un conte dr&#244;le, qui commence en ces termes : &#171; Je vous dirai que j'aime les fleurs d'une passion presque monomaniaque. Les fleurs me sont des amies silencieuses et violentes, fid&#232;les. Et toute joie me vient d'elles. &#187; Le narrateur, passionn&#233; d'horticulture et en qu&#234;te d'un &lt;i&gt;silphium&lt;/i&gt; (une vivace originaire des Etats-Unis), se rend sur les conseils d'un botaniste chez un jardinier de Grandville, Hortus, &#171; une esp&#232;ce d'original &#187; qui ce jour-l&#224; est occup&#233; &#224; f&#233;conder un hibiscus en lui jouant du cornet &#224; pistons. Son but ? Que l'hibiscus, de rage, f&#233;conde de travers et donne &#171; des graines d'o&#249; sortira une esp&#232;ce de monstre cocasse &#187;. &#187; Le p&#232;re Hortus n'a pas le &lt;i&gt;silphium&lt;/i&gt; recherch&#233;, mais il a bien plus curieux, le concombre fugitif, qu'il entreprend de d&#233;busquer :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; - C'est l&#224; ! Ah ! c'est un concombre impayable que le concombre fugitif !... A le voir, il n'a rien de particulier... Mais d&#232;s qu'on veut le prendre... il fiche le camp... il s'en va au diable... impossible de le manier.. &#187;. [&#8230;] Est-ce curieux, tout de m&#234;me ! Un concombre ! Attendons un peu, il ne va pas tarder &#224; revenir. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne savais pas si le p&#232;re Hortus &#233;tait v&#233;ritablement fou ou s'il voulait me mystifier, et je me disposais &#224; interrompre ma visite, quand, tout &#224; coup, le bonhomme se pr&#233;cipitant &#224; plat ventre, dans la planche de fleurs, cria :
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#171; - Ah ! gredin ! Ah ! mis&#233;rable ! &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Et je vis sa main noueuse cherchant &#224; &#233;treindre quelque chose qui fuyait devant elle, quelque chose de long, de rond et de vert qui ressemblait, en effet, &#224; un concombre, et qui, sautant par petits bonds, insaisissable et diabolique, disparut, soudain, derri&#232;re une touffe&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis demand&#233; si Nikita Mandryka, l'auteur du c&#233;l&#232;bre &lt;i&gt;concombre masqu&#233;&lt;/i&gt;, avait lu &#171; Le concombre fugitif &#187; &#8211; qui a d'ailleurs une suite, &#171; Explosif et baladeur &#187;, sous forme d'adresse &#224; Alphonse Allais. Il n'en est rien, ai-je ensuite appris en lisant la pr&#233;face de &lt;i&gt;Vache tachet&#233;e et concombre fugitif&lt;/i&gt; (s&#233;lection de contes r&#233;cemment &#233;dit&#233;e chez L'Arbre vengeur), Mandryka ayant imagin&#233; le personnage de sa cucurbitac&#233;e d&#232;s l'&#226;ge de douze ans. Toujours est-il qu'avant m&#234;me de me pr&#233;cipiter chez les libraires, la premi&#232;re journ&#233;e du d&#233;confinement a &#233;t&#233; consacr&#233;e &#224; la visite d'un arboretum, en l'occurrence celui &#171; des Grandes Bruy&#232;res &#187;, o&#249; les chiens sont &#224; l'honneur, ce qui n'aurait pas &#233;t&#233; pour d&#233;plaire &#224; Mirbeau dont le dernier livre, &lt;i&gt;Dingo&lt;/i&gt;, est consacr&#233; &#224; son chien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant cette escapade en for&#234;t d'Orl&#233;ans, j'avais lu &lt;i&gt;L'&#201;pid&#233;mie&lt;/i&gt; (pi&#232;ce dont l'int&#233;gralit&#233; est disponible sur le site du Th&#233;&#226;tre Libre).&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lecture d'un passage, mis en ligne durant le confinement : . Pour (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Cette farce, comme souvent chez Mirbeau, s'inspire d'un fait r&#233;el, une &#233;pid&#233;mie de typho&#239;de, &#224; Lorient, au cours de laquelle il avait effectu&#233; un reportage. Dans la pi&#232;ce, il situe la sc&#232;ne lors d'un conseil municipal, au moment o&#249; l'&#233;pid&#233;mie frappe les casernes et les quartiers pauvres d'une ville maritime, r&#233;union qui tourne vite &#224; une d&#233;nonciation en r&#232;gle du cynisme mortif&#232;re des politiciens, pour qui le sort des administr&#233;s les plus d&#233;munis est le cadet des soucis :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; - Le mal ne s'attaque qu'aux simples soldats et aux sous-officiers, comme toujours ! &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; - Si les soldats n'ont pas d'eau (empoisonn&#233;e par le purin des &#233;tables) qu'ils boivent de la bi&#232;re ! &#187; &#171; - Si les casernes sont malsaines (v&#233;ritables foyers d'infection qui menacent les environs), eh bien, qu'ils campent ! &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; - S'il n'y avait pas d'&#233;pid&#233;mies, Messieurs, ou&#768; donc les soldats apprendraient-ils aujourd'hui le m&#233;pris de la mort... et le sacrifice de leur personne a&#768; la patrie ?! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'unanimit&#233;, les membres du conseil d&#233;cident qu'il est hors de question de d&#233;bourser des cr&#233;dits, mais lorsque tombe la nouvelle qu'un bourgeois inconnu vient de mourir, ils font volte-face et se lancent dans un grotesque &#233;loge de la victime :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le maire : &#171; Un bourgeois v&#233;n&#233;rable, gras, rose, heureux ! &#187;, &#171; plus qu'un homme, un principe social, Joseph (comme il a baptis&#233; cet inconnu) nous aura donne&#769; l'exemple, le haut et vivifiant exemple d'une vertu &#8212; ah ! bien fran&#231;aise, celle-l&#224; &#8212; d'une vertu qui fait les hommes forts et les peuples libres... l'&#201;conomie ! &#8230; L'&#201;pargne, dont Joseph aura &#233;t&#233; le constant et vivant symbole. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Le membre de la majorit&#233; c&#233;l&#232;bre en Joseph &#171; le petit rentier &#187;, ce &#171; quelque chose d'impersonnel, d'improductif et d'inerte. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Un conseiller &#233;clate en sanglots &#8211; &#171; quel malheur ! &#187; &#8211; tandis qu'un autre glisse tout bas &#224; son voisin &#8211; &#171; Moi, je pars demain &#187; &#8211; &#224; quoi ce dernier r&#233;pond &#8211; &#171; Moi, je file ce soir &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les autres tirades sont dans la m&#234;me veine, celle de l'&#233;loge paradoxal, un des registres de pr&#233;dilection de Mirbeau qui s'en prend &#233;galement aux pseudo-autorit&#233;s scientifiques en la personne du docteur Triceps, lequel avait d'abord rejet&#233; toute mesure pour faire face &#224; l'&#233;pid&#233;mie (aux motifs que &#171; les ressources budg&#233;taires de la commune ne doivent &#234;tre subordonn&#233;es aux ruineuses fantaisies de savants et aux caprices d'une science qui se d&#233;ment constamment &#187;), avant de retourner sa veste et de d&#233;clarer :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Messieurs, il ne faut pas nous laisser abattre par cette mort impr&#233;vue et irr&#233;guli&#232;re, anti-scientifique m&#234;me, comprenez-vous ? Nous devons lutter ! Aux circonstances douloureuses, opposons les r&#233;solutions viriles ! Aux p&#233;rils qui nous menacent, l'&#233;nergie qui en triomphe ! Guerre aux microbes ! Guerre a&#768; la mort ! Vive la science ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le conseil, pris de panique, vote &#224; l'unanimit&#233; des cr&#233;dits pharaoniques. Au plus &#226;g&#233; de l'assembl&#233;e qui interroge : &#171; Mais ou&#768; trouverons-nous tous ces millions ? &#187; Le maire r&#233;torque avec m&#233;pris : &#171; Nous les trouverons, Monsieur, dans notre patriotisme ! Dans notre h&#233;ro&#239;sme ! &#187; Et le Dr Triceps de rench&#233;rir : &#171; Dans notre volont&#233; ! Notre foi ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;D&#233;but de carri&#232;re, Mirbeau &#171; for&#231;at de la plume &#187;, 1873-1884&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mirbeau a commenc&#233; par &#234;tre un prol&#233;taire de la plume, un &#171; &#233;crivassier &#187;, un &#171; pisse-copie &#224; dix sous la ligne &#187;. En fait, il s'est fait &#171; courtisan &#187; et s'est vendu aux plus offrants, pour gagner sa vie. En 1873, &#224; 25 ans, il devient secr&#233;taire particulier d'un ancien d&#233;put&#233; bonapartiste, Dugu&#233; de La Fauconnerie, co-directeur du quotidien &lt;i&gt;L'Ordre&lt;/i&gt;, qu'il accompagne trois ans plus tard lors d'&#233;lections l&#233;gislatives dans l'Orne. En 1877, Mirbeau est nomm&#233; chef de cabinet du pr&#233;fet de l'Ari&#232;ge ! L'exp&#233;rience est de courte dur&#233;e, mais elle lui permet (de m&#234;me son passage au journal bonapartiste &lt;i&gt;L'Ari&#233;geois&lt;/i&gt;), de d&#233;couvrir l'envers du d&#233;cor (les coulisses de la politique) et d'enrichir son &#171; herbier humain &#187; (l'administration jug&#233;e d'une &#171; extravagante inutilit&#233; &#187;, le sous-pr&#233;fet qualifi&#233; &#171; d'&#234;tre d&#233;coratif &#187;). &lt;br class='autobr' /&gt;
En 1879, le conservateur Arthur Meyer, directeur du journal le &lt;i&gt;Gaulois&lt;/i&gt;, rep&#232;re en Mirbeau un grand pamphl&#233;taire, sachant faire preuve de mordant. L'opposition et l'adversit&#233; le stimulent. Il sait aussi agr&#233;menter ses articles de croustillantes anecdotes glan&#233;es au fil de sa tumultueuse vie parisienne. Il fait le &#171; n&#232;gre &#187;, &#233;crivant des romans &#224; la demande de riches commanditaires en qu&#234;te de notori&#233;t&#233; litt&#233;raire. Il c&#244;toie le milieu de la finance, &#171; boursicote &#187;, s'enrichit et dilapide son argent pour une demi-mondaine, Judith Vimmer. Cette p&#233;riode est marqu&#233;e par des duels &#224; r&#233;p&#233;tition, quatre, voire cinq, toujours en relation avec ses publications, alors qu'il juge cette pratique &#171; aberrante et barbare &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
En 1883, Mirbeau devient r&#233;acteur en chef des &lt;i&gt;Grimaces&lt;/i&gt;, hebdomadaire dont le premier num&#233;ro conna&#238;t un succ&#232;s imm&#233;diat. &#192; la une, son &lt;i&gt;Ode au chol&#233;ra&lt;/i&gt;, diatribe contre la mafia politico-financi&#232;re et &#233;loge de &#171; l'&#233;meute lib&#233;ratrice &#187;. &lt;i&gt;Les Grimaces&lt;/i&gt; sont tr&#232;s antir&#233;publicaines, mais aussi tr&#232;s antijuives. On trouve sous sa plume quantit&#233; de st&#233;r&#233;otypes antis&#233;mites : &#171; aventuriers cosmopolites qui viennent, en caravanes sinistres, de toutes les profondeurs de l'Orient &#187; ; doigts &#171; &#226;pres et crochus &#187; ; peuple assimil&#233; &#224; de &#171; la vermine &#187;, &#171; race idol&#226;tre &#187;, etc. Six mois plus tard, Mirbeau quittent &lt;i&gt;Les Grimaces&lt;/i&gt;, ruin&#233; et proche de la d&#233;pression, il fuit Paris et d&#233;cide de se mettre au vert, dans le Finist&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;L'homme de lettres : Le Calvaire, L'abb&#233; Jules et S&#233;bastien Roch&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peu apr&#232;s son retour &#224; Paris, Mirbeau noue de solides amiti&#233;s avec Claude Monet, Auguste Rodin, Camille Pissarro, son &#171; fr&#232;re en anarchie &#187;, qui voit en lui un &#171; bretteur infatigable dont la plume, au service de la justice et du droit, fait mouche &#224; tous les coups &#187;. Devenu critique d'art (encore qu'il ait rejet&#233; ce titre et cette engeance jug&#233;e aussi &#171; inutile que les ramasseurs de crottin de chevaux de bois &#187;), il s'enthousiasme pour Gauguin, et plus encore pour Van Gogh, &#171; suicid&#233; de la peinture &#187; (qui a &#171; absorb&#233; la nature en lui &#187; au lieu de &#171; s'absorber dans la nature &#187;), dont il acquiert deux toiles (&lt;i&gt;Iris&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Tournesols&lt;/i&gt;).&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Au sujet des &#233;crits de Mirbeau sur l'art, voir le 5e chapitre (&#171; Le culte de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Selon L&#233;on Werth, Mirbeau adorait admirer, il &#233;tait &#171; un virtuose de l'admiration &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En litt&#233;rature, il d&#233;couvre Dosto&#239;evski (un &#171; d&#233;nudeur d'&#226;me &#187; &#224; la &#171; psychologie inqui&#233;tante et visionnaire &#187;), Tolsto&#239; (avec lequel il correspond et qui verra en Mirbeau &#171; le plus grand &#233;crivain fran&#231;ais contemporain &#187;) et Kropotkine (une des raisons pour lesquelles il se tourne vers l'anarchisme). &#192; partir de cette p&#233;riode, c'est-&#224;-dire apr&#232;s 1885, on pourrait penser que Mirbeau effectue un virage &#224; 180 degr&#233;s. C'est vrai pour l'antis&#233;mitisme puisqu'il fait &lt;i&gt;sa mea culpa&lt;/i&gt;, de mani&#232;re d'abord ambigu&#235;, puis, totalement explicite d&#232;s le d&#233;but de l'affaire Dreyfus.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ambigu&#239;t&#233; encore manifeste dans un article publi&#233; dans La France, &#171; Les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Pourtant, bon nombre de ses combats sont ant&#233;rieurs, comme le d&#233;montrent ses premiers romans en partie autobiographiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le Calvaire&lt;/i&gt; (1886) transpose sa passion destructrice pour Judith, rebaptis&#233;e Juliette. Ce n'est toutefois pas la d&#233;mystification de l'amour qui fait scandale, mais celle de la guerre, de l'arm&#233;e, et de l'id&#233;e m&#234;me de patrie. Quand il d&#233;crit la d&#233;b&#226;cle de l'arm&#233;e de la Loire, un commandement incomp&#233;tent, des officiers et les m&#233;decins traitant les hommes comme du b&#233;tail, Mirbeau sait de quoi il parle. Durant la guerre franco-prussienne de 1870-71, il avait &#233;t&#233; affect&#233; &#224; un r&#233;giment mobile, avant d'&#234;tre hospitalis&#233; pour cause de maladie, &#233;vacu&#233;, puis accus&#233; de d&#233;sertion (innocent&#233;, il gardera de cette &#233;preuve une m&#233;fiance vis-&#224;-vis de l'appareil judiciaire, machine &#171; &#224; broyer des innocents &#187;). Dans &lt;i&gt;Le Calvaire&lt;/i&gt;, cerise sur le g&#226;teau, il met en sc&#232;ne le narrateur, &#233;crivain rat&#233;, qui apr&#232;s avoir tu&#233; machinalement un &#233;claireur prussien en qui il d&#233;c&#232;le une &#226;me de po&#232;te, embrasse son cadavre. Autant dire que dans les rangs des patriotes, le seul nom de Mirbeau fait bondir. Et ce n'est pas fini, loin sans faut. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le livre, imm&#233;diatement &#233;puis&#233;, a droit &#224; une vingti&#232;me &#233;dition un an plus tard. &#192; 38 ans, Mirbeau, encore r&#233;cemment chroniqueur corv&#233;able &#224; merci, fait une entr&#233;e fracassante en litt&#233;rature. Mallarm&#233; d&#233;c&#232;le en lui &#171; un chercheur de neuf &#187;. Il lui &#233;crira plus tard : &#171; Je vous aime parce que vous &#234;tes un des rares qui ne fassiez pas semblant &#187;. Gustave Geffroy, journaliste et critique d'art, se rem&#233;morant sa rencontre avec Mirbeau, du temps du &lt;i&gt;Calvaire&lt;/i&gt;, dira qu'il &#233;tait &#171; &#224; cette &#233;poque un beau gaillard, haut en couleur, la moustache et les sourcils roux, les yeux verts, une balafre au front. &#187; Et d'ajouter que ce &#171; batailleur &#187; avait &#171; le sourire affable, la poign&#233;e de main &#233;nergique et une grande tendresse dans les yeux. De ce jour, nous v&#233;c&#251;mes en bon compagnonnage et en s&#251;re affection. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mirbeau r&#233;cidive avec &lt;i&gt;L'abb&#233; Jules&lt;/i&gt; (1888), autre &#171; &#233;pouvantable br&#251;lot &#187;, et &lt;i&gt;S&#233;bastien Roch&lt;/i&gt; (1890), ouvrage dans lequel, reconna&#238;t-il, souffle un vent de r&#233;volte contre la soci&#233;t&#233;, &#171; une horreur presque anarchiste pour ce qui est &lt;i&gt;r&#233;gulier&lt;/i&gt; et bourgeois ; une haine de toutes les grands sentiments dont on nous berne (&#8230;) surtout le patriotisme et la foi religieuse. &#187; La sc&#232;ne la plus terrible, qui transgresse un tabou, est celle o&#249; S&#233;bastien Roch est viol&#233; par un j&#233;suite. Or, celle-ci se d&#233;roule dans un coll&#232;ge religieux de Vannes, ville et type d'&#233;tablissement, &#171; v&#233;ritable enfer &#187;, o&#249; Mirbeau a &#233;t&#233; scolaris&#233;. De cette &#233;poque date son anticl&#233;ricalisme et sa haine pour l'&#233;ducation religieuse, les j&#233;suites assimil&#233;s &#224; &#171; des pourrisseurs d'&#226;me, des d&#233;formateurs de l'intelligence &#187;, qui n'ont d'autre but que de &#171; p&#233;trir &#187; leurs &#233;l&#232;ves pour &#171; les conformer aux noirs dessins des ma&#238;tres &#187;, d'&#233;craser la personnalit&#233; des enfants sous une &#171; crasse de pr&#233;jug&#233;s corrosifs &#187; comparables &#224; des &#171; d&#233;p&#244;ts excr&#233;mentiels &#187;. Il &#233;voquera dans un article, &#171; Les b&#234;tes et les j&#233;suites &#187; (&lt;i&gt;Le Journal&lt;/i&gt;, 23 juin 1895), &#171; le scandale inou&#239; &#187; (&#171; Voltaire lui-m&#234;me n'e&#251;t pas os&#233; aller si loin aller si loin dans l'impi&#233;t&#233; &#187;) et la punition inflig&#233;e pour avoir &#233;voqu&#233;, dans une composition fran&#231;aise, l'intelligence des b&#234;tes (la religion, la conscience, la cr&#233;ation, &#171; pour les baudets et les porcs &#187; ?!). Dans ces &#233;tablissements, tr&#232;s lucratifs, il a aussi d&#233;nonc&#233; le r&#232;gne d'escrocs : &#171; Jamais je n'ai vu nulle part une telle exploitation du gogo (&#8230;), un tel esprit de mercantilisme. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Le ralliement &#224; l'anarchisme&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par anarchisme, Mirbeau entend &#171; la libert&#233; du d&#233;veloppement de l'individu &#187;, &#171; l'utilisation spontan&#233;e de toutes les &#233;nergies humaines, cruellement gaspill&#233;es par l'&#201;tat &#187;. Il pr&#233;face &lt;i&gt;La Soci&#233;t&#233; mourante et l'anarchie&lt;/i&gt; de Jean Grave, directeur du journal libertaire &lt;i&gt;La R&#233;volte&lt;/i&gt;, dont Mirbeau prendra plusieurs fois la d&#233;fense. Toutefois, il n'a rien d'un th&#233;oricien, ni m&#234;me d'un militant. Son rejet du pouvoir sous toutes ses formes rel&#232;ve avant tout d'un individualisme revendiqu&#233;, d'une extr&#234;me m&#233;fiance &#224; l'&#233;gard des partis et des organisations, une forme de d&#233;fense spontan&#233;e des pauvres et des opprim&#233;s. Professionnel de l'&#233;criture, son arme est &#171; la propagande par le verbe &#187;. Il n'est pas partisan de la &#171; propagande par le fait &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La &#171; r&#233;demption par le verbe &#187;, entreprise par Mirbeau au milieu des ann&#233;es (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; (les attentats cibl&#233;s, &#171; les explosions qui r&#233;veillent les bourgeois de leur torpeur &#187; comme les appelait F&#233;lix F&#233;n&#233;on). Pourtant, au sujet du c&#233;l&#232;bre Ravachol (K&#339;nigstein de son vrai nom), il &#233;crit dans &lt;i&gt;L'Endehors&lt;/i&gt;, le 1er mai 1892 : &#171; La soci&#233;t&#233; aurait tort de se plaindre. Elle seule a engendr&#233; Ravachol. Elle a sem&#233; la mis&#232;re : elle r&#233;colte la haine. C'est juste. &#187; Et ce point de vue n'est pas nouveau, comme l'indique ce dialogue entre un passant et un ouvrier affam&#233;, publi&#233; dans &lt;i&gt;La France&lt;/i&gt;, le 16 octobre 1886 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le passant : Que vas-tu faire ?&lt;br class='autobr' /&gt;
L'ouvrier : Je marcherai encore, je frapperai encore aux portes des riches&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le passant : Et si les portes se ferment &#224; ton approche ?&lt;br class='autobr' /&gt;
L'ouvrier : Je demanderai l'aum&#244;ne sur les grandes routes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le passant : Si l'on ne te donne rien ?&lt;br class='autobr' /&gt;
L'ouvrier : Je m'embusquerai sur les chemins nocturnes et je tuerai.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le passant : Dieu t'a refus&#233; le droit de tuer.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'ouvrier : Dieu m'a donn&#233; le droit de vivre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le passant : Dieu te garde, l'ami.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mirbeau brocarde toutes les institutions qui, &#224; ses yeux, sont n&#233;gatrices du droit : l'arm&#233;e, l'&#233;glise, les &#233;coles religieuses, mais aussi la famille (qui r&#233;duit volontiers sa prog&#233;niture &#224; un &#233;tat de &#171; compl&#232;te imb&#233;cilit&#233;), les tribunaux (avec cette phrase de Tolsto&#239; qu'il aimait citer : &#171; Quand je pense qu'il existe des hommes qui osent juger des hommes, je suis &#233;pouvant&#233;, et un grand frisson me prend. &#187;), les affaires (&#171; brigandage l&#233;galis&#233; &#187;, mis en sc&#232;ne dans sa pi&#232;ce la plus c&#233;l&#232;bre, &#171; Les Affaires sont les affaires &#187;). Autre b&#234;te noire, la charit&#233; et les &#339;uvres de bienfaisance (aum&#244;ne qui n'est autre qu'une autocongratulation et une exploitation &#233;hont&#233;e de la mis&#232;re effroyable, le tout &#224; grand renfort de r&#233;clame et sans s'attaquer aux racines du mal, c'est-&#224;-dire &#224; l'organisation sociale et aux droits bafou&#233;s des pauvres). &lt;br class='autobr' /&gt;
Mirbeau d&#233;fend une politique radicale de la&#239;cisation de l'enseignement et apporte son soutien au mouvement des universit&#233;s populaires (l'occasion d'apprendre qu'un laboratoire de p&#233;dagogie exp&#233;rimentale avait ouvert ses portes, 36 rue de la Grange-aux-Belles, une plaque comm&#233;morative l'indique sur ce b&#226;timent qui fait bien p&#226;le figure &#224; c&#244;t&#233; de Campus France, au n&#176;28, suppos&#233; &#171; accueillir &#187; les &#233;tudiants &#233;trangers). Il d&#233;fend &#233;galement la cr&#233;ation d'un th&#233;&#226;tre populaire digne de ce nom, &#171; o&#249; le peuple qui travaille trop et n'a pas le temps de lire p&#251;t prendre contact avec les chefs d'&#339;uvres anciens et modernes. &#187; Pour ce faire, commencer par &#171; r&#233;glementer, de mani&#232;re juste et humaine, les conditions actuelles du travail &#187;, &#171; l'exc&#232;s de travail physique annihilant chez l'homme toutes les volont&#233;s sup&#233;rieures, quand il ne l'assassine pas. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les autres institutions d&#233;nonc&#233;es par Mirbeau, la croix de la L&#233;gion d'honneur, cette &#171; d&#233;shonorante breloque &#187; que &#171; le premier venu peut pendre aujourd'hui &#224; la taille de sa boutonni&#232;re &#187; et qu'&#201;mile Zola s'&#233;tait vu d&#233;cern&#233; en 1893 &#8211; ordre dont il sera suspendu cinq ans plus tard, apr&#232;s la publication de &#171; J'accuse &#187; (d&#233;cision qui a entrain&#233; la d&#233;mission de Francis de Pressens&#233;). L'Acad&#233;mie fran&#231;aise, &#224; laquelle &#201;mile Zola a candidat&#233;, postulant pas moins de dix-neuf reprises, en vain, est &#233;galement ridiculis&#233;e, Mirbeau n'y voyant qu'une institution &#171; baroque et caduque &#187;, &#171; r&#233;trograde et anachronique &#187;, qui s'est &#171; &#224; jamais d&#233;shonor&#233;e en refusant Balzac, Stendhal, Flaubert, Th&#233;ophile Gautier, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire &#187; (voil&#224; qui donne envie de relire &lt;i&gt;Le livre bouffon. Baudelaire &#224; l'Acad&#233;mie fran&#231;aise&lt;/i&gt; d'Allen S. Weiss). Et Mirbeau, de poursuivre : ce que l'Acad&#233;mie pr&#233;f&#232;re, &#171; c'est le n&#233;ant, un n&#233;ant joli et ficel&#233;, ras&#233; de frais, aux cheveux bien liss&#233;s, au sourire madrigalesque, un n&#233;ant qui ne laisse &#233;chapper que des sottises solennelles et des gaiet&#233;s pinc&#233;es, ce que, dans le milieu, on appelle la politesse et l'esprit. &#187; Au final, vouloir entrer dans cette institution mortif&#232;re, c'est se condamner en tant qu'&#233;crivain. Il pr&#233;voie, dans &lt;i&gt;Le Figaro&lt;/i&gt; du 16 juillet 1888, que &#171; dans deux cents ans, elle para&#238;tra aussi ridicule &#224; nos descendants que nous para&#238;t ridicule la Sainte Inquisition. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Au tournant du si&#232;cle, Mirbeau devient pourtant membre d'un autre c&#233;nacle litt&#233;raire, l'acad&#233;mie Goncourt, conform&#233;ment au v&#339;u testamentaire d'Edmond de Goncourt. Aucun de ses candidats (Paul L&#233;autaud, Val&#233;ry Larbaud, Charles-Louis Philippe, L&#233;on Werth dont il a pr&#233;fac&#233; &lt;i&gt;La Maison blanche&lt;/i&gt;) n'obtient toutefois le prix, les autres membres du jury pr&#233;f&#233;rant des inconnus vite oubli&#233;s. D&#233;pit&#233; et furieux, Mirbeau constate &#234;tre en pr&#233;sence d'une &#171; assembl&#233;e de m&#233;diocres qui ne cherchent jamais dans leur choix qu'&#224; couronner des &#233;crivains inf&#233;rieurs &#224; eux-m&#234;mes. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En 1907, il envoie sa d&#233;mission, puis revient sur sa d&#233;cision quand Jules (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Il parvient tout de m&#234;me &#224; faire obtenir le prix Femina 1910 &#224; &lt;i&gt;Marie-Claire&lt;/i&gt;, roman autobiographique de Marguerite Audoux (qui avant d'&#234;tre romanci&#232;re, avait &#233;t&#233; tour &#224; tour berg&#232;re, servante et couturi&#232;re), dont il a r&#233;dig&#233; la pr&#233;face.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Vingt-sept ans plus tard, lors de sa cr&#233;ation, le magazine f&#233;minin, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
En 1895, quand Oscar Wilde est condamn&#233; et incarc&#233;r&#233; pour homosexualit&#233;, Mirbeau, jusqu'alors r&#233;serv&#233; quant &#224; l'&#339;uvre et au personnage de l'&#233;crivain dandy, r&#233;dige deux articles dans le &lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt; (quotidien qui tire alors &#224; six cent mille exemplaires) afin de d&#233;noncer la &#171; gangr&#232;ne morale &#187; qui caract&#233;rise les soci&#233;t&#233;s bourgeoises, cette &#171; pourriture &#187; qui conduit &#224; la chasse aux g&#233;nies et &#224; &#171; l'affreux supplice &#187; d'un &#171; parfait artiste &#187; et d'un &#171; esprit libre &#187;. C'est &#233;galement au nom de l'&#233;thique et de la justice que Mirbeau se jette &#224; corps perdu dans la bataille en faveur de Dreyfus, d&#233;non&#231;ant &#171; la sainte alliance du sabre et du goupillon &#187; (l'arm&#233;e et l'&#233;glise). &lt;i&gt;A priori&lt;/i&gt;, son engagement, comme celui de nombreux anarchistes, ne va pas de soi &#8211; Dreyfus est un officier, &#171; un galonnard &#187;, et un riche bourgeois. Toutefois, il comprend rapidement les enjeux de la bataille et la n&#233;cessaire solidarit&#233; avec l'homme victime d'une injustice, &#171; ce dernier fut-il ton ennemi &#187;. Il commence par prendre l'initiative d'une p&#233;tition d'intellectuels (l'appellation qui appara&#238;t d'ailleurs durant l'affaire Dreyfus). Puis, quand Zola (avec lequel les anciens diff&#233;rends sont oubli&#233;s) est contraint de s'exiler &#224; Londres, condamn&#233; &#224; un an de prison pour la publication de &#171; J'accuse &#187;, Mirbeau r&#232;gle de sa poche les 3 000 francs d'amende qui permettent d'&#233;viter la saisie de ses biens (somme qui grimpe, en raison des frais, &#224; 7 555 francs ! soit l'&#233;quivalent de 50 000 euros). Il court les meetings, tire &#224; boulets rouges sur les antidreyfusards et fournit &#224; &lt;i&gt;L'Aurore&lt;/i&gt; une cinquantaine d'articles (dont certains ont &#233;t&#233; r&#233;&#233;dit&#233;s en 2007 sous le titre, &lt;i&gt;&#201;crits politiques&lt;/i&gt;, par les &#233;ditions de L'Herne).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux dires de certains, Mirbeau &#233;tait atteint d'une forme de gyn&#233;cophobie, litt&#233;ralement, une peur morbide des femmes. Quoi qu'il en soit, il a &#233;t&#233; l'un des premiers &#224; proclamer le droit &#224; l'avortement et &#224; la contraception (&#171; Consultation &#187;, &lt;i&gt;L'&#201;cho de Paris&lt;/i&gt;, 10 novembre 1890). Dix ans plus tard, lors d'une campagne nataliste, il r&#233;cidive avec une s&#233;rie d'articles r&#233;clamant le droit des femmes de contr&#244;ler leur f&#233;condit&#233; et de n'avoir que des enfants d&#233;sir&#233;s. Dans l'hypocrisie des natalistes, il d&#233;montre que le sort des enfants (hygi&#232;ne, sant&#233;, alimentation, &#233;ducation) n'entre pas en ligne de compte, pas plus que le sort des filles-m&#232;res, syst&#233;matiquement mises au ban de la soci&#233;t&#233;. Puis, de poser la question de fond : des enfants pour quoi faire ? Sa r&#233;ponse : de la chair &#224; canon, des petites mains pour les t&#226;ches le plus ingrates et les mieux exploit&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Digression sur la cause environnementale et la presse&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autre combat de Mirbeau, plus ponctuel, et qui pourrait le faire passer pour un pr&#233;curseur : la cause environnementale. Lors d'un s&#233;jour &#224; Menton, il s'emporte contre un &#171; projet d'embellissement &#187; : raser le Cap Martin &#171; de la base au sommet &#187;, ses splendides pins et ses antiques oliviers &#171; nivel&#233;s et encasinot&#233;s &#187;, ses rivages sauvages &#171; d&#233;chiquet&#233;s par les sp&#233;culateurs et d&#233;shonor&#233;s par les architectes &#187;, avec au programme, des h&#244;tels et des villas, &#171; des all&#233;es tir&#233;es au cordeau, garnies de trottoirs bitum&#233;s &#187;, &#171; des pelouses ras tondues et pass&#233;es au rouleau &#187; (&lt;i&gt;Le Figaro&lt;/i&gt;, 24 avril 1889). Dix ans plus tard, il r&#233;cidive en d&#233;non&#231;ant la pollution par &#233;pandage des &#233;gouts parisiens dans les environs de Poissy, se faisant expliquer le ph&#233;nom&#232;ne d'infiltration des eaux us&#233;es, la mont&#233;e des taux d'azote nitrique et la propagation de bact&#233;ries. Cette enqu&#234;te est l'occasion de pointer du doigt une caste qu'il ex&#232;cre, celle des ing&#233;nieurs et des pr&#233;tendus experts, &#224; l'instar d'un personnage pr&#233;c&#233;demment &#233;voqu&#233; et qui revient tout au long de son &#339;uvre, Triceps, caricature du pseudo-scientifique pour qui &#171; la pauvret&#233; est une n&#233;vrose &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces pr&#233;occupations environnementales n'ont toutefois rien d'in&#233;dit ni d'exceptionnel, et on aurait tort de croire que les progr&#232;s introduits par la r&#233;volution industrielle ont &#233;t&#233; unanimement applaudis des deux mains. Les questions de pollution urbaine, d'&#233;puisement des sols, de propagation d'&#233;pid&#233;mies, ou encore du statut de l'animal (cause ch&#232;re &#224; Mirbeau) &#233;taient abondamment d&#233;battues. Un exemple parmi tant d'autres : Mirbeau &#233;tait adepte de la bicyclette, tout juste invent&#233;e (et comme m'a fait remarquer un ami philosophe et cycliste chevronn&#233;, que des amis identifieront : &#171; j'aurais pr&#233;f&#233;r&#233; p&#233;daler avec Jarry qu'avec Clemenceau &#187;), mais aussi adepte de l'automobile, autre nouveaut&#233;, en laquelle il voyait un instrument de libert&#233; et &#224; laquelle il a consacr&#233; un livre, &lt;i&gt;La 628-E8&lt;/i&gt; (num&#233;ro d'immatriculation de sa C.G.V). Ce r&#233;cit de voyage, qui m&#233;lange les registres, est un hommage &#224; l'&#232;re nouvelle de l'automobile, mais Mirbeau pointe &#233;galement du doigt ses travers : &#171; Place au Progr&#232;s ! Place au Bonheur ! Et pour bien leur prouver que c'est le Bonheur qui passe, et pour leur laisser du bonheur une image grandiose et durable, je broie, j'&#233;crase, je tue, je terrifie ! &#187; Sans doute n'est-il pas inutile de rappeler qu'&#224; l'&#233;poque de Mirbeau, la voiture individuelle avait beaucoup moins de partisans (les &lt;i&gt;happy few&lt;/i&gt; qui pouvaient se l'offrir) que de d&#233;tracteurs (ce que souligne, Jean-Baptiste Fressoz, documents &#224; l'appui, les principaux arguments invoqu&#233;s &#233;tant alors le co&#251;t de la maintenance des routes, la concurrence avec le r&#233;seau ferroviaire et le nombre d'accidents de pi&#233;tons).&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L'&#201;v&#232;nement Anthropoc&#232;ne. La (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_565 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/mirbeau3.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/mirbeau3.jpg' width='500' height='859' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Une constance, en revanche, sous la plume de Mirbeau et au risque d'&#234;tre accus&#233; de cracher dans la soupe, la mise en accusation de la presse. Il d&#233;plore, et il est bien plac&#233; pour en parler (ne serait-ce qu'en raison de ses compromissions pass&#233;s et des ann&#233;es &#233;coul&#233;es &#224; manger de la vache enrag&#233;e), le fait que bon nombre de journaux soient entre les mains de gros propri&#233;taires aussi incultes qu'avides de pouvoir (la coalition des m&#233;dias avec le politique et les autorit&#233;s judiciaires &#233;tant une vieille antienne). Il d&#233;plore &#233;galement qu'une bonne partie de la presse cherche &#224; d&#233;sinformer, &#224; conditionner et &#224; cr&#233;tiniser les lecteurs plut&#244;t qu'&#224; les &#233;clairer, les cultiver et les &#233;manciper intellectuellement. Il incrimine aussi, chez certains confr&#232;res, un manque de culture et une prose qui laisse &#224; d&#233;sirer (mais en r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, la presse de bas &#233;tage except&#233;e, le niveau &#233;tait de bonne tenue). Bref, le tableau est sombre et laisse actuellement songeur. Premier constat, allier une extraordinaire ma&#238;trise de la langue &#224; un franc-parler (appeler un chat un chat), y compris &#224; une violence verbale (afin de &#171; d&#233;ciller des yeux &#187; aveugl&#233;s par &#171; des couches pr&#233;jug&#233;s &#187;) est devenu, force est de constater, une denr&#233;e rare. Second constat, &#224; faire p&#226;lir d'envie par les temps qui courent, Mirbeau a publi&#233; dans &lt;i&gt;Le Gaulois&lt;/i&gt;, journal de la noblesse et de la haute bourgeoisie, des articles d&#233;non&#231;ant avec virulence l'acoquinement du journalisme avec l'ex&#233;cutif : &#171; Sous pr&#233;texte d'information, la presse est devenue quelque chose comme la succursale de la pr&#233;fecture de police et l'antichambre du cabinet du juge d'instruction &#187; (le 15 janvier 1896). Ne serait-ce que pour les chroniques rassembl&#233;es en volume et publi&#233;es sous le titre, &lt;i&gt;Interpellations&lt;/i&gt;, on s'aper&#231;oit qu'il a d&#233;nonc&#233; haut et fort, dans un quotidien &#224; tr&#232;s grande diffusion, &lt;i&gt;Le Journal&lt;/i&gt;, les &#171; lois sc&#233;l&#233;rates &#187; et la chasse aux anarchistes, qu'il a &#233;galement pris la d&#233;fense de Jean Grave et de F&#233;lix F&#233;n&#233;on.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Octave Mirbeau, Interpellations, pr&#233;face de Serge Quadruppani, Le passager (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Dans &lt;i&gt;L'&#201;cho de Paris&lt;/i&gt;, quotidien conservateur, il a publi&#233;, le 6 f&#233;vrier 1894, une violence charge contre le pr&#233;sident de la R&#233;publique, Sadi Carnot, dont il esp&#233;rait la gr&#226;ce d'Auguste Vaillant, auteur d'un attentat &#224; la Chambre des d&#233;put&#233;s qui avait fait quelques bless&#233;s l&#233;gers (Sadi Carnot, surnomm&#233; &#171; tout-en-zinc &#187; allait refuser, d'o&#249; son assassinat, quelques mois plus tard, par un anarchiste italien, puis les fun&#233;railles nationales de Sadi Carnot &#224; Notre-Dame et son inhumation, au Panth&#233;on, entre Jean-Jacques Rousseau et Victor Hugo). &lt;br class='autobr' /&gt;
L'exploit de Mirbeau peut s'expliquer par des raisons mercantiles (le tirage d'un journal augmentait en moyenne de 20% avec sa signature), n'emp&#234;che qu'il &#233;tait devenu un &#233;lectron libre, un franc-tireur, qui ne s'en laissait plus imposer par les &#171; marchands de cervelles &#187;, comme il appelait les patrons de presse et les directeurs de th&#233;&#226;tres (ses d&#233;m&#234;l&#233;s avec la Com&#233;die-Fran&#231;aise pourraient, &#224; elles seules, faire l'objet d'une pi&#232;ce aussi d&#233;sopilante qu'instructive). Il comptait parmi les journalistes les mieux pay&#233;s. Sa pi&#232;ce, &lt;i&gt;Les Affaires sont les affaires&lt;/i&gt;, a connu un immense succ&#232;s, en France, mais aussi en Allemagne et en Russie, de m&#234;me une autre com&#233;die &#233;crite avec Thad&#233;e Natanson, &lt;i&gt;Le Foyer&lt;/i&gt; (d&#233;nonciation d'&#339;uvres de charit&#233;, business juteux, qui consiste &#224; tirer parti d'une main d'&#339;uvre corv&#233;able &#224; merci et &#224; exploiter sexuellement des adolescentes d&#233;munies). Ses livres ont eu droit &#224; de tr&#232;s gros tirages : 156 000 exemplaires pour &lt;i&gt;Journal d'une femme de chambre&lt;/i&gt;, du vivant de Mirbeau, rien qu'en France, et plus d'une vingtaine de traductions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Le pessimisme &#224; l'&#339;uvre : Les Mauvais bergers (1897), Journal d'une femme de chambre (1900)&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;pit de ses nombreux combats, Mirbeau s'est toujours gard&#233; de pr&#233;ciser les contours de la soci&#233;t&#233; &#224; laquelle il aspirait, et quiconque se plonge s&#233;rieusement dans la lecture de son &#339;uvre constatera qu'elle donne tr&#232;s peu d'espoir en l'esp&#232;ce humaine. Ce pessimisme, qui fr&#244;le parfois le nihilisme, appara&#238;t avec &lt;i&gt;Les Mauvais bergers&lt;/i&gt;, trag&#233;die prol&#233;tarienne (genre rapidement abandonn&#233;), interpr&#233;t&#233;e en 1897 par Sarah Bernhardt et Lucien Guitry. Pour l'&#233;crire, Mirbeau s'&#233;tait rendu aux usines Schneider de Creusot o&#249; 16 000 ouvriers travaillaient 12 heures/jour pour un salaire journalier de mis&#232;re. Dans la pi&#232;ce, le personnage principal, Jean Roule, parvient &#224; convaincre les ouvriers de faire gr&#232;ve pour obtenir satisfaction sur certaines revendications, mais leur lutte aboutit &#224; un bain de sang, Jean Roule meurt, et rien ne laisse esp&#233;rer en un avenir meilleur. Les socialistes, dont Jaur&#232;s, ont trouv&#233; cela &#171; effarant &#187;, Mirbeau ne proposant que des &#171; t&#233;n&#232;bres &#187;. Quant &#224; Jean Grave, apr&#232;s un tel d&#233;nouement &#233;crit-il &#224; Mirbeau, &#171; il ne reste plus qu'&#224; aller piquer une t&#234;te dans la Seine &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me constat avec &lt;i&gt;Journal d'une femme de chambre&lt;/i&gt;, qui d&#233;peint la condition domestique, une classe sociale qui comptait alors pr&#232;s d'un million de personnes (soit 6% de la population active) et dont le drame, selon Mirbeau, est &#171; la b&#226;tardise &#187; : le domestique est tra&#238;tre &#224; son milieu et intrus dans celui des ma&#238;tres. Bien entendu, Mirbeau r&#232;gle leur compte aux bourgeois, &#233;pinglant leur ignominie, leurs tares, leurs lubies (dont le f&#233;tichisme des bottines qui ne pouvait que plaire &#224; Luis Bu&#241;uel). Dans un m&#234;me temps, l'univers de C&#233;lestine n'a rien de rago&#251;tant. La pourriture qui r&#232;gne chez les nantis contamine progressivement les domestiques et l'esclave n'a qu'une id&#233;e en t&#234;te : devenir ma&#238;tre. Par moment, la r&#233;volte gronde, mais la vengeance reste fantasm&#233;e (voil&#224; qui n'est pas sans rappeler &lt;i&gt;Les Bonnes&lt;/i&gt; de Jean Genet). L'issue est toute aussi sombre, dans le roman comme chez Bu&#241;uel, &#224; qui l'on doit la meilleure adaptation cin&#233;matographique de Mirbeau.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Luis Bu&#241;uel et son sc&#233;nariste, Jean-Claude Carri&#232;re, ont pris quelques (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ironie de l'histoire, d'apr&#232;s des personnes qui c&#244;toyaient le couple Mirbeau, Madame, Alice Regnault, une ancienne galante, en qu&#234;te de reconnaissance sociale et d'une irr&#233;prochable respectabilit&#233;, &#233;tait la parfaite illustration de la s&#232;che, hautaine et pingre ma&#238;tresse d&#233;peinte au vitriol dans &lt;i&gt;Journal d'une femme de chambre&lt;/i&gt;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sacha Guitry s'est inspir&#233; du couple Octave Mirbeau et Alice Regnault pour (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Aux dires des biographes de Mirbeau, c'est peut-&#234;tre pour expier ses compromissions pass&#233;es qu'il avait &#233;pous&#233;, en catimini, &#224; Londres, cette ancienne actrice et r&#233;prouv&#233;e (du nom d&#233;testable et en vogue d'&#171; horizontale &#187;), qui avait vendu son corps comme il avait vendu son &#226;me, pour reprendre un rapprochement qui revient r&#233;guli&#232;rement sous sa plume. Toujours est-il que la vie conjugale a &#233;t&#233;, selon ses propres termes, &#171; un v&#233;ritable enfer &#187;, sans pourtant conduire &#224; une rupture. Le divorce a seulement fait l'objet d'une mise en sc&#232;ne dans &lt;i&gt;M&#233;moire pour un avocat&lt;/i&gt;, r&#233;quisitoire qui n'est autre que le r&#233;cit d'un asservissement conjugal&#8230;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;PDF de M&#233;moire pour un avocat sur le site des &#233;ditions du Boucher.&#034; id=&#034;nh2-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ses contes, r&#233;cits concis tr&#232;s pris&#233;s &#224; l'&#233;poque, publi&#233;s dans la presse durant une vingtaine d'ann&#233;es, pas question de divertir les lecteurs (except&#233;s &#171; Le concombre fugitif &#187; et d'autres &#233;crits sur le jardinage), mais de les bousculer, de les pousser &#224; r&#233;agir et &#224; s'interroger. Deux exemples, extraits du volume qui vient de para&#238;tre chez L'Arbre Vengeur : &#171; Vache tachet&#233;e &#187;, nouvelle kafka&#239;enne avant l'heure, est le r&#233;cit d'un homme pris au pi&#232;ge d'une justice totalement opaque et absurde, condamn&#233; parce qu'accus&#233; d'avoir une vache tachet&#233;e qu'il ne poss&#232;de m&#234;me pas. &#171; Un homme sensible &#187;, en d&#233;pit de ce trait de caract&#232;re &#171; exquis &#187; (preuves &#224; l'appui) n'est autre qu'un sadique qui prend plaisir &#224; pers&#233;cuter les handicap&#233;s et l'assassin d'un bossu (que lui pr&#233;f&#233;rait, comble de l'humiliation, la belle Marie). Son meurtre, il le justifie au nom de l'eug&#233;nisme et d'arguments emprunt&#233;s au darwinisme social : lutte contre &#171; l'inutilit&#233; criminelle d'&#234;tres &#224; se d&#233;velopper sous le soleil ! &#187; ; travail &#171; &#224; l'am&#233;lioration de l'Esp&#232;ce, et, par cons&#233;quent, au grandissement de la patrie ! &#187; Mirbeau recourt ici au raisonnement par l'absurde, proc&#233;d&#233; dont il est coutumier, pour distiller, au fil des pages, le grotesque de tels arguments et la monstruosit&#233; du personnage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;De la litt&#233;rature comme un &#171; jeu de massacre &#187; : Le Jardin des supplices, Les vingt et un jours d'un neurasth&#233;nique.&lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fil des lectures, on se demande comment des historiens de la litt&#233;rature et autres acad&#233;miciens ont trouv&#233; le moyen d'&#233;tiqueter Mirbeau &#171; &#233;crivain naturalisme &#187; &#8211; lui qui, de son vivant, &#233;tait accus&#233; de &#171; mutiler le r&#233;el &#187; ?! &lt;i&gt;Dans le ciel&lt;/i&gt;, roman dit &#171; impressionniste &#187;, publi&#233; en feuilletons dans la presse de 1892 &#224; 1893, est un r&#233;cit en ab&#238;me, admir&#233; par Marcel Schwob et par Camille Pissarro pour la juxtaposition des sensations, l'&#233;vocation des tourments d'un artiste (Van Gogh en filigrane) confront&#233; aux beaut&#233;s &#171; impalpables &#187; de la nature et &#224; ses &#171; affolants &#187; myst&#232;res.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;D'abord publi&#233; en deux volumes aux &#233;ditions de L'&#201;choppe (1989), Dans le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; La d&#233;composition du roman va ensuite aller &lt;i&gt;crescendo&lt;/i&gt;. Mirbeau m&#233;lange les styles, privil&#233;gie le d&#233;cousu, le coq &#224; l'&#226;ne, l'imbrication de fragments. Chez lui, aucun souci d'intrigue, pas de composition rigoureuse (en suivant un plan agenc&#233;), pas l'ombre d'un d&#233;nouement conventionnel ni, cela va sans dire, l'once d'une morale (laquelle est tenue, contrairement &#224; l'&#233;thique, comme hypocrite, ali&#233;nante et r&#233;pressive).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'un des livres les plus embl&#233;matiques est &lt;i&gt;Le jardin des supplices&lt;/i&gt;, en trois volets, qui s'ouvre sur une d&#233;dicace : &#171; aux Pr&#234;tres, aux Soldats, aux Juges, aux Hommes qui &#233;duquent, dirigent et gouvernent les hommes. &#187; Le livre, qui para&#238;t au plus fort de l'affaire Dreyfus, d&#233;bute par un chapitre intitul&#233; &#171; Frontispice &#187;, soit une conversation entre &#171; une brochette d'intellectuels parisiens patent&#233;s &#187; qui dissertent sur &#171; la loi du meurtre &#187; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le savant : &#171; C'est que nous sommes tous plus ou moins des assassins&#8230; Le besoin inn&#233; du meurtre, on le r&#233;fr&#232;ne, on en att&#233;nue la violence physique, en lui donnant des exutoires l&#233;gaux comme l'industrie, le commerce colonial, la guerre, la chasse, l'antis&#233;mitisme&#8230; &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Le philosophe ajoute : &#171; Les duels, les sports violents, les exercices vari&#233;s de patriotisme &#187; (&lt;i&gt;et Mirbeau vient de d&#233;fendre, avec Mallarm&#233;, R&#233;my de Gourmont, r&#233;voqu&#233; de la BnF pour son article &#171; Le Joujou patriotisme &#187;&lt;/i&gt;). &#171; Ne souhaitons jamais la disparition du gibier de nos plaines et de nos for&#234;ts ! Il est notre sauvegarde. Le jour o&#249; il dispara&#238;tra, nous aurions vite fait de le remplacer, pour le d&#233;licat plaisir des esprits cultiv&#233;s. L'affaire Dreyfus nous en est un exemple admirable, et jamais, je crois, la passion du meurtre et la joie de la chasse &#224; l'homme ne s'&#233;taient aussi compl&#232;tement et cyniquement &#233;tal&#233;es &#187; &#8211; &lt;i&gt;cas concret &#224; l'appui, le sort du chimiste Grimaux, dreyfusard, harcel&#233; dans la presse conservatrice et &#224; qui a &#233;t&#233; retir&#233;e sa chaire &#224; l'&#201;cole polytechnique&lt;/i&gt;. &#171; Remarquez que, poursuit le philosophe, c'est chez ces esprits cultiv&#233;s et ces natures polic&#233;es que se recrutent presque exclusivement les officiers, c'est-&#224;-dire des hommes qui, ni plus ni moins m&#233;chants, ni plus ni moins b&#234;tes que les autres, choisissent un m&#233;tier &#8211; fort honor&#233; du reste &#8211; o&#249; tout l'effort intellectuel consiste &#224; op&#233;rer sur la nature humaine les violations les plus diverses [&#8230;]. La guerre, supr&#234;me synth&#232;se de l'&#233;ternelle et universelle folie du meurtre, du meurtre r&#233;gularis&#233;, enr&#233;giment&#233;, obligatoire, et qui est une fonction nationale. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_564 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/mirbeau2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/mirbeau2.jpg' width='500' height='1117' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au deuxi&#232;me chapitre, &#171; Mission &#187;, Mirbeau recourt &#224; un autre proc&#233;d&#233; de d&#233;mystification, l'humour noir, pour s'en prendre au colonialisme. Ce combat est ancien et remonte &#224; 1885, ce dont t&#233;moignent de virulents articles d&#233;non&#231;ant la politique coloniale de Jules Ferry, surnomm&#233; &#171; le Tonkinois &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les onze lettres de Mirbeau, sign&#233;es Nirvana, publi&#233;es en 1885 dans Le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Dans &lt;i&gt;Le Jardin des supplices&lt;/i&gt;, un explorateur fran&#231;ais et un officier britannique s'entretiennent de la meilleure fa&#231;on de &#171; civiliser les sous-hommes &#187; noirs et asiatiques. &#171; La f&#233;e Dum-Dum &#187;, invention anglaise, aussi diabolique qu'efficace, est un merveilleux exp&#233;dient, qui r&#233;sout de surcro&#238;t l'embarras des cadavres : une balle capable de traverser de part en part &#171; douze Hindous vivants &#187; dont il ne reste plus que &#171; douze tas de chair en bouillie et d'os broy&#233;s &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'humour noir se retrouve dans un c&#233;l&#232;bre chapitre des &lt;i&gt;Vingt et un jours d'un neurasth&#233;nique&lt;/i&gt;, reprise remani&#233;e d'un conte cruel, &#171; Maroquinerie &#187;, inspir&#233; d'un entretien que le g&#233;n&#233;ral Archinard avait accord&#233; &#224; &lt;i&gt;La Gazette de France&lt;/i&gt; : &#8220;Plus on frappera de coupables ou d'innocents, plus on se fera aimer&#8221; ; &#8220;le sabre et la matraque valent mieux que tous les trait&#233;s du monde.&#8221;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Maroquinerie &#187;, Le Journal, 12 juillet 1896. Les vingt et un jours d'un (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Le personnage est r&#233;el (Louis Archinard s'est illustr&#233; dans la conqu&#234;te du Soudan, l'actuel Mali), et les propos cit&#233;s par Mirbeau sont bien ceux du g&#233;n&#233;ral rapport&#233;es dans &lt;i&gt;La Gazette&lt;/i&gt;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean-Marie Seillan, &#171; Anticolonialisme et &#233;criture litt&#233;raire chez Octave (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Quoi qu'il en soit, ils sont utilis&#233;s comme entr&#233;e en mati&#232;re d'un entretien fictif, Mirbeau mettant en sc&#232;ne un journaliste pour qui de telles id&#233;es (&#171; non point nouvelles, mais curieuses &#187;), l'incitent &#224; se rendre &#171; chez ce brave soldat dans le but patriotique de l'interviewer &#187;. &#171; Ah ! vous regardez mon cuir ? &#187;, lance le g&#233;n&#233;ral au jeune homme qui, &#224; la vue des murs, est saisi d'un &#171; inexprimable malaise &#187;. Et le &#171; grand Civilisateur &#187; d'ajouter, tandis que &#171; sa physionomie s'&#233;panouit soudain &#187; : &#171; Eh bien, c'est de la peau de n&#232;gre, mon gar&#231;on. &#187; La conversation &#233;volue ensuite sur les avantages d'un tel commerce (&#171; tant de cadavres&#8230; c'est encombrant et malsain&#8230; &#199;a peut donner des &#233;pid&#233;mies&#8230; Eh bien ! moi, je les tanne &#187;). &#171; Quant &#224; la viande ? &#187; surench&#233;rit le journaliste, ragaillardi : &#171; Malheureusement, r&#233;pond le g&#233;n&#233;ral, le n&#232;gre n'est pas comestible. Il y en a m&#234;me qui sont v&#233;n&#233;neux&#8230; &#187; Des propos que l'on retrouvent mot pour mot dans le second chapitre du &lt;i&gt;Jardin des supplices&lt;/i&gt;, petit bijou de satire et d'humour noir qui a &#233;t&#233; rapproch&#233; du pamphlet, &#171; Modeste proposition &#187;, de Jonathan Swift, qu'admirait Mirbeau.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Toujours dans le registre de l'humour d&#233;vastateur et de la d&#233;nonciation de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Bien entendu, cette habitude qu'il avait de ressortir des textes anciens, de les retravailler et de les enchev&#234;trer, lui a &#233;t&#233; reproch&#233;e (signe de paresse, mani&#232;re de c&#233;der &#224; la facilit&#233;, &#171; fonds de tiroir d'un journaliste &#187; selon Rachilde). Mais, &lt;i&gt;a contrario&lt;/i&gt;, ce proc&#233;d&#233; novateur, assum&#233; et revendiqu&#233;, participe &#224; une volont&#233; de grand chambardement, et il n'est pas surprenant que &lt;i&gt;Les vingt et un jours d'un neurasth&#233;nique&lt;/i&gt;, patchwork de sc&#232;nes qui s'&#233;tendent le temps d'une cure, aient d&#233;concert&#233; les lecteurs comme la critique. Alfred Jarry, ami de Mirbeau, ne s'est toutefois pas tromp&#233;, voyant dans la ville d'eau du neurasth&#233;nique une cristallisation &#171; de la soci&#233;t&#233; toute enti&#232;re &#187;, et c'est avec une joie vengeresse qu'il a constat&#233; &#171; l'&#233;crabouillement &#187; de ces &#171; fripouilles admirables &#224; force d'ignominie &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jarry et Octave Mirbeau, Soci&#233;t&#233; des amis d'Alfred Jarry, L'&#201;toile-Absinthe (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le dernier chapitre du &lt;i&gt;Jardin des supplices&lt;/i&gt;, le plus long et qui donne son titre &#224; l'ouvrage, a subi le m&#234;me sort, jug&#233; en son temps d'un &#233;rotisme d&#233;cadent, voire de pornographique. Une chose est s&#251;re, il a fait couler beaucoup d'encre (y compris de nos jours), et bien malin, plus encore, mal avis&#233;, qui pr&#233;tendrait extraire de cet h&#233;t&#233;roclite fourre-tout des v&#233;rit&#233;s tenues pour d&#233;finitives. R&#233;cit d'initiation ? D&#233;nonciation des atrocit&#233;s coloniales, mais aussi des autorit&#233;s p&#233;nitentiaires chinoises ? Incontestablement, ce chapitre hybride et luxuriant exhale une noirceur exacerb&#233;e et un pessimisme ravageur : la vie na&#238;t de la pourriture ; les fleurs puisent leur exub&#233;rante magnificence des cadavres des supplici&#233;s. Et Mirbeau en rajoute, d&#233;taillant des tortures imaginaires, dont le supplice du rat (qui, aux dires de certains, aurait inspir&#233; &#224; Freud &#171; L'homme au rat &#187;). &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cette vaste entreprise de sape, aucun souci de vraisemblance, bien au contraire. &#192; Clara, &#171; f&#233;e des charniers &#187; (dont on ignore l'identit&#233;), pour qui &#171; le spectacle &#187; de supplices inou&#239;es et de mises &#224; mort d'innocents est exclusivement source d'exacerbation de ses plaisirs sadomasochistes (le sang comme &#171; pr&#233;cieux adjuvant &#224; la volupt&#233; &#187;), Mirbeau fait tenir des propos d&#233;non&#231;ant le colonialisme qu'il a lui-m&#234;me sign&#233;s et publi&#233;s. Le narrateur, canaille de la politique fran&#231;aise (au premier chapitre), aventurier sans foi ni loi (au second), devient par amour pour Clara, et aux dires de celle-ci, &#171; une petite chiffe molle &#187;, &#171; une petite femme de rien du tout &#187;. Autre incongruit&#233;, totalement ignorant de la botanique, voil&#224; bien que cet individu se m&#233;tamorphose en un &#233;rudit de l'horticulture (et quand on lit Mirbeau, on enrichit son vocabulaire et ses connaissances en ce domaine, mais avec &lt;i&gt;Le Jardin des supplices&lt;/i&gt;, on atteint des sommets quant aux exhalaisons et aux motifs floraux hautement sexu&#233;s). Mieux encore, le narrateur, &#171; mystificateur qui s'amuse &#224; se mystifier lui-m&#234;me &#187;, en arrive &#224; se demander si Clara n'est pas &#171; n&#233;e des d&#233;bauche de sa fi&#232;vre &#187; ! L&#224;, on commence &#224; s'interroger. Mirbeau n'est-il pas en train de se payer la t&#234;te de ses lecteurs ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; diverses reprises, les derni&#232;res &#339;uvres de Mirbeau, inclassables, ambigu&#235;s et subversives, ont &#233;t&#233; qualifi&#233;es de &#171; jeu de massacre &#187; (titre d'ailleurs choisi, au pluriel, pour le recueil en deux volumes de ses &lt;i&gt;Contes cruels&lt;/i&gt;). Ce qui rappelle les propos d'un autre franc-tireur, Jean Genet, au sujet des &lt;i&gt;Fr&#232;res Karamazov&lt;/i&gt; , dernier livre de Dosto&#239;evski (auteur admir&#233; par Mirbeau et Genet), roman en lequel ce dernier a vu &#171; une farce &#187;, &#171; une bouffonnerie &#187; qui &#171; s'exerce sur tout ce qui faisait de Dosto&#239;evski un romancier poss&#233;d&#233; &#187; : plus aucune explication psychologique plausible, tout &#233;v&#233;nement, tout acte des protagonistes signifie une chose et son contraire, &#171; la &lt;i&gt;dignit&#233;&lt;/i&gt; du r&#233;cit est d&#233;truite &#187;, &#171; il ne reste que de la charpie &#187;. Et Genet de conclure : &#171; Il me semble, apr&#232;s cette lecture, que tout roman, po&#232;me, tableau, musique qui ne se d&#233;truit pas, je veux dire qui ne se construit pas comme &lt;i&gt;un jeu de massacre&lt;/i&gt; dont il serait l'une des t&#234;tes, est une imposture. &#187; Par imposture, il entend une conception de l'&#339;uvre &#171; construite sur de seules affirmations jamais contrari&#233;es &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean Genet, &#171; Une lecture des Fr&#232;res Karamazov &#187;, La Nouvelle Revue (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;&#171; Mirbeau se l&#232;ve triste et se couche furieux &#187; (Journal de Jules Renard, le 6 mars 1910)&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mirbeau s'est toujours oppos&#233; &#224; la peine de mort, brocardant les ex&#233;cutions capitales qui attisent dans le peuple les pires instincts sanguinaires et le d&#233;tournent des v&#233;ritables combats (&lt;i&gt;Le Gaulois&lt;/i&gt;, &#171; Les Joyeuset&#233;s de la peine de mort &#187;, 24 avril 1885), ou encore, d&#233;non&#231;ant la scandaleuse attitude d'un magistrat qui avait tenu &#224; accompagner le condamn&#233; &#224; l'&#233;chafaud (&lt;i&gt;Gil Blas&lt;/i&gt;, &#171; La Gaiet&#233; du Juge &#187; 20 juillet 1887). En f&#233;vrier 1909, lui qui se m&#233;fie de la ferveur des foules comme de la peste, apporte son soutien &#224; Jaur&#232;s lors d'un combat pour l'abolition de la peine de mort. Il s'agit d'une courte missive, publi&#233;e dans &lt;i&gt;L'Humanit&#233;&lt;/i&gt;, au cours de laquelle, apr&#232;s s'&#234;tre excus&#233; de n'avoir pu, pour raison de sant&#233;, assister &#224; un meeting, il rapporte une sc&#232;ne dont il vient d'&#234;tre t&#233;moin, Gare du Nord : Deibler, le bourreau attitr&#233; de la r&#233;publique (en fonction de 1899 &#224; 1939)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La derni&#232;re ex&#233;cution publique, devant une foule r&#233;unie pour le spectacle, a (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, acclam&#233; par une foule &#171; en plein d&#233;lire de meurtre &#187;. En fait, le combat pour l'abolition de la peine de mort, d&#233;but&#233; en juillet 1909 par un projet de loi soumis aux d&#233;put&#233;s par le garde des Sceaux, Aristide Briand, vient d'&#234;tre perdu. Ce dernier avait le soutien de l'ex&#233;cutif &#8211; Clemenceau, &#171; premier flic de France &#187;, &#233;tait abolitionniste (des extraits de &lt;i&gt;La M&#234;l&#233;e sociale&lt;/i&gt;, livre auquel Mirbeau avait consacr&#233; un &#233;logieux compte rendu, ont &#233;t&#233; lus &#224; la Chambre) et le pr&#233;sident, Armand Falli&#232;re, graciait syst&#233;matiquement tous les condamn&#233;s &#224; mort. Ce projet a finalement &#233;t&#233; rejet&#233; par 330 voix contre l'abolition, et 201 pour.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;G&#233;rard Baal, &#171; Le d&#233;bat de 1908 sur la peine de mort &#187;, Revue d'histoire de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
L'ann&#233;e suivante, Mirbeau, comme de nombreux intellectuels anarchistes, signe une p&#233;tition d&#233;pos&#233;e &#224; l'ambassade du Japon pour r&#233;clamer la lib&#233;ration de K&#244;toku Sh&#251;sui et de ses camarades accus&#233;s de &#171; crime de l&#232;se-majest&#233; &#187;. Nouvel &#233;chec. Au terme d'un proc&#232;s &#224; huis-clos, vingt-cinq militants anarchistes et socialistes sont condamn&#233;s &#224; mort, en janvier 1911, la peine de la moiti&#233; d'entre eux commu&#233;e en prison &#224; perp&#233;tuit&#233;, les douze autres ex&#233;cut&#233;s, dont K&#244;toku Sh&#251;sui, accus&#233; d'&#234;tre le chef de file de ce groupe &#171; terroriste &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Christine L&#233;vy, &#171; K&#244;toku Sh&#251;sui et l'anarchisme &#187;, Ebisu &#8211; &#201;tudes (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-25&#034;&gt;25&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; En revanche, lors de &#171; l'affaire Apollinaire &#187; et le vol de la Joconde, il met efficacement sa notori&#233;t&#233; au service du po&#232;te. Ce dernier lui en saura gr&#233;, lui offrant un exemplaire de &lt;i&gt;L'H&#233;r&#233;siarque&lt;/i&gt;, avec cette d&#233;dicace : &#171; &#192; Octave Mirbeau / au ma&#238;tre admirable et puissant / au seul proph&#232;te de son temps / son admirateur / Guillaume Apollinaire.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-26&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur le site Gallica, journal Gil Blas, 21 d&#233;cembre 1913, on peut lire un (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-26&#034;&gt;26&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mirbeau vit dor&#233;navant, &#224; la belle saison, retir&#233; dans sa vaste propri&#233;t&#233;, construite au milieu d'un parc, &#224; Triel-sur-Seine. Sa sant&#233; d&#233;cline (&#171; horrible chose que de vieillir &#187;) et il se consacre &#224; son livre, &lt;i&gt;Dingo&lt;/i&gt;, son chien, animal d&#233;tenteur de qualit&#233;s ch&#232;res &#224; son ma&#238;tre : r&#233;bellion, fid&#233;lit&#233; sans soumission, vif go&#251;t de l'ind&#233;pendance, don de lever le voile. De Dingo, il ne fait pas pour autant un mod&#232;le (&#224; l'instar de l'homme, il tue pour le plaisir). Dans ce tableau de m&#339;urs, y compris canines, doubl&#233; d'une satire sociale, Mirbeau tient l'infaillible instinct de l'animal pour sup&#233;rieur &#224; la raison dont se targue l'&#234;tre humain. &#192; ce dernier, il refuse d'ailleurs le monopole du langage (les animaux ont le-leur, il nous est simplement inaccessible). Au journaliste Louis Nazzi, il confie : &#171; Nous ne comprenons rien aux animaux. Nous les avons asservis, brutalis&#233;s, domestiqu&#233;s, civilis&#233;s&#8230; Nous leur avons impos&#233; nos volont&#233;s f&#233;roces, sans soup&#231;onner qu'ils sont dou&#233;s de sensibilit&#233; et d'intelligence et qu'ils poss&#232;dent un caract&#232;re d'une autre trempe que la n&#244;tre &#187; (&lt;i&gt;Com&#339;dia&lt;/i&gt;, 25 f&#233;vrier 1910). Selon Francis Jourdain : &#171; Pour Mirbeau, anarchiste en qui revit un saint Fran&#231;ois d'Assise, injurier un oiseau, c'&#233;tait franchir les limites de l'abjection. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au printemps 1912, Mirbeau, victime d'un accident vasculaire qui lui paralyse le c&#244;t&#233; droit, confie &#224; L&#233;on Werth le soin de terminer &lt;i&gt;Dingo&lt;/i&gt;. Un ancien &#171; n&#232;gre &#187; (Mirbeau, qui avait pr&#234;t&#233; sa plume &#224; la journaliste Dora Melegari, ou encore &#224; un illustre inconnu, Andr&#233; Bert&#233;ra), a-t-on parfois conclu, a recouru &#224; son tour &#224; un &#171; n&#232;gre &#187;. Compte tenu des liens d'amiti&#233; entre les deux hommes, c'est toutefois aller un peu vite en besogne, et Werth, en 1949, &#233;voquera cette collaboration :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Inachev&#233;, &lt;i&gt;Dingo&lt;/i&gt; ne pouvait para&#238;tre. J'en &#233;crivis de toutes pi&#232;ces les derni&#232;res pages. Je m'effor&#231;ai de faire du Mirbeau qui ne f&#251;t point pastiche, qui ne f&#251;t point &#224; la mani&#232;re de&#8230; et de renoncer &#224; tout trait, &#224; tout accent qui me f&#251;t personnel. Je le fis avec joie, parce que j'aimais Mirbeau. J'aurais eu pudeur &#224; faire allusion &#224; cela, si Mirbeau, cinquante fois, devant des tiers, n'avait proclam&#233; cette &#8220;attribution d'origine&#8221; et rendu public ce que j'avais fait pour lui. Plus exactement, la preuve d'amiti&#233; que je lui avais donn&#233;e. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-27&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L&#233;on Werth cit&#233; par Pierre Michel dans sa pr&#233;face &#224; Dingo [en ligne, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-27&#034;&gt;27&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand Werth accepte de r&#233;diger les trois derniers chapitres de &lt;i&gt;Dingo&lt;/i&gt;, il conna&#238;t Mirbeau depuis une dizaine d'ann&#233;es. Comme ce dernier, il est un chroniqueur &#224; la plume appr&#233;ci&#233;e et redout&#233;e, qui vient d'avoir des d&#233;m&#234;l&#233;es avec la NRF et, plus particuli&#232;rement, avec Andr&#233; Gide (lequel a d'ailleurs consid&#233;r&#233; dans son &lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt; que &#171; la vocation et occupation premi&#232;re &#187; de Mirbeau &#233;tait de pourfendre, &#171; il retomberait &#224; plat s'il ne s'imaginait environn&#233; de monstres &#187;). Mirbeau ne pouvait qu'appr&#233;cier cette &#171; &#226;me d'entrepreneur de d&#233;molition &#187; (la formule est du peintre Vlaminck), qui avait horreur des fa&#231;ades et des compromissions. Les col&#232;res et les sorties furibondes de Werth contre la sottise et le mensonge &#233;taient bien connues de ses proches. Mirbeau y fait allusion dans sa pr&#233;face &#224; &lt;i&gt;La Maison blanche&lt;/i&gt; quand il compare son auteur &#224; un &#171; fauve &#187;, avec &#171; sur l'&#233;chine cambr&#233;e ce petit frisson multipli&#233; qui trahit la sensibilit&#233; &#187;. D'apr&#232;s Georges Besson (qui a fond&#233; la revue &lt;i&gt;Les cahiers d'aujourd'hui&lt;/i&gt;), leurs &#233;changes se terminaient par cette &#171; affectueuse exclamation &#187; de Mirbeau : &#171; C'est &#233;tonnant, mon petit Werth, comme vous aimez l'exag&#233;ration. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les derni&#232;res ann&#233;es de Mirbeau, en pleine guerre, sont une longue agonie, avec un d&#233;clin de ses forces physiques, mais aussi psychiques, dont il est conscient. Il meurt &#224; son domicile parisien le 16 f&#233;vrier 1917, &#224; 69 ans, le jour de son anniversaire. Trois jours plus tard, un millier de personnes assistent &#224; ses obs&#232;ques, au cimeti&#232;re de Passy. Lui, qui avait express&#233;ment demand&#233; &#224; ce qu'aucun discours ne f&#251;t prononc&#233; sur sa tombe, a droit &#224; celui grandiloquent de Gustave Herv&#233; ! L&#233;autaud rapporte qu'il y avait ce jour-l&#224; &#171; bien des gens sur lesquels Mirbeau a tap&#233; dur, et bien d'autres sur lesquels il e&#251;t aim&#233; en faire autant, [&#8230;] ces &#233;crivains graveleux transform&#233;s du jour au lendemain en patriotes invincibles. &#187; Parmi ces va-t-en-guerre, il nomme Gustave Herv&#233;, qui a &#171; l'air d'un marchand de vin &#187; et qui &#171; s'est d&#233;brouill&#233; pour faire l'&#233;loge de Mirbeau. &#187; &#171; Son talent oratoire &#187;, raille L&#233;autaud, s'accommode &#171; &#224; ses nouvelles id&#233;es &#187;. &#171; Si Mirbeau entendait, il &#233;claterait de rire. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-28&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L&#233;autaud cit&#233; par Gilles Heur&#233;, L'insoumis. L&#233;on Werth 1878-1955, p. 94.&#034; id=&#034;nh2-28&#034;&gt;28&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce discours n'est autre que le &#171; Testament politique d'Octave Mirbeau &#187;, publi&#233; le m&#234;me jour en premi&#232;re page du &lt;i&gt;Petit Parisien&lt;/i&gt;, avec en exergue (&#171; Il faut qu'on d&#233;couvre, comme je l'ai d&#233;couvert moi-m&#234;me, que la Patrie est une r&#233;alit&#233; &#187;) et en texte introductif (&#171; Octave Mirbeau qui vient de succomber &#224; une longue maladie. [&#8230;] Nos lecteurs trouveront, dans la magnifique page que nous publions, la confiance en la victoire de la sainte cause fran&#231;aise. Le ma&#238;tre le dicta &#224; sa compagne, en lui demandant de la faire publier dans &lt;i&gt;Le Petit Parisien&lt;/i&gt;, s'il venait &#224; mourir avant que la Patrie f&#251;t lib&#233;r&#233;e, par le triomphe de nos armes, du fl&#233;au de la guerre. &#187;) On peut lire l'int&#233;gralit&#233; de ce &#171; testament &#187; sur le site Gallica, &lt;i&gt;Le Petit Parisien&lt;/i&gt;, quotidien populaire et belliciste que m&#233;prisait Mirbeau. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour les proches, parmi lesquels S&#233;verine, Francis Jourdain, Marguerite Audoux et L&#233;on Werth, le faux testament saute aux yeux. Ce dernier s'est d'ailleurs attach&#233; &#224; le d&#233;montrer, point par point, mais n'est pas parvenu &#224; faire publier son travail (il le rappellera dans son remarquable livre sur l'Occupation, &lt;i&gt;Journal de guerre 1940-1944&lt;/i&gt;).&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-29&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Journal de guerre de L&#233;on Werth r&#233;&#233;dit&#233; aux &#233;ditions Viviane Hamy sous le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-29&#034;&gt;29&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Il commence par relever une faute de fran&#231;ais, d&#232;s la premi&#232;re ligne, que n'aurait pu commettre Mirbeau, m&#234;me affaibli : &#171; &lt;i&gt;Malgr&#233; que&lt;/i&gt; mes forces soient us&#233;es, je ne puis me r&#233;signer &#224; dispara&#238;tre sans avoir offert, &#224; ceux qui voudront m'entendre, mes derni&#232;res pens&#233;es&#8230; &#187; Dans ce pr&#233;tendu reniement de ses positions antimilitaristes et pacifistes, Werth rel&#232;ve plus encore les clich&#233;s, les d&#233;clarations emphatiques totalement &#233;trang&#232;res &#224; Mirbeau : &#171; Pour nous tous, assoiff&#233;s d'humanit&#233;, des patries sont enfin devenues des r&#233;alit&#233;s tangibles, car elles nous ont d&#233;couvert leurs bases morales. Gardons-nous de jeter nos forces g&#233;n&#233;reuses au pied des fausses idoles, etc. &#187; L&#233;on Werth rel&#232;ve aussi cette phrase : &#171; Ce que nous demandions autrement au parti, nous le trouvons dans un pays. &#187; Mais Mirbeau ne s'est jamais ralli&#233; &#224; un parti, contrairement &#224; l'auteur de ce faux testament, Gustave Herv&#233;, sollicit&#233; par Alice Regnault, &#171; la veuve abusive &#187; de Mirbeau comme l'appellent ses biographes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mirbeau et Werth ont bien connu Gustave Herv&#233;, chef de file des antipatriotes. Ils avaient m&#234;me &#233;prouv&#233; une certaine admiration pour le personnage, auteur d'articles incendiaires contre l'arm&#233;e et la police, qui tenait t&#234;te aux magistrats et bravait les condamnations (Herv&#233; &#171; l'emmur&#233; &#187;, pour la lib&#233;ration duquel Mirbeau, mais aussi Anatole France et Victor Basch, avaient sign&#233; des p&#233;titions). Mais d&#232;s l'&#233;t&#233; 1914, Herv&#233; a retourn&#233; sa veste. Il est rentr&#233; dans le giron de la m&#232;re-patrie, s'est d&#233;clar&#233; ouvertement patriote et s'est r&#233;concili&#233; avec les ennemis d'hier. Puisque l'heure &#233;tait &#224; l'unit&#233; nationale et aux armes, il a rebaptis&#233; son quotidien r&#233;volutionnaire &lt;i&gt;La Guerre sociale&lt;/i&gt; en &lt;i&gt;La Victoire&lt;/i&gt; ! Dans l'abdication de Gustave Herv&#233;, Werth a retenu une le&#231;on : tenir en tr&#232;s haute suspicion les propagandistes, les id&#233;ologues et les meneurs d'opinion. D'ailleurs, Werth a fait la guerre et publi&#233; coup sur coup, en 1919, &lt;i&gt;Clavel soldat&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Clavel chez les majors&lt;/i&gt;, deux r&#233;cits autobiographiques et antimilitaristes, objet de scandale en p&#233;riode de patriotisme triomphant. Herv&#233; deviendra un admirateur du fascisme italien et, un temps, du national-socialisme allemand. Werth sera antifasciste, mais aussi, antistalinien, proche de Victor Serge &#8211; &#171; position ingrate &#187;, &#171; vous &#234;tes un homme seul &#187;, &#171; votre pens&#233;e devient tr&#232;s difficile &#224; d&#233;finir &#187;, lui &#233;crira l'&#233;diteur Deno&#235;l, &#224; une &#233;poque o&#249; les &#233;crivains seront somm&#233;s de choisir leur camp. Werth n'en d&#233;mordra pas, faisant preuve d'une lucidit&#233; et d'une probit&#233; d'esprit ch&#232;rement pay&#233;e (pour s'en rendre compte, il est toujours bon de lire ou de relire &lt;i&gt;Georges Orwell devant ses calomniateurs&lt;/i&gt;).&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-30&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;George Orwell devant ses calomniateurs. Quelques observations, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-30&#034;&gt;30&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Octave Mirbeau (1848-1917), L&#233;on Werth (1878-1955)&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but des ann&#233;es 1940, Francis Jourdain, peintre et architecte d'int&#233;rieur, proche de L&#233;on Werth, a confi&#233; &#224; l'auteur d'un livre sur Marguerite Audoux :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Il est difficile d'imaginer aujourd'hui ce qu'&#233;tait Mirbeau &#224; cette &#233;poque. Violent, passionn&#233;, capables des enthousiasmes les plus v&#233;h&#233;ments et des pires haines, il r&#233;gnait par le pamphlet sur le monde des lettres et des arts. Pour un &#233;crivain ou un peintre, un &#233;loge de Mirbeau, c'est le succ&#232;s ; un &#233;reintement, le fiasco. Cet homme d'une &lt;i&gt;sensibilit&#233; maladive&lt;/i&gt; &#233;tait incapable d'indiff&#233;rence. Il aimait ou il ex&#233;crait sans mesure. Le monde se composait pour lui de deux esp&#232;ces d'individus : les imb&#233;ciles et les gens de talent. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Effectivement, Mirbeau &#233;tait &#233;tranger et hostile au &#171; consensus mou &#187; (tout comme Werth, dont L&#233;on-Paul Fargue a dit qu'il &#171; ne taquinait pas la nuance &#187;). &#201;tait-il pour autant s&#251;r de lui et dot&#233; d'une grande facilit&#233; d'&#233;criture ? La correspondance de ce grand &#233;pistolier r&#233;v&#232;le le contraire. Aux amis, il n'a cess&#233; de confier qu'il avait en lui-m&#234;me et en ses moyens une confiance tr&#232;s limit&#233;e. De plus, il souffrait d'&#233;tats d&#233;pressifs chroniques, accompagn&#233;s d'angoisses, d'une intense fatigue et de troubles du sommeil &#8211; &#171; le mal du si&#232;cle &#187; a ironis&#233; Mirbeau (qui savait se moquer de lui-m&#234;me et battre sa coulpe quand il jugeait s'&#234;tre tromp&#233;), maladie aux sympt&#244;mes divers et vari&#233;s que les m&#233;decins regroupaient sous un m&#234;me diagnostic : la neurasth&#233;nie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ses choix litt&#233;raires et artistiques, on a reproch&#233; &#224; Mirbeau un certain conformisme, un manque d'avant-gardisme. Au fond, les relations qu'il entretenait avec l'art et la litt&#233;rature &#233;taient surtout une question de sensations et d'&#233;motions, de sinc&#233;rit&#233; et de franchise. Il regardait les tableaux, comme on scrute un paysage, et ses passions naissaient le plus souvent de rencontres avec les artistes. Comme Werth, il ne s'est int&#233;ress&#233; &#224; aucune &#233;cole, &#224; aucune doctrine. L'un et l'autre avaient horreur de la flagornerie, de la critique au sens classique : &#171; Quiconque a regard&#233; un seul tableau, f&#251;t-ce une seule fois, &#233;crit Werth dans &lt;i&gt;Quelques peintres&lt;/i&gt;, est pour la vie prot&#233;g&#233; des critiques d'art. &#187; Dans sa pr&#233;face &#224; &lt;i&gt;La Maison blanche&lt;/i&gt;, Mirbeau, qui reconnaissait partager les passions et les d&#233;testations de l'auteur en mati&#232;re de peinture, a pr&#233;venu : &#171; Son intelligence est si claire qu'elle lance comme une projection de lumi&#232;re sur les hommes et sur leurs &#339;uvres. &#187; Pierre Bonnard, qui a illustr&#233; &lt;i&gt;La 628-E8&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Dingo&lt;/i&gt;, peintre auquel Werth a consacr&#233; le tout premier livre, lui &#233;crira, &#224; la fin de la Seconde Guerre mondiale, apr&#232;s avoir lu &lt;i&gt;La peinture et la mode&lt;/i&gt; : &#171; J'ai &#233;t&#233; remu&#233; par ce que vous &#233;crivez sur Monet, [&#8230;] dans l'&#233;tat de confusion o&#249; nous entretiennent les &#233;crits sur l'art, [&#8230;] c'est si rare d'entendre parler clair. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-31&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L&#233;on Werth. Le Promeneur de l'art, Viviane Hamy, 2010.&#034; id=&#034;nh2-31&#034;&gt;31&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, dira-t-on, Werth s'est tromp&#233; quand il a tir&#233; &#224; boulet rouge sur Picasso (mais F&#233;lix F&#233;n&#233;on n'a-t-il pas dit au peintre, en d&#233;couvrant &lt;i&gt;Les Demoiselles d'Avignon&lt;/i&gt;, qu'il &#171; avait un grand avenir en caricature &#187; ?) Il est vrai que les diatribes de Werth contre Picasso (l'artiste, jamais l'homme dans ses engagements politiques) ne sont pas exemptes de mauvaise foi, n'en reste pas moins que sa d&#233;nonciation du &#171; picassisme &#187; et de la marchandisation de l'art restent d'actualit&#233;. Quant &#224; Mirbeau, on lui a reproch&#233; d'&#234;tre pass&#233; &#224; c&#244;t&#233; des &lt;i&gt;Chants de Maldoror&lt;/i&gt; de Lautr&#233;amont et d'avoir critiqu&#233; Eric Satie, surnomm&#233; &#201;sot&#233;rik Satie (il ne s'en prenait toutefois pas &#224; sa musique, Mirbeau n'&#233;tait pas m&#233;lomane, mais &#224; l'ordre de la Rose-Croix qu'il tenait, en ath&#233;e qui se respecte, pour une vaste fumisterie). Satie lui a d'ailleurs r&#233;pondu, dans une stup&#233;fiante missive, petit morceau d'anthologie :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Abbatiale, le 2 du mois de Juin de 1897&lt;br class='autobr' /&gt;
ERIK SATIE, PARCIER ET MAITRE DE CHAPELLE&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; MONSIEUR OCTAVE MIRBEAU&lt;br class='autobr' /&gt;
Monsieur, invariablement assis aux c&#244;t&#233;s du doigt de Dieu, la bouche pleine des psaumes de David, Je vous rejette sans inqui&#233;tude, sans agitation. [&#8230;] Vous avez blasph&#233;m&#233; ce que vous ignoriez. Soyez maudit. &lt;br class='autobr' /&gt;
Prince de l'&#201;glise, J'entends &#234;tre trait&#233; en catholique digne de respect ; prince de l'Art, Je veux que Mon nom soit un gage de r&#233;signation consciente, de renoncement volontaire. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne suis pas celui que vous croyez dans votre impi&#233;t&#233; ; car celui que vous croyez est un monstre, un impie ; alors que Moi, guerrier chr&#233;tien de toute puret&#233;, si rempli de Dieu, si triste et si aust&#232;re, si d&#233;sireux du salut des hommes, Je suis pour toujours votre sup&#233;rieur, votre juge. &lt;br class='autobr' /&gt;
Sortez, commencez dans le moment m&#234;me les lamentations, les p&#233;nitences qui seules peuvent imp&#233;trer la compl&#232;te r&#233;mission de vos fautes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1922, dans un num&#233;ro des &lt;i&gt;Cahiers d'aujourd'hui&lt;/i&gt; d&#233;di&#233; &#224; Octave Mirbeau, L&#233;on Werth rapporte que durant les ann&#233;es qui ont pr&#233;c&#233;d&#233; sa mort, quand on &#233;voquait ses livres, il r&#233;pondait avec une sorte d'irritation : &#171; Ce n'est rien&#8230; rien du tout. &#187; Cette r&#233;action, ajoute-t-il, s'accompagnait de ces paroles : &#171; &#202;tre pessimisme&#8230; tout est l&#224;. &#187; Un mot, pessimisme, qu'il pronon&#231;ait &#171; avec calme et fermet&#233;, comme s'il contenait en lui seul la v&#233;rit&#233;. &#187; Aux &#171; &#226;mes basses &#187;, qui n'ont vu qu'un &#171; homme violent, incoh&#233;rent dans ses sympathies et ses haines &#187;, Werth rappelle qu'&#224; &#171; la source de son amertume, il y avait toujours une d&#233;ception &#187;, celle d'un homme g&#233;n&#233;reux et sinc&#232;re, prompt &#224; accorder sa confiance : &#171; Nul n'&#233;tait plus sensible que lui au magn&#233;tisme de l'individu. &#187; &#171; Il pouvait se r&#233;fugier dans les jardins et contempler les fleurs. Ceux qui l'ont vu dans le jardin de Claude Monet se pencher sur une &#233;chinac&#233;a &#8211; il aimait &#224; nommer les fleurs &#8211; comprendront. &#187; Et Werth de consid&#233;rer que &#171; la grandeur et le tragique &#187; de Mirbeau lui semble &#234;tre cette &#171; oscillation entre ce qu'il esp&#233;rait des hommes &#187; (au-del&#224; des &#171; moyennes combinaisons &#187; et des &#171; vertus hypocrites &#187;) et sa d&#233;ception &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-32&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; L&#233;on Werth, &#171; Le pessimisme de Mirbeau &#187;, Les cahiers d'aujourd'hui, 1922, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-32&#034;&gt;32&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;on Werth lui-m&#234;me, au d&#233;but des ann&#233;es 1950, note dans son journal : &#171; Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je &#233;crit ? Rien. &#187; Puis, il griffonne, peu avant sa mort : &#171; Je suis un rat&#233;. Je ne le dissimule pas. Litt&#233;rairement, je n'existe pas. &#187; Le verdict est d&#233;sabus&#233; et totalement erron&#233;, mais qui, parmi les lecteurs de Saint-Exup&#233;ry, se souciait (et se soucie encore) de conna&#238;tre l'identit&#233;, comme l'&#339;uvre, du d&#233;dicataire du &lt;i&gt;Petit prince&lt;/i&gt; ? &#171; Lettre &#224; un otage &#187; devait initialement pr&#233;facer le r&#233;cit d'exode de Werth, &lt;i&gt;Trente-trois jours&lt;/i&gt;, dont le manuscrit avait &#233;t&#233; confi&#233; &#224; Saint-Exup&#233;ry, en 1940, quand ce dernier &#233;tait venu lui rendre visite dans son refuge jurassien, avant de gagner les &#201;tats-Unis. Pour une raison inconnue, la publication de &lt;i&gt;Trente-trois jours&lt;/i&gt; n'a pas vu le jour. Quand Saint-Exup&#233;ry a remani&#233; sa pr&#233;face, il a supprim&#233; des passages et cach&#233; l'identit&#233; de &#171; l&#8216;otage &#187;, l'ami juif dont il redoutait l'arrestation dans la France occup&#233;e. Saint-Exup&#233;ry, Tonio comme il signait ses lettres &#224; Werth, a disparu en vol le 31 juillet 1944. Le r&#233;cit in&#233;dit de &lt;i&gt;Trente-trois jours&lt;/i&gt; a finalement paru, en 1992, aux &#233;ditions Viviane Hamy.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-33&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; L&#233;on Werth l'oubli&#233; &#187; revue Ballast, 26 f&#233;vrier 2019 []. On doit &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-33&#034;&gt;33&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; Mirbeau, et &#224; &lt;i&gt;Dingo&lt;/i&gt;, que je dois d'avoir d&#233;couvert les &#233;crits de L&#233;on Werth, autre &#233;crivain inclassable, dont Saint-Exup&#233;ry admirait &#171; la phrase solide &#187;, parce qu'elle est &#171; un outil &#187;, &#171; la rectitude de la d&#233;marche &#187; qui est celle &#171; d'un homme qui peut se contredire en apparence, mais ne se d&#233;ment jamais &#187;. Mirbeau, puis Werth, ont &#233;t&#233; une authentique rencontre, de celle dont Ossip Mandelstam, autre auteur de pr&#233;dilection, disait qu'elle est le propre d'une lecture &#171; active &#187; et &#171; s&#233;lective &#187; (aux antipodes d'une boulimie indiff&#233;renci&#233;e dont chaque &#233;poque est coutumi&#232;re). Leurs &#233;crits permettent de mieux s'armer contre les chausse-trappes dont notre quotidien est pav&#233;. Et l&#224;, la t&#226;che est immense&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Werth, sur les routes de l'exode, n'avait &#224; sa disposition aucun moyen fiable d'information, mais il a observ&#233; autour de lui et livrer un t&#233;moignage unique et d&#233;rangeant, d'une extr&#234;me lucidit&#233; sur cette page de l'histoire. &lt;i&gt;A posteriori&lt;/i&gt;, je r&#233;alise qu'en fuyant mon domicile, direction la campagne, j'ai suivi l'itin&#233;raire des Parisiens qui s'&#233;taient pr&#233;cipit&#233;s sur les routes lors de la D&#233;b&#226;cle de juin 1940.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-34&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alain Brossat, &#171; L'irrespirable. Ce qui nous arrive &#187;, 19 mars 2020 [site (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-34&#034;&gt;34&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;Le rapprochement est d&#233;plac&#233;, pour ne pas dire inepte, mais n'a-t-on pas martel&#233; que nous &#233;tions &#171; en guerre &#187;, que la France &#233;tait &#171; en guerre &#187;, que l'heure de la &#171; mobilisation g&#233;n&#233;rale &#187; avait sonn&#233; ?! On serait tent&#233; d'oublier, de passer &#224; autre chose, et telle est l'une des vocations premi&#232;res de ce flot d'informations d&#233;vers&#233; quotidiennement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de mon prochain s&#233;jour dans le montargois, ce qui ne saurait tarder, j'irai &#224; Chapelon, dans le hameau perdu au milieu des champs o&#249; Werth avait trouv&#233; refuge. &#192; proximit&#233; de ce village, situ&#233; &#224; quatre kilom&#232;tres de la ville natale de mon p&#232;re, j'ai envie de revoir la Bezonde, affluent du Loing dont Werth ignorait le nom, mais dont il a &#233;crit que &#171; le charme de Ladon (point de vue que je partage) est une rivi&#232;re sans berges, qui passe entre les maisons, encadr&#233;e par des fa&#231;ades et des feuillages, une rivi&#232;re intime &#187;. Werth a ceci de remarquable qu'&#224; ses notes sur l'exode et la guerre (sa mani&#232;re de consigner de menus d&#233;tails, pris sur le vif, puis les r&#233;flexions qu'ils suscitent) viennent s'ajouter de minutieuses descriptions de la nature. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard s'il a consid&#233;r&#233; que pour comprendre qui &#233;tait vraiment Mirbeau, il fallait l'avoir vu d&#233;ambuler dans les jardins de Monet. Il n'est pas surprenant non plus que l'historien Lucien Febvre ait salu&#233; dans le journal de guerre de son ami Werth, les croquis de paysages, &#171; notations exquises &#187;, &#171; jamais indiff&#233;rentes &#187;, de &#171; la campagne qui d&#233;plie et replie, au rythme des saisons, roule et d&#233;roule ses splendeurs et ses d&#233;solations, vit sa vie de nature &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Peut-&#234;tre irai-je, &#224; Chapelon, frapper &#224; la porte des Delaveau ? On m'a laiss&#233; entendre que mon grand-p&#232;re connaissait cette famille d'&#233;leveurs et de fermiers. Possible, lui qui, prisonnier de guerre, &#233;tait parvenu &#224; s'&#233;vader d'Allemagne cach&#233; sous un train. En revanche, pour s&#251;r, Abel Delaveau, appel&#233; par son vrai nom (contrairement &#224; &#171; la Soutreux &#187;, au sens bien ancr&#233; des affaires et pour qui les Allemands n'&#233;taient pas vraiment des ennemis), a fait &#171; don &#187; de son hospitalit&#233; &#224; Werth. Ce dernier insiste &#224; deux reprises : &#171; Je fus votre h&#244;te, je ne vous remercie pas. On remercie d'un cadeau ou m&#234;me d'une complaisance, mais non pas d'un don fraternel. &#187; &lt;i&gt;Trente-trois jours&lt;/i&gt; est un hommage &#224; Abel Delaveau, &#171; paysan enthousiaste &#187; qui n'aimait pas &#171; les vaines effusions &#187;, &#171; esprit agile et tout en finesse &#187;, &#171; s'accrochant au monde &#187;, en qui Werth avait trouv&#233; son meilleur interlocuteur et &#171; une qualit&#233; humaine &#187; qui lui &#233;tait alors indispensable : l'espoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Catherine Pinguet&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Paris, septembre 2020&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Actualit&#233; d'Octave Mirbeau &#187;, &#233;mission &lt;i&gt;Concordances des temps&lt;/i&gt;, le 6 mai 2017, entretien avec Pierre Michel, principal ex&#233;g&#232;te de Mirbeau qui a &#233;crit, avec Jean-Fran&#231;ois Nivet, une monumentale biographie, &lt;i&gt;Octave Mirbeau. L'impr&#233;cateur au c&#339;ur fid&#232;le&lt;/i&gt;, publi&#233;e en 1990 aux &#233;ditions S&#233;guier. Pierre Michel a fond&#233; (en 1993), et pr&#233;sid&#233; (jusqu'en 2019) la Soci&#233;t&#233; Octave Mirbeau. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.franceculture.fr/emissions/concordance-des-temps/actualite-doctave-mirbeau&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.franceculture.fr/emissions/concordance-des-temps/actualite-doctave-mirbeau&lt;/a&gt; &lt;a href=&#034;https://fr.scribd.com/document/409037271/Pierre-Michel-Pourquoi-je-quitte-la-Societe-Mirbeau&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://fr.scribd.com/document/409037271/Pierre-Michel-Pourquoi-je-quitte-la-Societe-Mirbeau&lt;/a&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Autre livre publi&#233; &#224; l'occasion du centenaire Octave Mirbeau, en 2017, d'Alain (Georges) Leduc, &lt;i&gt;Octave Mirbeau, 1848-1917. Le gentleman-vitrioleur&lt;/i&gt;, publi&#233; aux &#201;ditions Libertaires.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La brochure de Francis de Pressens&#233; , &#171; Notre loi des suspects &#187;, de m&#234;me celle d'un juriste qui n'est autre que L&#233;on Blum, &#171; Comment elles ont &#233;t&#233; faites &#187;, et &#171; L'application des lois d'exception de 1893-1894 &#187; d'&#201;mile Pouget, ont d'abord &#233;t&#233; publi&#233;es dans &lt;i&gt;La Revue Blanche&lt;/i&gt; avant d'&#234;tre rassembl&#233;es et &#233;dit&#233;es par cette m&#234;me revue sous le titre, &lt;i&gt;Les lois sc&#233;l&#233;rates de 1893-1894&lt;/i&gt; [site Gallica]. Rapha&#235;l Kempf a r&#233;&#233;dit&#233; et comment&#233; ces trois textes dans &lt;i&gt;Ennemis d'&#201;tat. Les lois sc&#233;l&#233;rates, des anarchistes aux terroristes&lt;/i&gt;, La Fabrique, 2019.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Concernant le discours pr&#233;sidentiel du 4 septembre 2020, des approximations, des contradictions, une perte de sens des mots n'ont pas manqu&#233; d'&#234;tre relev&#233;s (entre autres, Chlo&#233; Gaboriaux et Saber Mansouri, France Culture, &#171; Le temps du d&#233;bat &#187;, 5 septembre 2020). Cette r&#233;f&#233;rence aux valeurs et &#224; l'unit&#233; r&#233;publicaine, r&#233;guli&#232;rement brandie par des politiciens de tous bords, rappelle cette formule de L&#233;on Werth : &#171; m&#226;chage d'abstractions en chewing-gum, extensibles et r&#233;versibles &#187; (au sujet de discours ressassant la grandeur de la France et le respect de la dignit&#233; humaine). Citation de Gilles Heur&#233;, &#224; la fin de sa biographie, &lt;i&gt;L'insoumis. L&#233;on Werth 1878-1955&lt;/i&gt;, Viviane Hamy, 2006.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Il s'agit de deux articles publi&#233;s dans &lt;i&gt;Le Gaulois&lt;/i&gt;, en juillet 1884, sous le pseudonyme d'Henry Lyse, &#233;dit&#233;s une premi&#232;re fois en volume aux &#233;ditions de L'&#201;choppe, en 1991.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Lecture d'un passage, mis en ligne durant le confinement : &lt;a href=&#034;https://adec-theatre-amateur.fr/spectacles-troupes/bibliofil-lepidemie-doctave-mirbeau&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://adec-theatre-amateur.fr/spectacles-troupes/bibliofil-lepidemie-doctave-mirbeau&lt;/a&gt;. Pour l'int&#233;gralit&#233; de la pi&#232;ce : &lt;a href=&#034;http://www.litteratureaudio.org/mp3/Octave_Mirbeau_-_L_Epidemie.mp3&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.litteratureaudio.org/mp3/Octave_Mirbeau_-_L_Epidemie.mp3&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Au sujet des &#233;crits de Mirbeau sur l'art, voir le 5e chapitre (&#171; Le culte de l'art ou combats pour le beau &#187;) de l'ouvrage de Pierre Michel, &lt;i&gt;Les combats d'Octave Mirbeau&lt;/i&gt; [en ligne, OpenEdition Books].&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ambigu&#239;t&#233; encore manifeste dans un article publi&#233; dans &lt;i&gt;La France&lt;/i&gt;, &#171; Les &#8216;Monach' et les juifs &#187;, le 14 janvier 1885, au cours duquel il reconna&#238;t avoir &#233;t&#233; &#171; alarm&#233; par les isra&#233;lites &#187;, qui prenaient la place des Fran&#231;ais dans des domaines tels que la soci&#233;t&#233;, les affaires, la politique, mais c'est parce que &#171; nous l'avions d&#233;sert&#233;e &#187; : &#171; En regardant l'&#233;l&#233;vation constante des juifs par le travail, la t&#233;nacit&#233; et la foi, je me suis senti au c&#339;ur un grand d&#233;couragement et une sorte d'admiration col&#232;re pour ce peuple vagabond et sublime qui a su faire de toutes les patries sa patrie, et qui monte chaque jour plus haut &#224; mesure que nous d&#233;gringolons plus bas. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La &#171; r&#233;demption par le verbe &#187;, entreprise par Mirbeau au milieu des ann&#233;es 1880, fait songer au besoin de faire amende honorable de Georges Orwell, en d&#233;savouant son pass&#233; de policier colonial en Birmanie. Autre parall&#232;le possible, une r&#233;volte commune contre toute autorit&#233; &#233;tablie qui conduit &#224; &#233;pouser, spontan&#233;ment, la cause des pauvres et des opprim&#233;s en accordant la primaut&#233; &#224; l'individu, non &#224; l'id&#233;ologie.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En 1907, il envoie sa d&#233;mission, puis revient sur sa d&#233;cision quand Jules Renard est &#233;lu membre de l'acad&#233;mie Goncourt. Jean-Fran&#231;ois Nivet, &#171; Mirbeau toujours seul &#187;, &lt;i&gt;Cahiers Edmond et Jules de Goncourt&lt;/i&gt;, 2003 [en ligne, voir notamment la lettre de Mirbeau &#224; Marcel Schwob, p. 51, et celle &#224; Francis Jourdain, p. 55].&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Vingt-sept ans plus tard, lors de sa cr&#233;ation, le magazine f&#233;minin, &lt;i&gt;Marie-Claire&lt;/i&gt;, choisira ce nom en hommage &#224; Marguerite Audoux.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, &lt;i&gt;L'&#201;v&#232;nement Anthropoc&#232;ne. La Terre, l'histoire et nous&lt;/i&gt;, Le Seuil, 2012. Et de Jean-Baptiste Fressoz, entre autres et en ligne : &#171; Transition, pi&#232;ge &#224; con ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Octave Mirbeau, &lt;i&gt;Interpellations&lt;/i&gt;, pr&#233;face de Serge Quadruppani, Le passager clandestin, 2011.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Luis Bu&#241;uel et son sc&#233;nariste, Jean-Claude Carri&#232;re, ont pris quelques libert&#233;s, sans pour autant alt&#233;rer l'esprit du roman : ils situent l'action dans les ann&#233;es 1930 ; C&#233;lestine &#233;pouse non pas Joseph (palefrenier antis&#233;mite et sadique qui torture les animaux), mais Mauger (capitaine en retraite relativement ais&#233;). Lors d'une derni&#232;re sc&#232;ne du film, le nom de Chiappe est scand&#233; par des membres de l'Action Fran&#231;aise &#8211; Jean Chiappe &#233;tant le pr&#233;fet de police de Paris qui, en 1930 pr&#233;cis&#233;ment, avait obtenu la censure de &lt;i&gt;L'&#194;ge d'or&lt;/i&gt; de Bu&#241;uel. Voir l'excellent livre de souvenirs &#233;crit par Bu&#241;uel avec Carri&#232;re, &lt;i&gt;Mon dernier soupir&lt;/i&gt; (Robert Laffont, 1982, un an avant la mort du cin&#233;aste).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sacha Guitry s'est inspir&#233; du couple Octave Mirbeau et Alice Regnault pour sa pi&#232;ce, &lt;i&gt;Un sujet de roman&lt;/i&gt; (1923). &#192; en croire Sacha Guitry, activement soutenu par Mirbeau, ce dernier serait mort dans ses bras, apr&#232;s l'avoir longuement embrass&#233; et gliss&#233; &#224; l'oreille : &#171; Ne collaborez jamais ! &#187; &#192; visionner, le film de Sacha Guitry, &lt;i&gt;Ceux de chez nous&lt;/i&gt;, o&#249; l'on peut voir Mirbeau film&#233; en 1915. Guitry lui rend hommage &#224; Mirbeau et cite ces paroles : &#171; C'est Robin qui me soigne, alors je suis tranquille, je ne mourrai qu'&#224; la derni&#232;re minute &#187;. &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=S3IpNioIDOw&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=S3IpNioIDOw&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;PDF de &lt;i&gt;M&#233;moire pour un avocat&lt;/i&gt; sur le site des &#233;ditions du Boucher.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;D'abord publi&#233; en deux volumes aux &#233;ditions de L'&#201;choppe (1989), &lt;i&gt;Dans le ciel&lt;/i&gt; vient d'&#234;tre r&#233;&#233;dit&#233; par les &#233;ditions Sillage (2020). Paru dans les colonnes de &lt;i&gt;L'&#201;cho de Paris&lt;/i&gt; (28 livraisons de 1892 &#224; 1893), Mirbeau ne s'est jamais d&#233;cid&#233; &#224; publier &lt;i&gt;Dans le ciel&lt;/i&gt; en volume (peut-&#234;tre jug&#233; trop h&#226;tif, pas suffisamment peaufin&#233;), n'en reste pas moins un r&#233;cit qui &#233;chappe &#224; toute classification.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Les onze lettres de Mirbeau, sign&#233;es Nirvana, publi&#233;es en 1885 dans &lt;i&gt;Le Gaulois&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Le Journal des d&#233;bats&lt;/i&gt; avaient pour titre, &#171; Lettres d'Inde &#187; (o&#249; Mirbeau n'a jamais mis les pieds). En revanche, L&#233;on Werth a &#233;crit &lt;i&gt;Cochinchine&lt;/i&gt;, en 1926, apr&#232;s s'&#234;tre rendu sur place. Ce r&#233;quisitoire contre le colonialisme prouve &#224; nouveau la clairvoyance de Werth qui, confront&#233; &#224; l'intol&#233;rable grossi&#232;ret&#233; des coloniaux, au pouvoir illimit&#233; de ces potentats gris&#233;s par l'ivresse de nouveaux riches, a eu honte d'&#234;tre Europ&#233;en. L'&#233;poque de Mirbeau, quand les puissances coloniales &#171; jouaient des muscles et des armes &#187;, est r&#233;volue ou presque. Werth constate que dor&#233;navant, &#171; l'administration suffit &#224; op&#233;rer &#187;, c'est-&#224;-dire &#224; exploiter &#224; outrance les ressources du pays. La &#171; m&#233;thode &#187; de L&#233;on Werth consiste &#224; se promener &#224; pied, &#171; mani&#232;re de scandale pour les coolies-pousse &#187;, mais surtout, fl&#226;neries et curiosit&#233; hautement suspectes du point de vue des hauts fonctionnaires coloniaux, &lt;i&gt;a fortiori&lt;/i&gt; en compagnie de l'opposant Nguyen-An-Ninh (lequel finira ses jours dans un bagne). Werth, &#224; qui les autorit&#233;s sovi&#233;tiques viennent de refuser l'entr&#233;e en URSS, est soup&#231;onn&#233; de &#171; bolch&#233;visme &#187; &#8211; appellation pratique pour d&#233;signer &#171; quiconque ne courbe pas l'&#233;chine &#187;. Et de constater : &#171; Je suis tent&#233; de me demander s'il n'y pas point entre tous les gouvernements et ma propre personne &lt;i&gt;une insurmontable incompatibilit&#233;&lt;/i&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Maroquinerie &#187;, &lt;i&gt;Le Journal&lt;/i&gt;, 12 juillet 1896. &lt;i&gt;Les vingt et un jours d'un neurasth&#233;nique&lt;/i&gt;, publi&#233; en 1901 chez Eug&#232;ne Fasquelle (chapitre IX). R&#233;&#233;dition en 2010 aux &#233;ditions L'Arbre vengeur, et en 2017 aux &#233;ditions La Piterne.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean-Marie Seillan, &#171; Anticolonialisme et &#233;criture litt&#233;raire chez Octave Mirbeau &#187;, &lt;i&gt;Litt&#233;ratures&lt;/i&gt;, 64, 2011 [en ligne].&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Toujours dans le registre de l'humour d&#233;vastateur et de la d&#233;nonciation de colonialisme, le portrait d'un explorateur de retour d'Afrique, dont on peut &#233;couter &lt;i&gt;&#194;mes de guerre&lt;/i&gt;, conte publi&#233; le 9 octobre 1909 (lecture entrecoup&#233;e d'extraits de &lt;i&gt;Gnossiennes&lt;/i&gt; d'Erik Satie, ce qui ne manque pas de piquant) &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=r6RvTX5xHKE&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=r6RvTX5xHKE&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jarry et Octave Mirbeau, Soci&#233;t&#233; des amis d'Alfred Jarry, L'&#201;toile-Absinthe [en ligne, p. 10]. Le 1ier septembre 1901, Jarry a publi&#233; dans &lt;i&gt;La Revue Blanche&lt;/i&gt; un compte rendu des &lt;i&gt;Vingt et un jours d'un neurasth&#233;nique&lt;/i&gt; sous le titre, &#171; Le cercle d'infamie contemporaine &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean Genet, &#171; Une lecture des Fr&#232;res Karamazov &#187;, &lt;i&gt;La Nouvelle Revue Fran&#231;aise&lt;/i&gt;, 1er octobre 1986, r&#233;&#233;dition dans les textes et entretiens, &lt;i&gt;L'ennemi d&#233;clar&#233;&lt;/i&gt;, Gallimard, 2004, p. 213-216. Ce que dit Genet de l'all&#233;gresse et du rire ne peut toutefois s'appliquer &#224; Mirbeau.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La derni&#232;re ex&#233;cution publique, devant une foule r&#233;unie pour le spectacle, a &#233;t&#233; celle d'Eug&#232;ne Weidmann, en juin 1939. Comme elle s'&#233;tait d&#233;roul&#233;e apr&#232;s le lever du jour, celle-ci a &#233;t&#233; film&#233;e (archives Ina.fr). Le premier livre de Genet, &lt;i&gt;Notre-Dame-des-fleurs&lt;/i&gt;, &#233;crit en prison, pendant la guerre, d&#233;bute ainsi : &#171; Weidmann &lt;i&gt;vous&lt;/i&gt; apparut dans une &#233;dition de cinq heures, la t&#234;te emmaillot&#233;e de bandelettes blanches, religieuse et encore aviateur bless&#233;, tomb&#233; dans les seigles, un jour de septembre pareil &#224; celui o&#249; fut connu le nom de Notre-Dame-des-Fleurs. Son beau visage multipli&#233; par les linotypes s'abattit sur Paris et sur la France, au plus profond des villages perdus, dans les ch&#226;teaux et les chaumi&#232;res, r&#233;v&#233;lant aux bourgeois attrist&#233;s que leur vie quotidienne est fr&#244;l&#233;e d'assassins enchanteurs&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;G&#233;rard Baal, &#171; Le d&#233;bat de 1908 sur la peine de mort &#187;, &lt;i&gt;Revue d'histoire de l'enfance &#171; irr&#233;guli&#232;re &#187;&lt;/i&gt;, hors-s&#233;rie, 2001 [en ligne, OpenEdition Journals].&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-25&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-25&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;25&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Christine L&#233;vy, &#171; K&#244;toku Sh&#251;sui et l'anarchisme &#187;, &lt;i&gt;Ebisu &#8211; &#201;tudes japonaises&lt;/i&gt;, 28, 2002 [en ligne, site persee.fr].&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-26&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-26&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-26&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;26&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur le site Gallica, journal &lt;i&gt;Gil Blas&lt;/i&gt;, 21 d&#233;cembre 1913, on peut lire un article de L&#233;on Werth, non pas sur le vol de &lt;i&gt;La Joconde&lt;/i&gt; (qui avait d&#233;fray&#233; la chronique), mais sur l'auteur &#171; pr&#233;somptueux et maladroit &#187; du larcin, l'ouvrier italien Vincenzo Perugia, dont il r&#233;clame la lib&#233;ration. Ce faisant, Werth &#233;gratigne l'image du ma&#238;tre, L&#233;onard de Vinci, et s'en prend surtout &#224; &lt;i&gt;La Joconde&lt;/i&gt;, &#171; tableau d'intellectuel qui pla&#238;t aux esth&#232;tes et aux badauds &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-27&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-27&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-27&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;27&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L&#233;on Werth cit&#233; par Pierre Michel dans sa pr&#233;face &#224; &lt;i&gt;Dingo&lt;/i&gt; [en ligne, &#233;ditions du Boucher].&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-28&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-28&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-28&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;28&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L&#233;autaud cit&#233; par Gilles Heur&#233;, &lt;i&gt;L'insoumis. L&#233;on Werth 1878-1955&lt;/i&gt;, p. 94.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-29&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-29&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-29&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;29&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Journal de guerre de L&#233;on Werth r&#233;&#233;dit&#233; aux &#233;ditions Viviane Hamy sous le titre, &lt;i&gt;D&#233;position&lt;/i&gt; (1992, p. 520). De Pierre Michel, &#171; Octave Mirbeau et L&#233;on Werth &#187; [PDF, site mirbeau.asso.fr].&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-30&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-30&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-30&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;30&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;George Orwell devant ses calomniateurs. Quelques observations&lt;/i&gt;, Ivrea/&#233;ditions de l'encyclop&#233;die des nuisances, 2017. Gilles Heur&#233; a consacr&#233; une th&#232;se et un livre &#224; Gustave Herv&#233;, &lt;i&gt;Itin&#233;raire d'un provocateur&lt;/i&gt;, La D&#233;couverte, 1997 [en ligne, site persee.fr, &#171; Itin&#233;raire d'un propagandiste : Gustave Herv&#233;, de l'antipatriotisme au p&#233;tainisme (1871-1944) &#187;].&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-31&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-31&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-31&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;31&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;L&#233;on Werth. Le Promeneur de l'art&lt;/i&gt;, Viviane Hamy, 2010.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-32&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-32&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-32&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;32&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; L&#233;on Werth, &#171; Le pessimisme de Mirbeau &#187;, &lt;i&gt;Les cahiers d'aujourd'hui&lt;/i&gt;, 1922, p. 126-128. L'int&#233;gralit&#233; de ce num&#233;ro consacr&#233; &#224; Octave Mirbeau en ligne [&lt;i&gt;Internet Archives&lt;/i&gt;]. Il se compose de t&#233;moignages, d'extraits de sa correspondance, d'un texte in&#233;dit manuscrit et de photographies.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-33&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-33&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-33&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;33&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; L&#233;on Werth l'oubli&#233; &#187; revue &lt;i&gt;Ballast&lt;/i&gt;, 26 f&#233;vrier 2019 [&lt;a href=&#034;http://www.revue-ballast.fr&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;www.revue-ballast.fr&lt;/a&gt;]. On doit &#224; l'&#233;ditrice Viviane Hamy, au d&#233;but des ann&#233;es 1990, d'avoir exhum&#233; l'&#339;uvre de l'&#233;crivain tomb&#233; dans l'oubli.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-34&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-34&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-34&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;34&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alain Brossat, &#171; L'irrespirable. Ce qui nous arrive &#187;, 19 mars 2020 [site Ici et ailleurs].&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Istanbul rive gauche, de Timour Muhidine</title>
		<link>https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=841</link>
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		<dc:date>2019-09-22T14:57:15Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Catherine Pinguet</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Istanbul rive gauche, de Timour Muhidine, r&#233;cemment publi&#233; chez CNRS &#233;ditions, vient corriger et complexifier une vision souvent sommaire et lacunaire de la Turquie telle qu'elle pr&#233;vaut en France. Plus pr&#233;cis&#233;ment, comme l'annonce le sous-titre, &#171; Errances urbaines et boh&#232;me turque (1870-1980) &#187;, ce livre offre un vaste panorama, largement in&#233;dit, de la vie intellectuelle turque et de ses avant-gardes. L'auteur, traducteur et responsable de la collection &#171; Lettres Turques &#187; chez Actes Sud, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Istanbul rive gauche&lt;/i&gt;, de Timour Muhidine, r&#233;cemment publi&#233; chez CNRS &#233;ditions, vient corriger et complexifier une vision souvent sommaire et lacunaire de la Turquie telle qu'elle pr&#233;vaut en France. Plus pr&#233;cis&#233;ment, comme l'annonce le sous-titre, &#171; Errances urbaines et boh&#232;me turque (1870-1980) &#187;, ce livre offre un vaste panorama, largement in&#233;dit, de la vie intellectuelle turque et de ses avant-gardes. L'auteur, traducteur et responsable de la collection &#171; Lettres Turques &#187; chez Actes Sud, initiateur de nombreux ouvrages collectifs, indique dans ses remerciements que ce travail de longue haleine, d&#233;but&#233; &#224; Istanbul dans les ann&#233;es 1990, est adapt&#233; d'une th&#232;se soutenue &#224; l'Inalco o&#249; il enseigne la langue et la litt&#233;rature turques. Les lecteurs que l'&#233;rudition risquerait d'affoler peuvent toutefois &#234;tre rassur&#233;s, l'ouvrage, men&#233; d'une plume alerte, est exempt des lourdeurs propres &#224; l'exercice universitaire. Quant &#224; ceux, conquis par les auteurs turcs d&#233;couverts au fil des pages et d&#233;sireux d'en savoir plus, ils pourront avec bonheur se r&#233;f&#233;rer &#224; la riche bibliographie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nombreux auteurs fran&#231;ais, &#171; flanqu&#233;s de l'interminable cohorte de journalistes et de diplomates &#187;, &#171; sans chercher &#224; &#233;galer Nerval ou Gautier &#187;, sans avoir le talent d'Albert Londres, ni l'exactitude du regard de Michel Butor ou encore l'&#339;il de Le Corbusier, ont livr&#233; leurs impressions d'Istanbul. Si certains d'entre eux sont cit&#233;s et comment&#233;s, c'est toutefois afin de r&#233;pondre &#224; une question : &#171; racontent-ils ce qu'ils ont vu, cru voir ou auraient aim&#233; voir ? &#187; Mais avant tout, l'ouvrage nous conduit sur les traces de g&#233;n&#233;rations d'&#233;crivains turcs, &#233;tudiants ou exil&#233;s, qui ont fait le chemin inverse, jetant leur d&#233;volu sur Paris, ville longtemps mythique, notamment Montparnasse et le Quartier Latin, d'o&#249; le titre &#171; rive gauche &#187; transpos&#233; dans le centre-ville europ&#233;en d'Istanbul. Qu'ont-ils &#233;crit sur leur exp&#233;rience parisienne ? Celle-ci a-t-elle influenc&#233; leur &#233;criture et leur qu&#234;te de modernit&#233; ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; l'heure o&#249; le fran&#231;ais est en chute libre en Turquie (mais tout n'est-il pas mis en &#339;uvre pour emp&#234;cher les candidats francophones de fr&#233;quenter les bancs de nos universit&#233;s ?!), &lt;i&gt;Istanbul rive gauche&lt;/i&gt; nous rappelle que cette langue connut un &#226;ge d'or de 1870 aux ann&#233;es 1940 : &#171; Ignorer le fran&#231;ais, et m&#234;me de ne pas traduire de cette langue, paraissait alors impossible pour qui se disait intellectuel. &#187; Or, ces d'&lt;i&gt;entelekt&#252;el&lt;/i&gt; et artistes &lt;i&gt;bohem&lt;/i&gt; (&#171; boh&#232;mes &#187;), dont les &#233;crits et le parcours nous sont restitu&#233;s, avaient leur quartier : Pera (&#171; l'autre c&#244;t&#233; &#187; en grec, l'ancienne ville franque, &#171; m&#233;cr&#233;ante &#187;, longtemps peupl&#233;e d'Arm&#233;niens, de Juifs, de Grecs, de Levantins et d'&#233;trangers), devenu Beyo&#287;lu (ville dans la ville, sulfureuse, &#171; v&#233;n&#233;neuse &#187;, lieu de perdition et de d&#233;bauche avec ses tavernes, caf&#233;s, cabarets et maisons closes). Ce quartier n'a pas manqu&#233; d'inspirer de nombreux artistes, mais Timour Muhidine d'innover, de &#171; combler un vide &#187;, en interrogeant &#171; le rapport tr&#232;s puissant que cette partie de la ville a entretenu avec l'imaginaire po&#233;tique et la litt&#233;rature turque &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce livre peut se lire comme une longue d&#233;ambulation urbaine, dans l'espace et le temps, de laquelle surgit toute une galerie de portraits. Tout d'abord, Ahmet Mithat Efendi, auteur d'&lt;i&gt;Un Turc &#224; Paris&lt;/i&gt; (1876), roman qui d&#233;montre que l'on peut r&#234;ver de la capitale fran&#231;aise sans pour autant s'y rendre (la ville r&#233;elle importe peu, point de vue de P&#233;rec dans &lt;i&gt;Esp&#232;ces d'espaces&lt;/i&gt;), autrement dit, l'absence de d&#233;placement peut se r&#233;v&#233;ler plus f&#233;cond pour l'imaginaire. Exil&#233; politique &#224; Rhodes, Ahmet Mithat Efendi n'aurait eu recours qu'au Baedeker et au Joanne (l'anc&#234;tre du Guide bleu et son &#233;quivalent allemand), plus encore &#224; la correspondance avec son ami Teodor Kasap, un Grec ottoman qui, selon la l&#233;gende, aurait &#233;t&#233; invit&#233; par un officier fran&#231;ais rencontr&#233; durant la guerre de Crim&#233;e &#224; le suivre &#224; Paris pour y perfectionner son fran&#231;ais et devenir un temps le secr&#233;taire d'Alexandre Dumas p&#232;re. Toujours est-il que de retour en Turquie, Teodor Kasap a traduit &lt;i&gt;Le Comte de Monte-Cristo&lt;/i&gt;, tandis qu'Ahmet Mithat Efendi, apr&#232;s un s&#233;jour en Europe, &#224; la fin des ann&#233;es 1880, a publi&#233; un trait&#233; de savoir-vivre, &lt;i&gt;Les bonnes mani&#232;res en Europe ou &#224; la franque&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Parmi les plus longs s&#233;jours parisiens, de 1903 &#224; 1912, et l'un des plus fructueux, donnant lieu &#224; &#171; une r&#233;volution psychologique et artistique &#187;, celui du jeune Yahya Kemal Beyatli, appel&#233; &#224; devenir le ma&#238;tre reconnu et adul&#233; du monde litt&#233;raire turc - une table de la Closerie des Lilas porte d'ailleurs son nom, &#224; c&#244;t&#233; de celui du philhell&#232;ne Jean Mor&#233;as, dont il fr&#233;quentait le cercle. Variant les supports et les documents, Timour Muhidine mentionne le choix d'un grand nombre de cartes postales envoy&#233;es par Yahya Kemal &#224; son p&#232;re, v&#233;ritable &#171; catalogue de son imaginaire sur la ville &#187;. &#192; la m&#234;me p&#233;riode, on apprend la publication, au Mercure de France, d'une premi&#232;re anthologie de la po&#233;sie turque, &#339;uvre conjointe d'un auteur suisse qui a longuement s&#233;journ&#233; dans la capitale ottomane, Edmond Fazy, et de l'intellectuel et critique litt&#233;raire Abd&#252;lhalim Memduh, exil&#233; en Europe o&#249; il meurt en 1905, lors de la parution de cette &lt;i&gt;Anthologie de l'amour turc&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le chapitre sur la Belle &#201;poque du Pera/Beyo&#287;lu occidentalis&#233;, de 1870 &#224; la proclamation de la R&#233;publique turque, en 1923, est ponctu&#233; de perles, parmi lesquelles : l'image de la Parisienne, all&#232;grement fantasm&#233;e, comme en t&#233;moigne un roman de l'extravagant H&#252;seyin Rahmi G&#252;rp&#305;nar, &lt;i&gt;Anjel&lt;/i&gt; (Ang&#232;le), laquelle est pr&#233;sent&#233;e comme une ancienne ma&#238;tresse de Baudelaire ! &#8211; st&#233;r&#233;otype, avec Verlaine, de la boh&#232;me parisienne. Le triomphe de &lt;i&gt;La Dame aux cam&#233;lias&lt;/i&gt; d'Alexandre Dumas fils &#8211; livre de chevet de sa jeunesse reconna&#238;tra Ya&#351;ar Kemal. On traduit alors les romans fran&#231;ais, &#171; &#224; tour de bras &#187;, moins les &#339;uvres majeures (quelques ouvrages de F&#233;nelon, Chateaubriand, Voltaire et Hugo except&#233;s) que les grands succ&#232;s de librairie (trente-neuf livres de Jules Verne) et plus encore les romans populaires. Ainsi, la premi&#232;re romanci&#232;re turque, Fatma Aliye, traduit Georges Ohnet, auteur de best-sellers largement tomb&#233; dans l'oubli. &#192; l'&#233;poque comme &#224; l'heure actuelle, toute proportion gard&#233;e, il s'agit de r&#233;pondre aux attentes des contemporains et aux lois du march&#233; du livre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le fran&#231;ais s'invite &#233;galement dans l'argot du monde interlope de Pera/Beyo&#287;lu o&#249; &lt;i&gt;alfons&lt;/i&gt; d&#233;signe un souteneur tandis que se met en place un folklore peupl&#233; de voyous et de fiers &#224; bras, ou encore de truands qui s&#233;vissent au port de Galata, fr&#232;res jumeaux des &#171; Apaches &#187; des grandes villes fran&#231;aises. Tout aussi r&#233;jouissante, la verve satirique &#224; l'encontre des Turcs entich&#233;s d'Europe, dandys &lt;i&gt;alla franga&lt;/i&gt; affubl&#233;s de surnoms tels que &lt;i&gt;didon&lt;/i&gt; (parce que durant la guerre de Crim&#233;e, les officiers fran&#231;ais ponctuaient leurs discours par des &#171; dis donc ! &#187;), ou encore &lt;i&gt;mon&#351;er&lt;/i&gt; (du d&#233;suet &#171; Mon cher &#187;, comme signe d'une haute civilit&#233;) et &lt;i&gt;z&#252;ppe&lt;/i&gt; (du fran&#231;ais &#171; hupp&#233; &#187;, encore tr&#232;s employ&#233; et l'&#233;quivalent de &#171; snob &#187;). Des &#233;crivains se moquent, &#224; l'inverse, des Turcs d'antan, voire s'amusent &#224; adopter leur voix offusqu&#233;e : engin infernal que le &lt;i&gt;chem'a-doufer&lt;/i&gt; (chemin de fer), plaisirs suspects que les &lt;i&gt;tiyatro&lt;/i&gt;, sid&#233;ration face &#224; &#171; l'armoire magique &#187; du Pera Palace, l'ascenseur de l'h&#244;tel de la Compagnie des Wagons-Lits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ville dite &#171; honteuse &#187; fait essentiellement r&#233;f&#233;rence &#224; l'occupation d'Istanbul (Anglaise, Fran&#231;aise et Italienne) de novembre 1918 &#224; octobre 1923, p&#233;riode qui voit l'arriv&#233;e massive de Russes blancs. Ces derniers, surtout pr&#233;sents dans la restauration et les cabarets, qui recrutent danseurs et chanteurs, marquent de leur empreinte les folles nuits du Pera/Beyo&#287;lu et frappent aussi les esprits (serveuse en d&#233;collet&#233; coiff&#233;e &#224; la gar&#231;onne, &lt;i&gt;kosomatris&lt;/i&gt;, &#171; entra&#238;neuse &#187; r&#233;elle ou suppos&#233;e, femme artiste &#233;mancip&#233;e). Apr&#232;s 1923, dans &#171; la nouvelle Turquie &#187; et bien qu'Istanbul ait perdu son titre de capitale, le quartier poursuit sa vocation de &#171; tour de Babel &#187;, &#224; travers ses bars, ses night-clubs, ses premiers orchestres de jazz, ses restaurants, mais surtout dans l'imaginaire, avec l'id&#233;e puissamment ancr&#233;e, d'un &#171; gai Pera &#187;. Cet attrait, par-del&#224; les romans et chroniques de qualit&#233; variable, est renforc&#233; par le d&#233;veloppement de l'image : le cin&#233;ma, qui suscite un v&#233;ritable engouement, et la peinture moderne, nouveau mode d'expression artistique qui attire peu l'attention du monde des lettres, &#171; les plasticiens turcs n'ayant trouv&#233; aucun Apollinaire pour commenter leur modernit&#233;. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais qu'est-ce que la boh&#232;me &lt;i&gt;alla turca&lt;/i&gt; ? Contrairement &#224; Paris, il ne s'agit pas de s'opposer &#224; une bourgeoisie urbaine (celle-ci n'existe pas encore &#224; Istanbul), mais de se d&#233;marquer des &#171; principes &#233;triqu&#233;s de la vie turque conventionnelle &#187; et de l'emprise familiale pour les plus jeunes. Parmi les dignes repr&#233;sentants de ce mode d'existence &#171; libre de toute entrave &#187;, le po&#232;te Neyzen Tevfik, esprit libertaire et caustique dans la lign&#233;e d'une ancienne tradition soufie, satiriste hors-pair doubl&#233; d'un joueur de ney d'exception qui cumule les signes de diff&#233;rence : vivre &#224; l'occasion &#171; sous les ponts &#187;, grande consommation de stup&#233;fiants et de raki, &#234;tre tax&#233; de folie (avec une dizaine d'internements en h&#244;pitaux psychiatriques). Un m&#234;me sort sera r&#233;serv&#233; au peintre Muall&#226; d&#232;s les premiers signes de &#171; d&#233;viance &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Toutefois, Sait Faik, mentionn&#233; &#224; diverses reprises, est pr&#233;sent&#233; comme &#171; l'incarnation la plus aboutie de la vie d'artiste boh&#232;me &#187; : c&#233;libataire, sans profession, &#171; fl&#226;neur inv&#233;t&#233;r&#233; &#187;, familier des laiss&#233;s-pour-compte et des marginaux, &#171; grand buveur devant l'&#233;ternel &#187;, il est consid&#233;r&#233; comme le seul, dans la litt&#233;rature turque, &#171; &#224; avoir accompli ce tour de force d'une &#233;laboration d'un paysage urbain convaincant &#187;, mais aussi d'avoir &#233;t&#233; &#171; capable d'appr&#233;cier la force de la modernit&#233; de Beyo&#287;lu tout en fustigeant ses travers ridicules &#187;. Cependant, est-il soulign&#233;, au moment o&#249; Sait Faik recr&#233;&#233; sa ville, dans les ann&#233;es 1940 et jusqu'&#224; sa mort, en 1954 (un an avant les saccages et les pillages de biens appartenant &#224; des non-musulmans, surtout &#224; Beyo&#287;lu), le cosmopolitisme auquel il rend hommage est en passe d'&#234;tre r&#233;volu. Son regard port&#233; sur les &#238;les des Princes, longtemps peupl&#233;s de Grecs (et Sait Faik habitait sur l'une d'entre elles, Burgaz) a des accents de &#171; pastorale &#187;. De m&#234;me, ses nouvelles d'itin&#233;rance dans Beyo&#287;lu, parfois proches de po&#232;mes en prose, dont le d&#233;sespoir ambiant est frappant, sont proches de &#171; l'&#233;l&#233;gie &#187;. L'occasion aussi de rappeler que dans la communaut&#233; polyglotte stambouliote, chr&#233;tienne et juive, peu de litt&#233;rateurs d'envergure ont &#233;merg&#233; : &#171; Malheureusement, la Turquie n'a pas produit un Georges Henein ou un Georges Sch&#233;had&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_496 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/9782271095213-475x500-1.jpg' width='500' height='328' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Un hommage est rendu au chroniqueur Fikret Adil, &#171; figure cl&#233; de l'activit&#233; culturelle de Beyo&#287;lu, passeur, interm&#233;diaire, injustement n&#233;glig&#233;, pur produit de la francophilie turque des ann&#233;es 1930-1940 &#187;. Premier traducteur fran&#231;ais de po&#232;mes de N&#226;z&#305;m Hikmet, mais aussi de pi&#232;ces de Giraudoux et de Ionesco, il est l'interlocuteur privil&#233;gi&#233; des &#233;trangers de passage qui, sit&#244;t d&#233;barqu&#233;s, viennent frapper &#224; sa porte. C&#244;t&#233; fran&#231;ais : Malraux, Michaux (simple escale &#224; l'occasion d'une lointaine exp&#233;dition en Asie, en 1929), et vingt ans plus tard, Cocteau qui, fait rarissime, rencontre des artistes turcs, fr&#233;quente les th&#233;&#226;tres de Beyo&#287;lu et se pr&#234;te &#224; une s&#233;ance de d&#233;dicaces chez Hachette (parmi les c&#233;l&#232;bres librairies du quartier, associ&#233;es &#224; &#171; une universit&#233; permanente &#187;). En 1949, soit la m&#234;me ann&#233;e que Jean Cocteau, Philippe Soupault, de passage en Turquie et &#171; avide de contacts &#187;, se rend dans les locaux de la revue &lt;i&gt;Yaprak&lt;/i&gt; o&#249; il s'entretient avec les po&#232;tes Orhan Veli, Oktay Rifat et Melih Cevdet Anday. La rencontre a lieu &#224; Ankara, la capitale turque, &#171; ville nouvelle &#187; pour laquelle l'engouement n'a pas fait long feu, la majorit&#233; des &#233;crivains turcs se reconnaissant dans la c&#233;l&#232;bre formule de Yahya Kemal : &#171; Ce que je pr&#233;f&#232;re &#224; Ankara est mon retour &#224; Istanbul. &#187; Toujours est-il que Cocteau et Soupault font figure d'exception, avec l'anthropologue Alain Gheerbrant, qui en 1956-1957, se rend avec les &#233;crivains Sahabattin Ey&#252;bo&#287;lu et Ya&#351;ar Kemal sur les plateaux du Taurus et en Anatolie, o&#249; il enregistre des chants rituels d'anciens nomades et A&#351;&#305;k Veysel, le c&#233;l&#232;bre barde qui perp&#233;tue une tradition orale ancestrale, &#233;voqu&#233;e dans le premier chapitre du livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Istanbul, ann&#233;e z&#233;ro &#187;, des ann&#233;es 1954 &#224; 1968, d&#233;bute avec une nouvelle g&#233;n&#233;ration d'&#233;crivains, mais aussi d'intellectuels et d'artistes d'opposition pour qui Paris devient un lieu d'exil ou de refuge. Certains s'y installent d&#233;finitivement : Pertev Naili Boratav, grand sp&#233;cialiste de la litt&#233;rature populaire turque, le peintre Abidin Dino et sa femme, G&#252;zin, femme de lettres et traductrice avec laquelle Timour Muhidine s'est r&#233;guli&#232;rement entretenu (elle figure en bonne et due forme dans les remerciements). Parmi les &#233;crivains &#224; s&#233;journer quelques ann&#233;es, Sahabattin Ey&#252;bo&#287;lu, qui dans ses lettres publi&#233;es dans la revue &lt;i&gt;Varl&#305;k&lt;/i&gt;, ne se contente pas de raconter, mais &#171; traque les clich&#233;s, d&#233;nonce l'arri&#233;ration ou la b&#234;tise, quelle que soit la nation qui la suscite, et instaure un dialogue franco-turc comme aucun autre auteur de sa g&#233;n&#233;ration. &#187; Cependant, les &lt;i&gt;Lettres de Paris&lt;/i&gt; de Sahabattin Ey&#252;bo&#287;lu, compte tenu de sa position d'universitaire en Turquie, passent sous silence sa rencontre avec Tristan Tzara, en pleine campagne pour la lib&#233;ration de N&#226;z&#305;m Hikmet, et ses traductions fran&#231;aises du po&#232;te, pour lesquelles Ey&#252;bo&#287;lu recourt &#224; un pseudonyme. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour Atill&#226; Ilhan, la vente &#224; la cri&#233;e de &lt;i&gt;L'Humanit&#233;&lt;/i&gt; sur les quais de Marseille appara&#238;t comme &#171; le comble de la libert&#233;. &#187; Il d&#233;clarera, bien des ann&#233;es plus tard, lors d'un entretien : &#171; Pendant longtemps, j'ai &#233;t&#233; incapable d'aimer la France. Je n'aime toujours pas beaucoup les Fran&#231;ais. Contrairement &#224; ce que nous pensons, les Fran&#231;ais ne sont pas raffin&#233;s et d&#233;licats. Ils n'aiment pas les &#233;trangers. [&#8230;] Quelque chose comme l'&#233;gocentrisme r&#232;gne et l'id&#233;e d'un europ&#233;ocentrisme existe. Ils se disent : &#8220;Le monde est &#224; nous et tout de qui vient de nous est universel.&#8221; Et les autres peuples na&#239;fs le croient. Les moins na&#239;fs ne se laissent pas avoir. &#187; Le ton est donn&#233;, il s'affiche et ne reste plus cantonn&#233; &#224; la sph&#232;re priv&#233;e. Le maitre-livre d'Atill&#226; Ilhan, &lt;i&gt;Les Noirs ne se ressemblent pas&lt;/i&gt;, d&#233;crit le Paris des &#233;tudiants &#233;trangers, en pleine d&#233;colonisation, surtout du point de vue des ex-colonis&#233;s, jeunes gens avides de connaissances, d'exp&#233;riences politiques et amoureuses. &lt;br class='autobr' /&gt;
Aux antipodes des &#233;crits r&#233;alistes d'Atill&#226; Ilhan, ceux de Demir &#214;zl&#252;, &#171; porte-&#233;tendard de la prose exp&#233;rimentale des ann&#233;es 1950-1960 &#187;, fascin&#233; par &lt;i&gt;Les Cahiers de Malte Laurids Brigge&lt;/i&gt; de Rilke &#8211; le nouveau livre de chevet de toute une g&#233;n&#233;ration d'&#233;crivains turcs. Parmi les recueils de ce &#171; fl&#226;neur des deux rives &#187;, &lt;i&gt;Rues d'Angoisse&lt;/i&gt;, publi&#233; en 1966, bilan litt&#233;raire de son s&#233;jour parisien, mais dont les meilleurs textes sont ceux &#171; d&#233;ambulatoires et r&#233;flexifs &#187; qui incitent &#224; repenser Istanbul, &#171; une ville cach&#233;e &#187;, qui n'est autre que &#171; le principal non-dit de la cit&#233;, son pass&#233; byzantin et grec, l'aspect franc et chr&#233;tien de Beyo&#287;lu &#187;. Ou encore Ferit Edg&#252;, qui a v&#233;cu &#224; Paris de 1959 &#224; 1964, au pessimisme radical, traducteur de Michaud (&lt;i&gt;Un barbare en Asie&lt;/i&gt;), de Beckett, dont les &#233;crits empruntent des th&#233;matiques et, plus encore, le phras&#233;, ou encore se placent sous l'&#233;gide de Kafka, avec des fables tiss&#233;es d'absurde, dont ce texte au titre merveilleux : &lt;i&gt;Le cryptozoologue que le chien a mordu&lt;/i&gt; ! &lt;br class='autobr' /&gt;
Lors de leur s&#233;jour parisien, des &#233;tudiants turcs se voient priv&#233;s de leur bourse d'&#233;tude, comme Sel&#226;hattin Hilav, parce qu'attir&#233; par &lt;i&gt;La th&#233;orie du roman&lt;/i&gt; de Lukacs et jug&#233; trop proche du marxisme. Avant de se tourner vers Freud et le surr&#233;alisme, il entreprend de la traduction de &lt;i&gt;La Naus&#233;e&lt;/i&gt; de Sartre (quatre d&#233;cennies plus tard, il traduira magistralement &lt;i&gt;Le Voyage en Orient&lt;/i&gt; de Nerval). Mais dans les ann&#233;es 1960, &#171; une furie existentialiste &#187; s'empare des milieux intellectuels turcs, m&#234;me les conservateurs cherchent dans ce courant largement identifi&#233; comme ath&#233;e des &#233;chos &#224; leurs propres interrogations. La quantit&#233; d'articles consacr&#233;s &#224; l'existentialisme, ainsi qu'un tableau des traductions et retraductions, avec titres et dates de parution des livres de Sartre donnent une id&#233;e de l'ampleur du ph&#233;nom&#232;ne. Une r&#233;serve cependant : &#171; Le Sartre philosophe ne recueille pratiquement aucun &#233;cho ; ce qui n'est gu&#232;re surprenant consid&#233;rant le manque de cadres (sous-entendu de professeurs de philosophie) permettant alors d'assimiler les th&#233;ories expos&#233;es dans &lt;i&gt;L'&#202;tre et le N&#233;ant&lt;/i&gt;. &#187; Autre point, plus anecdotique, mais non moins r&#233;v&#233;lateur, &#171; le p&#233;riple d&#233;senchant&#233; &#187; de Sartre et de Simone de Beauvoir en Turquie dans la d&#233;cennie 1960, &#171; pays inconnu pour lequel ils n'ont aucune cl&#233; &#187; et o&#249;, malgr&#233; leur notori&#233;t&#233;, &#171; il ne se passe rien &#187; - d&#233;ception partag&#233;e par les Turcs qui auraient souhait&#233; les rencontrer, surtout dans la p&#233;riode suivant le coup d'&#201;tat du 27 mai 1960&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nettement plus confidentielle, une remarquable anthologie de textes surr&#233;alistes publi&#233;e au d&#233;but des ann&#233;es 1960, &#171; manifeste &#187; vraisemblable, bien que non revendiqu&#233;, de toute une g&#233;n&#233;ration de po&#232;tes et de prosateurs. L'ouvrage en deux volumes, initiative de trois jeunes auteurs francophiles (Engin Ertem, Onat Kutlar et Sel&#226;hattin Hilav), lesquels re&#231;oivent soutien et caution d'Andr&#233; Breton, para&#238;t aux &#233;ditions Yay&#305;nyevi que dirige Memet Fuat &#8211; &#233;diteur, mais aussi critique litt&#233;raire, traducteur, r&#233;dacteur en chef de la revue &lt;i&gt;Yeni Dergi&lt;/i&gt;, en qui Timour Muhidine d&#233;c&#232;le &#171; quelque chose de Maurice Nadeau, la m&#234;me ouverture, la m&#234;me libert&#233; d'esprit et le flair infaillible &#187;. Transmettre &#171; ces diamants litt&#233;raires &#187;, au contenu autrement plus subversif que bien des trait&#233;s politiques, &#171; constituait &#224; la fois un d&#233;fi et un exploit &#187;, n'emp&#234;che que la censure n'y a vu que du feu : le mot &lt;i&gt;ger&#231;ek&#252;st&#252;c&#252;l&#252;k&lt;/i&gt;, &#171; surr&#233;alisme &#187;, n'&#233;tait pas interdit, de plus, il faisait plut&#244;t songer &#224; un terme scientifique&#8230; &#192; la question de savoir pourquoi la r&#233;ception du surr&#233;alisme, dont le projet r&#233;volutionnaire faisait se rejoindre Marx et Rimbaud (&#171; transformer le monde &#187;, &#171; changer la vie &#187;) est rest&#233;e confidentielle en Turquie, en dehors de quelques lecteurs d'exception ? La r&#233;ponse peut se r&#233;sumer en une phrase : cette r&#233;volution paraissait trop abstraite aux auteurs turcs, lesquels cherchaient des propositions concr&#232;tes, plus en prise avec la r&#233;alit&#233; politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'avant dernier chapitre, qui s'&#233;tend de 1968 aux ann&#233;es 1980, s'ouvre sur un nouveau visage de Beyo&#287;lu, celui des affrontements (notamment ceux du &#171; Dimanche noir &#187;, du 16 f&#233;vrier 1969, place Taksim, entre des fractions de gauche et la droite ultra-nationaliste, cette derni&#232;re soutenue par la police). La radicalisation des combats politiques entra&#238;ne le d&#233;veloppement de nouvelles conceptions litt&#233;raires. N&#226;z&#305;m Hikmet, qui meurt en 1963 en URSS, dont les ouvrages sont dor&#233;navant r&#233;guli&#232;rement publi&#233;s, est &#233;rig&#233; en &#171; ic&#244;ne &#187; du po&#232;te pers&#233;cut&#233;. Les deux auteurs fran&#231;ais qui, avec Sartre, dominent dor&#233;navant la sc&#232;ne sont Malraux et Aragon. Le th&#233;&#226;tre de l'absurde c&#232;de la place &#224; celui de Brecht. &#171; Que ce soient sous forme de livres, d'extraits de revue et d'articles de d&#233;bat, la p&#233;riode 1964-1971 se passionne pour la n&#233;buleuse des id&#233;es de gauche avec un fort tropisme marxistes orthodoxe &#187; : traduction de Marx, Engels, L&#233;nine, mais aussi Mao Ts&#233;-toung et Enver Hodja. &#192; Beyo&#287;lu, on constate pourtant &#171; un hiatus &#187; : les jeunes politis&#233;s comme les intellectuels engag&#233;s aspirent &#224; une communion avec le peuple, les ouvriers et les paysans, mais ils n'ont de cesse de d&#233;noncer comme un fl&#233;au la ruralisation du quartier, son &#171; anatolisation &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beyo&#287;lu reste encore, pour un temps, le lieu privil&#233;gi&#233; d'un mode de vie artistique, avec ses librairies, ses quelques caf&#233;s d'intellectuels rescap&#233;s de la belle &#233;poque, qui c&#244;toient un monde de plus en plus interlope. Durant cette p&#233;riode, la figure la plus marginale est celle d'O&#287;uz Hal&#251;k Alpla&#231;in, surnomm&#233; &#171; O&#287;uz l'ectoplasme &#187; par ses amis, lesquels ont laiss&#233; quantit&#233;s d'anecdotes sur cet homme insaisissable, aux origines &#233;nigmatiques, h&#233;berg&#233; chez les uns et les autres, vivotant gr&#226;ce &#224; des travaux de n&#232;gre litt&#233;raire (traduction de romans policiers et r&#233;daction de scenarii pour les studios Ye&#351;il&#231;am, l'industrie des films populaires de l'&#233;poque). Un &#233;crivain sans &#339;uvre, &#224; l'exception d'un ouvrage d'une trentaine de pages d&#233;di&#233; &#224; la musique : &lt;i&gt;Le Rock'n'roll secoue la plan&#232;te&lt;/i&gt;, publi&#233; en 1956. &lt;br class='autobr' /&gt;
Des femmes de lettres lui ont ouvert leur porte, signe que l'univers masculin de la boh&#232;me gagne en mixit&#233; : Leyla Erbil (premier auteur turc &#224; porter &#171; un regard critique sur ses propres bourgeois r&#233;volutionnaires &#187;) et, plus encore, Tezer &#214;zl&#252; (qui &#233;crit n'avoir pas voulu jouer un r&#244;le dans la lutte r&#233;volutionnaire, mais cherch&#233; &#224; s'affranchir &#171; du cadre &#233;triqu&#233; o&#249; les petits bourgeois enferment la libert&#233; &#187;). Dans &lt;i&gt;Les Nuits froides de l'enfance&lt;/i&gt;, r&#233;cit largement autobiographique, Tezer, s&#339;ur cadette de Demir &#214;zl&#252;, d&#233;crit sa fuite en Europe et son arriv&#233;e &#224; Paris (une ville d'Europe comme une autre), porte des Lilas, &#224; bord d'un camion qui l'a prise en auto-stop. Dans le chapitre intitul&#233; &#171; Le concert de L&#233;o Ferr&#233; &#187;, son &#233;criture incisive, d&#233;pouill&#233;e de tout artifice, de toute anecdote, s'inscrit en rupture compl&#232;te avec les nouvelles parisiennes, &#233;maill&#233;es de poncifs &#233;cul&#233;s et d'images urbaines convenues, de quantit&#233; d'auteurs turcs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mythe parisien a v&#233;cu, mais pour une nouvelle g&#233;n&#233;ration d'&#233;crivains francophones &#8211; Selim Ileri, Nedim G&#252;rsel, Enis Batur &#8211; pour qui le choix de la langue est primordial, Paris reste le c&#339;ur de l'&#233;mulation intellectuelle, la ville qui offre de vastes possibilit&#233;s de produire et de d&#233;battre, avec &#171; la conviction largement partag&#233;e d'appartenir &#224; une famille litt&#233;raire internationale o&#249; Borges rejoint Beckett &#187;. Mais au terme de ce chapitre, un double constat s'impose : &#171; En France, la r&#233;ception de la culture et de la litt&#233;rature turques contemporaines des ann&#233;es 1960 &#224; 1980 aura &#233;t&#233; manqu&#233;e [&#8230;], et si quelques auteurs fran&#231;ais ont montr&#233; quelque curiosit&#233; pour cette litt&#233;rature, &#224; travers N&#226;z&#305;m Hikmet, puis Ya&#351;ar Kemal, ce fut toujours &lt;i&gt;depuis&lt;/i&gt; Paris. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Pourquoi la modernit&#233; et les foisonnantes recherches de la prose turque, n&#233;es de l'esprit de boh&#232;me, n'ont pas connu de passage en fran&#231;ais ? Pour l'auteur, il faut tenir compte de la concurrence d'autres litt&#233;ratures &#233;trang&#232;res (notamment arabe et extr&#234;me-orientale), mais aussi la diffusion de la francophonie africaine et antillaise, qui suscitaient alors plus d'int&#233;r&#234;t que la litt&#233;rature turque. De plus, celle-ci manquait de traducteurs, de m&#233;diateurs et de passeurs litt&#233;raires &#8211; fonction que Timour Muhidine assume dor&#233;navant, contre vents et mar&#233;es. Il voit aussi dans cette &#171; r&#233;ception retard&#233;e &#187;, l'id&#233;e d'une imitation, comme si Pera/Beyo&#287;lu n'avait &#233;t&#233; qu'un Occident factice, ses textes urbains calqu&#233;s sur le mod&#232;le fran&#231;ais. Son ouvrage, souligne-t-il dans les toutes derni&#232;res pages, &#171; soutient que cette approche superficielle est erron&#233;e &#187; : Pera/Beyo&#287;lu, &#224; l'&#233;coute du miroir parisien, est avant tout &#171; le lieu g&#233;ographique et symbolique d'une cr&#233;ation artistique &lt;i&gt;moderne&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;nationale&lt;/i&gt;. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Le titre choisit pour clore ce livre, &#171; Adieu Pera &#187;, de m&#234;me deux expressions qui reviennent fil des pages &#8211; &#171; chant du cygne &#187; et &#171; textes couleur s&#233;pia &#187; &#8211; r&#233;v&#232;lent, par-del&#224; la nostalgie de bon ton, qu'il ne faut pas s'y tromper : le cosmopolitisme est lettre morte. &#192; cet &#233;gard, il est rappel&#233; que Bilge Karasu, un des ma&#238;tres de la prose moderne, parfait polyglotte, de p&#232;re juif et de m&#232;re grecque, &#171; produit final du cosmopolitisme p&#233;rote de l'entre-deux-guerres &#187;, avait d&#233;cid&#233; de s'&#233;tablir et d'enseigner &#224; Ankara, &#171; comme pour purifier son &#234;tre et son &#233;criture des trop lourds souvenirs du vieux Pera &#187;. Rien n'a filtr&#233;, jusque dans les ann&#233;es 1970, encore que de mani&#232;re oblique, de ses origines ni de son enfance. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les tous derniers paragraphes du livre font explicitement r&#233;f&#233;rence &#224; des &#171; d&#233;nis successifs &#187; (apr&#232;s tout, &#171; les minoritaires &#187;, comme on les appelle en Turquie, ne se sont pas volatilis&#233;s comme par enchantement), mais ils rendent surtout hommage aux &#171; fulgurances cr&#233;atrices &#187; de la litt&#233;rature turque contemporaine, en un lieu pr&#233;cis, Istanbul rive gauche, qui n'a &#171; cess&#233; d'affirmer son particularisme, de s'ancrer dans ses productions culturelles tout en d&#233;veloppant sa propre iconographie. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ultime pr&#233;cision : &lt;i&gt;Istanbul rive gauche&lt;/i&gt;, avec pour couverture une photographie de l'escalier Camondo (nom d'une c&#233;l&#232;bre famille juive s&#233;pharade) prise par Cartier-Bresson, donne &#224; voir, au fil des pages, une iconographie aussi riche qu'&#233;clectique : miniatures et tableaux, gravures et dessins, photographies et cartes postales, coupures de presse et brochures, couvertures de livres et de revues, cartes de la ville extraites d'anciens guides. Tous ces documents ont &#233;t&#233; glan&#233;s au fil d'une fr&#233;quentation passionn&#233;e des &lt;i&gt;sahaflar&lt;/i&gt;, &#171; bouquinistes &#187;, lesquels subsistent encore dans les sous-sols de Beyo&#287;lu, comme en t&#233;moigne une photographie prise par l'auteur et qui vient clore son ouvrage. Figure &#233;galement un plan du quartier, avec en miroir, les noms et les emplacements de nombreux &#233;tablissements (libraires, cin&#233;mas, restaurants, caf&#233;s et autres hauts lieux de rencontres) disparus depuis, &#224; de rares exceptions pr&#232;s. &#171; Capitale litt&#233;raire du 20e si&#232;cle, le vieux Beyo&#287;lu n'est plus &#187;, tel est le mot de la fin.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Rencontre le mercredi 27 mars &#224; la p&#233;niche Anako - Une histoire arm&#233;nienne</title>
		<link>https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=789</link>
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		<dc:date>2019-03-25T10:23:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Catherine Pinguet</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Une pr&#233;sentation du livre Une histoire arm&#233;nienne. La photographie dans l'Empire ottoman aura lieu &#224; 20 heures, le mercredi 27 mars &#224; la p&#233;niche Anako (bassin de la Villette, 34 quai de la Loire). &lt;br class='autobr' /&gt;
Pr&#233;sentation &#192; Constantinople, comme &#224; travers l'Empire ottoman, les Arm&#233;niens font figure de pionniers de la photographie, se passionnant tr&#232;s t&#244;t pour le nouveau m&#233;dium et ouvrant les premiers ateliers locaux. Une histoire arm&#233;nienne retrace les p&#233;rip&#233;ties de leurs carri&#232;res, notamment le (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;Une pr&#233;sentation du livre &lt;i&gt;Une histoire arm&#233;nienne. La photographie dans l'Empire ottoman&lt;/i&gt; aura lieu &#224; 20 heures, le mercredi 27 mars &#224; la p&#233;niche Anako (bassin de la Villette, 34 quai de la Loire).&lt;/strong&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pr&#233;sentation&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; Constantinople, comme &#224; travers l'Empire ottoman, les Arm&#233;niens font figure de pionniers de la photographie, se passionnant tr&#232;s t&#244;t pour le nouveau m&#233;dium et ouvrant les premiers ateliers locaux.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Une histoire arm&#233;nienne&lt;/i&gt; retrace les p&#233;rip&#233;ties de leurs carri&#232;res, notamment le parcours des fr&#232;res Abdullah, premiers photographes officiels de sa Majest&#233; Imp&#233;riale le Sultan, qui s'installent dans le quartier cosmopolite de P&#233;ra o&#249; la Grande Rue se transforme en centre photographique du Levant. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les images s&#233;lectionn&#233;es dans la collection Pierre de Gigord t&#233;moignent du talent de ces op&#233;rateurs, de l'&#233;volution du march&#233; et de l'engouement pour les cartes postales. Mais avant tout, ces photographies redonnent vie &#224; leur communaut&#233;, le millet arm&#233;nien, avant le &#171; Grand Crime &#187; et l'effondrement de l'Empire ottoman.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_459 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/pinguet1.jpg' width='500' height='475' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Avant-propos&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Chaque livre a une histoire, et celle du pr&#233;sent ouvrage n'a pas manqu&#233; de rebondissements. Qu'importe, au final, puisqu'il a d&#233;but&#233; sous le signe d'une rencontre, puis d'une amiti&#233;, entre un &#233;crivain-chercheur et un collectionneur, bien connu de ceux qui s'int&#233;ressent de pr&#232;s ou de loin &#224; l'Empire ottoman.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout a commenc&#233; par la commande d'un &#233;diteur qui souhaitait consacrer un livre &#224; un c&#233;l&#232;bre atelier de Constantinople, Abdullah Fr&#232;res, qui comme leur nom de famille ne l'indique pas &#233;taient d'origine arm&#233;nienne. Si un an plus tard, cette maison d'&#233;dition allait mettre la cl&#233; sous la porte, celle-ci m'a permis de faire la connaissance de Pierre de Gigord, &#224; l'automne 2008, puis de correspondre avec le professeur Dickran Kouymjian, qui a accept&#233; de lire mon travail. Au fil de nos &#233;changes entre Paris et l'universit&#233; de Fresno, en Californie, o&#249; il enseignait, j'ai re&#231;u un mail qui peut se r&#233;sumer ainsi : &#171; Ne vous limitez pas &#224; l'atelier des Abdullah, vous avez mati&#232;re &#224; &#233;crire un livre sur l'histoire de la photographie dans la capitale ottomane &#187;. Le conseil a port&#233; ses fruits et j'ai poursuivi mes recherches, aid&#233;e pour les documents en arm&#233;nien par Raymond H. K&#233;vorkian, &#224; la biblioth&#232;que Nubar. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces trois ann&#233;es de travail ont conduit &#224; un essai, &lt;i&gt;Istanbul, photographes et sultans 1840-1900&lt;/i&gt;, publi&#233; en 2011 par CNRS &#233;ditions et pour lequel Pierre de Gigord m'avait donn&#233; carte blanche pour le choix des photographies. Ce livre, rapidement &#233;puis&#233;, n'a pas &#233;t&#233; r&#233;&#233;dit&#233; et seule la traduction turque reste actuellement disponible. Sur ces entrefaites, Pierre m'a charg&#233;e, avec le photographe Philippe Blanchot, d'inventorier sa collection. Cette t&#226;che de longue haleine, passionnante (pas moins de 7 000 photographies s&#233;lectionn&#233;es, r&#233;pertori&#233;es et l&#233;gend&#233;es) m'a permis d'avoir une id&#233;e tr&#232;s pr&#233;cise de son contenu, d'une richesse exceptionnelle. &lt;br class='autobr' /&gt;
J'avais d&#233;j&#224; constat&#233; que les photographes arm&#233;niens &#233;taient particuli&#232;rement nombreux &#224; travers l'Empire ottoman, mais l'inventaire et la d&#233;couverte de nombreux studios ont r&#233;v&#233;l&#233; qu'ils d&#233;tenaient un quasi-monopole. J'ai d&#233;cid&#233; de savoir pourquoi, en &#233;crivant un second livre, mais aussi en retra&#231;ant l'histoire de leur communaut&#233; par le biais des photographies s&#233;lectionn&#233;es. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quand Xavier Mouginet, directeur de la maison d'&#233;dition Elytis, a accept&#233; ce projet, je pensais l'intituler, &lt;i&gt;Constantinople/Bolis, la &#171; Ville &#187; des Arm&#233;niens&lt;/i&gt;. Mais leur histoire ne se limite pas &#224; la capitale ottomane, loin s'en faut ! Pour ce livre, qui repose exclusivement sur une collection, nous devions aussi inclure les photographes des provinces de l'Empire ottoman. Leur production est moins connue que celle des ateliers de Constantinople, et par cons&#233;quent, d'autant plus pr&#233;cieuse. &#192; elle seule, notamment &#224; partir d'albums in&#233;dits, ce corpus pourrait donner lieu &#224; un autre livre. M&#234;me constat pour les cartes postales, notamment celles publi&#233;es par des &#233;diteurs arm&#233;niens, dont une infime partie a &#233;t&#233; retenue. &lt;br class='autobr' /&gt;
Tous les clich&#233;s ont &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;s par Philippe Blanchot, la haute r&#233;solution permettant d'entrer dans l'image, par plans rapproch&#233;s, et de redonner vie &#224; ces instantan&#233;s du pass&#233;. Je remercie Philippe, d'un professionnalisme exigeant et d'une constante bonne humeur, avec qui travailler a &#233;t&#233; un v&#233;ritable bonheur. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce livre est d&#233;di&#233; &#224; Osman Kavala, fondateur d'&lt;i&gt;Anadolu K&#252;lt&#252;r&lt;/i&gt;, &#171; Culture d'Anatolie &#187; qui a, entre autres, coproduit le court m&#233;trage d'animation de Serge Av&#233;dikian, &lt;i&gt;Chienne d'histoire&lt;/i&gt; (Palme d'Or au festival de Cannes 2010), accueilli dans son centre culturel, DEPO, &#224; Tophane, l'exposition du photographe Antoine Agoudjian, &lt;i&gt;Les yeux br&#251;lants&lt;/i&gt;, et une r&#233;trospective des fr&#232;res Dildilian, photographes arm&#233;niens en Asie mineure. Arr&#234;t&#233; le 18 octobre 2017, Osman Kavala est depuis incarc&#233;r&#233; &#224; la prison de Silivri, dans la p&#233;riph&#233;rie d'Istanbul. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;LA BAUDI&#200;RE, ao&#251;t 2018&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_460 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/pinguet2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/pinguet2.jpg' width='492' height='1007' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Photographies de l'atelier Dildilian Fr&#232;res (actifs de 1888 &#224; 1923)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_461 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/pinguet3.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/pinguet3.png' width='500' height='361' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans l'objectif des Dildilian Fr&#232;res : T&#233;moigner de l'histoire perdue d'une famille arm&#233;nienne&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Affiche de l'exposition qui a d&#233;but&#233; &#224; Istanbul (au centre culturel DEPO) et s'est poursuivie &#224; Marzevan (Merzifon, dans la province d'Amasya), &#224; Diyarbakir, Ankara et Erevan.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;t&#233; dernier, j'ai tenu &#224; localiser mon avant-propos (&#233;crit dans la propri&#233;t&#233; d'un ami ethnomusicologue, J&#233;r&#244;me Cler, o&#249; des stages de musiques balkaniques et orientales sont organis&#233;s depuis des ann&#233;es), et plus encore &#224; le dater (esp&#233;rant, sans trop y croire, une lib&#233;ration d'Osman Kavala) &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://baudiere.com/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://baudiere.com/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au moment de la parution de ce livre, le 16 novembre dernier, treize personnes ont &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;es : des universitaires (dont Bet&#252;l Bantay, math&#233;maticienne &#224; l'universit&#233; du Bosphore, Turgut Tarhanl&#305;, doyen de la facult&#233; de droit &#224; l'universit&#233; de Bilgi), des journalistes et des figures de la soci&#233;t&#233; civile accus&#233;s de &#171; d&#233;sob&#233;issance civile &#187; et de collaboration avec Osman Kavala dont l'organisation aurait &#171; financ&#233; et organis&#233; &#187; les &#233;v&#233;nements de Gezi et leur propagation, semant &#171; chaos et d&#233;sordre &#187; &#224; travers le pays. Les locaux d'&lt;i&gt;Anadolu K&#252;lt&#252;r&lt;/i&gt; ont &#233;t&#233; perquisitionn&#233;s et trois de ses responsables plac&#233;s en garde &#224; vue. Toutes ces personnes ont &#233;t&#233; lib&#233;r&#233;es le surlendemain, &#224; l'exception de Yi&#287;it Aksako&#287;lu (militant des droits de l'homme et repr&#233;sentant de la fondation n&#233;erlandaise Bernard van Leer en Turquie), incarc&#233;r&#233; &#224; la prison de Silivri.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En f&#233;vrier dernier, un procureur d'Istanbul a requis la prison &#224; perp&#233;tuit&#233; &#224; l'encontre d'Osman Kavala, accus&#233; de &#171; tentative de renversement du gouvernement &#187; pour avoir soutenu les &#233;v&#233;nements anti-gouvernementaux du printemps 2013. Quinze autres personnes sont vis&#233;es par cet acte d'accusation dont Yi&#287;it Aksako&#287;lu, l'avocat Can Atalay, l'architecte M&#252;cella Yap&#305;c&#305;, l'urbaniste Tayfun Kahraman. Ne seront pas pr&#233;sents sur le banc des accus&#233;s : Can D&#252;ndar (journaliste et ancien directeur en chef du quotidien &lt;i&gt;Cumhuriyet&lt;/i&gt;), exil&#233; en Allemagne ; l'acteur Mehmet Ali Alabora et sa femme, la com&#233;dienne Ay&#351;e P&#305;nar Alabora, r&#233;fugi&#233;s en Europe. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le proc&#232;s est fix&#233; au 24 juin prochain au tribunal de Silivri. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.osmankavala.org/en/about-osman-kavala&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.osmankavala.org/en/about-osman-kavala&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;Extraits :&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_462 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/pinguet4.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/pinguet4.jpg' width='461' height='846' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;G&#252;lmez Fr&#232;res, Le Bosphore des hauteurs de la rive asiatique ca. 1890&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; J'ai vu au cours de ma vie bien des pays et toutes sortes de merveilles, mais le souvenir des jardins de Silihdar est rest&#233; ineffa&#231;able. En tout lieu, j'ai emport&#233; ces jardins avec moi et je m'y suis r&#233;fugi&#233;e chaque fois que des nuages ont assombri mon horizon. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Zabel Essayan &#233;voquant &#224; Erevan, au d&#233;but des ann&#233;es 1930, le quartier de son enfance, sur la rive asiatique de Constantinople.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Zabel Hovhanessian, originaire de Constantinople, n'a que dix-sept ans quand elle part &#233;tudier la litt&#233;rature et la philosophie &#224; La Sorbonne. &#192; Paris, elle fr&#233;quente des &#233;crivains et des artistes, &#233;pouse le peintre Tigran Essayan, publie dans des revues arm&#233;niennes et fran&#231;aises, puis dirige la section f&#233;minine du journal &lt;i&gt;Dzaghig&lt;/i&gt;, &#171; Fleur &#187;. &#192; Constantinople peu apr&#232;s le r&#233;tablissement de la Constitution, elle se rend en Cilicie, en juin 1909, comme membre d'une commission d'enqu&#234;te mandat&#233;e par le patriarcat arm&#233;nien de Constantinople. Dans un ouvrage majeur traduit en fran&#231;ais sous le titre &lt;i&gt;Dans les ruines&lt;/i&gt;, Zabel Essayan relate son exp&#233;rience de pr&#232;s de trois mois, pr&#234;tant sa voix aux femmes et aux enfants rescap&#233;s, consciente, comme le seront d'autres &#233;crivains de &#171; l'&#226;ge des extr&#234;mes &#187;, des limites du langage et de la t&#226;che qui lui incombe. Au sujet des orphelins, question cruciale qui l'oppose au nouveau gouverneur d'Adana, Djemal bey (futur Djemal Pacha), qui voudrait imposer l'usage du turc dans les orphelinats, elle &#233;crit : &#171; Quand pour la premi&#232;re fois, j'ai vu ces centaines d'orphelins bl&#234;mes, je n'ai pu saisir, m&#234;me par un effort extr&#234;me, tout l'intensit&#233; de leur malheur ; c'est une chose qui, jusqu'&#224; ce jour, m'est rest&#233; impossible. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Zabel Essayan, seule femme, avec Marie Beylerian, &#224; figurer sur la liste des personnes &#224; arr&#234;ter, &#233;chappe &#224; la rafle du 24 avril 1915, se cache, puis trouve refuge en Bulgarie, d'o&#249; elle se rend &#224; Tiflis et &#224; Bakou (ville o&#249; elle transcrit et publie en 1917, &lt;i&gt;L'Agonie d'un peuple&lt;/i&gt;, premier t&#233;moignage d'un survivant, Hayg Toroyan). Du Caucase, elle ne cesse de recueillir et de traduire les t&#233;moignages de rescap&#233;s arm&#233;niens, qu'elle apporte &#224; Paris &#224; la fin de la guerre. &lt;br class='autobr' /&gt;
En 1933, elle pense trouver sa place de femme et d'&#233;crivain dans l'Arm&#233;nie sovi&#233;tique o&#249; elle s'installe avec ses deux enfants. Elle y publie un splendide r&#233;cit, &lt;i&gt;Les jardins de Silihdar&lt;/i&gt;, d&#233;crivant le quartier de son enfance, la vie quotidienne de l'&#233;poque et l'amour d'une fille pour son p&#232;re. Elle dispara&#238;t en 1943, apr&#232;s six ans d'incarc&#233;ration, entre la prison de Bakou et le chemin du goulag.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_463 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/pinguet5.jpg' width='500' height='734' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Chromolithographie publicitaire &#233;dit&#233;e par la Chocolaterie d'Aiguebelle et faisant partie d'une s&#233;rie consacr&#233;e aux massacres d'Arm&#233;niens de 1895.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1896, les sources diplomatiques et le Patriarcat arm&#233;nien de Constantinople font &#233;tat de cent mille &#224; deux cent mille morts, environ cinquante mille orphelins et un nombre incalculable de r&#233;fugi&#233;s. Dans l'histoire ottomane, pour trouver un massacre d'une telle ampleur, il faut remontrer au 16e si&#232;cle, sous le r&#232;gne de Selim 1er dit &#171; le Terrible &#187;, qui a men&#233; une guerre impitoyable contre les k&#305;z&#305;lbachs, partisans du souverain safavide Chah Ismail. Les croyances des k&#305;z&#305;lbachs, anc&#234;tres des al&#233;vis, s'apparentent &#224; un vaste syncr&#233;tisme religieux impr&#233;gn&#233; d'animisme, de chamanisme, de chiisme, de soufisme. Pour de nombreux sunnites, il s'agit de &#171; rebelles h&#233;r&#233;tiques &#187;, et pour les plus radicaux, de &lt;i&gt;gavur&lt;/i&gt;, &#171; infid&#232;les &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Des Arm&#233;niens ont &#233;chapp&#233; aux massacres en trouvant refuge aupr&#232;s de communaut&#233;s k&#305;z&#305;lbaches, notamment dans les montagnes du Dersim, ou encore aupr&#232;s de familles turques comme kurdes appartenant &#224; cette minorit&#233; musulmane qui, sous l'Empire ottoman comme &#224; l'heure actuelle, ne b&#233;n&#233;ficie d'aucun statut.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour les chr&#233;tiens, il n'&#233;tait nullement question de conversion &#233;tant donn&#233; qu'on na&#238;t al&#233;vi, on ne le devient pas. Cette communaut&#233; ne respecte pas les cinq piliers de l'islam, ne fr&#233;quente pas les mosqu&#233;es, mais se r&#233;unit entre hommes et femmes lors de c&#233;r&#233;monies, longtemps tenues secr&#232;tes, ponctu&#233;es de danses rituelles (&lt;i&gt;sema&lt;/i&gt;) et de chants. C&#233;l&#232;bre est le r&#233;pertoire des bardes al&#233;vis (&lt;i&gt;achik&lt;/i&gt;), po&#233;sies et &#233;pop&#233;es port&#233;es par la musique et le chant dont l'&#233;quivalent arm&#233;nien est celui des po&#232;tes itin&#233;rants (&lt;i&gt;achough&lt;/i&gt;). &#192; l'heure actuelle, &#233;voquer des anc&#234;tres arm&#233;niens, mais aussi une grand-m&#232;re ou des tantes, reste moins tabou chez les al&#233;vis qu'il ne l'est chez la majorit&#233; des Turcs sunnites, croyants ou non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_464 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/pinguet6.jpg.png' width='500' height='696' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Garabed Krikorian, Entr&#233;e solennelle de l'empereur Guillaume II &#224; J&#233;rusalem, le 31 octobre 1898&lt;/strong&gt; &lt;i&gt;(b&#226;timent municipal, construit deux ans plus t&#244;t &#224; l'angle de la rue Jaffa et de la rue Mamilla, magasin nouveau Nicodem, ganterie-mercerie, brasserie-billard, l'enseigne Isaac J. Cohen, tailleur, un panneau, en fran&#231;ais et en arabe, pour l'&lt;/i&gt;H&#244;tel National&lt;i&gt;).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait courant de dire, et certains affirment toujours &#224; l'heure actuelle, que J&#233;rusalem &#233;tait une ville arri&#233;r&#233;e, fig&#233;e dans le temps, n&#233;glig&#233;e par une administration ottomane corrompue &#8211; point de vue de l'historiographie nationaliste arabe, mais aussi d'historiens sionistes selon lesquels la Palestine d'avant le mandat britannique &#233;tait un espace vide, archa&#239;que, disponible.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; la fin de XIXe si&#232;cle, le gouvernement ottoman a bien au contraire conscience de l'importance politique, strat&#233;gique et symbolique de J&#233;rusalem : la ligne Jaffa-J&#233;rusalem est inaugur&#233;e, un grand h&#244;pital est cr&#233;&#233;, les canalisations sont r&#233;nov&#233;es et un th&#233;&#226;tre municipal ouvre ses portes. &lt;br class='autobr' /&gt;
Face au recul territorial dans les Balkans et &#224; l'afflux de r&#233;fugi&#233;s, Abd&#252;lhamid, &#224; la t&#234;te d'un Empire de moins en moins chr&#233;tien et de plus en plus musulman, privil&#233;gie les provinces arabes et endosser, plus que tout autre sultan, le r&#244;le de calife. Il renforce ainsi son pouvoir personnel (puisqu'ob&#233;ir au calife est ob&#233;ir &#224; Dieu et &#224; son Proph&#232;te) et r&#233;affirme son autorit&#233; spirituelle et morale sur l'ensemble des musulmans, y compris dans les anciennes provinces ottomanes pass&#233;es sous administration coloniale europ&#233;enne (&#201;gypte, Tunisie, Alg&#233;rie).&lt;br class='autobr' /&gt;
Par cette politique du califat, Abd&#252;lhamid cherche surtout &#224; emp&#234;cher les r&#233;voltes dans les provinces &#224; majorit&#233; musulmane, &#224; freiner la mont&#233;e des nationalismes, mais aussi &#224; parler d'&#233;gal &#224; &#233;gal avec les grandes puissances chr&#233;tiennes : les Russes qui se posent comme les protecteurs des orthodoxes, les Fran&#231;ais des catholiques, les Anglais des druzes et des assyro-chald&#233;ens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_465 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/pinguet7.jpg' width='499' height='788' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comestible et buvette A. Paloulian &amp; Fils, &#224; Alexandrette. &lt;br class='autobr' /&gt;
Sur la fa&#231;ade, des publicit&#233;s pour le whisky Risk, la bi&#232;re de la brasserie Bomonti, le champagne Veuve Amiot. Carte postale &#233;dit&#233;e par Hagop Paloulian &amp; Fils.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La collection Pierre de Gigord comprend pr&#232;s de quarante &#233;diteurs arm&#233;niens de cartes postales, mentionn&#233;es dans plus de vingt localit&#233;s diff&#233;rentes &#224; travers l'Empire ottoman. &#192; Beyrouth, la c&#233;l&#232;bre soci&#233;t&#233; Sarrafian Fr&#232;res (Abraham, Boghos et Samuel) publient de nombreuses cartes postales du Mont Liban, mais aussi d'Antioche, d'Aintab, de Mardin (o&#249; Boghos a fait des &#233;tudes d'anglais et d'arabe au lyc&#233;e am&#233;ricain), de Diyarbekir (ville natale de la famille Sarrafian, o&#249; avait &#233;t&#233; ouvert le premier atelier, abandonn&#233; apr&#232;s les &#233;v&#233;nements de 1895). &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour certains, l'&#233;dition de cartes postales est une activit&#233; annexe : Garabed Hadjinian, &#224; K&#252;tahya, est papetier et quincailler ; la famille Paloulian, &#224; Alexandrette, tient un magasin d'alimentation et un d&#233;bit de boissons. D'autres &#233;diteurs r&#233;sident &#224; l'&#233;tranger, comme H. B. Manissadjian (le fr&#232;re de Johannes Jacob Manissadjian, c&#233;l&#232;bre botaniste du coll&#232;ge am&#233;ricain de Marzevan).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans la collection Pierre de Gigord figurent une soixantaine de photographies prises pendant la Premi&#232;re Guerre mondiale, &#224; Karkemish, &#224; Mardin et dans les environs de Mossoul, rassembl&#233;es dans un album en deux volumes par un militaire allemand, comme l'indiquent les l&#233;gendes manuscrites. Parmi ces photographies, l'une montre le cadavre d&#233;charn&#233; d'un enfant d&#233;nud&#233; qui, selon la l&#233;gende, est &#171; mort de faim &#187; ; l'autre six jeunes enfants mourants avec, en arri&#232;re-plan, des militaires. &lt;br class='autobr' /&gt;
O&#249; ces images ont-elles &#233;t&#233; prises et &#224; quelle date pr&#233;cise ? Qui est l'auteur de ces prises de vue, sachant qu'il &#233;tait formellement interdit de photographier les d&#233;portations et les camps ? Pourquoi avoir pris ce risque ? Pourquoi ce registre macabre qui d&#233;tone singuli&#232;rement avec l'ensemble de l'album essentiellement consacr&#233; aux militaires allemands dans ces r&#233;gions, leurs moments de d&#233;tente compris ? Autant de questions en suspens qui ont conduit &#224; ne pas reproduire ces images &#8211; photos-choc trop souvent utilis&#233;es, comme si l'horreur se suffisait &#224; elle-m&#234;me et rendait le travail documentaire superflu.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les images photographiques, en tant que processus technique, ont longtemps &#233;t&#233; per&#231;ues des images intrins&#232;quement v&#233;ridiques. Mais la photographie n'est bien &#233;videmment pas un simple appareil enregistreur. Elle est au contraire un objet extr&#234;mement mall&#233;able, qui pour acqu&#233;rir un statut de preuve n&#233;cessite, au pr&#233;alable, une rigoureuse mise en contexte et un minutieux travail de d&#233;cryptage, &lt;i&gt;a fortiori&lt;/i&gt; quand il s'agit d'images ayant trait &#224; des crimes de guerre et &#224; une entreprise g&#233;nocidaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nombreuses sont les photographies prises apr&#232;s la d&#233;faite des Ottomans, lors du partage par les forces de l'Entente de diverses r&#233;gions de l'ex-Empire ottoman &#8211; r&#233;partition que les Fran&#231;ais et les Britanniques avaient planifi&#233; en secret d&#232;s mai 1916, en pleine bataille de Verdun, lors des fameux accords Sykes-Picot. La France obtient la bordure maritime de la Syrie, la Haute-M&#233;sopotamie et les riches terres de Cilicie, ancienne province o&#249; de nombreux rescap&#233;s arm&#233;niens retournent en 1919, les autorit&#233;s fran&#231;aises leur ayant promis monts et merveilles : aide, protection, et m&#234;me autonomie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais deux ans plus tard, dans le cadre d'un accord sign&#233; avec les forces nationalistes turques, que dirigent Mustafa Kemal, la France accepte le retrait de ses troupes de Cilicie, notamment pour consolider ses int&#233;r&#234;ts en Syrie et au Liban. D&#232;s l'annonce de l'accord franco-turc, en novembre 1921, c'est le sauve-qui-peut. En l'espace de deux mois, la r&#233;gion se vide d'une grande partie de ses habitants, des chr&#233;tiens en g&#233;n&#233;ral, des Arm&#233;niens en particulier. Personne ne croit que leur s&#233;curit&#233; sera assur&#233;e, pas m&#234;me le g&#233;n&#233;ral Dufieux, &#224; la t&#234;te de la division de Cilicie, selon lequel &#171; les termes de l'accord ne laissent aucun espoir &#224; des garanties s&#233;rieuses concernant le sort des minorit&#233;s non-turques &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_466 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/pinguet8.jpg' width='483' height='731' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Anonyme, Gare d'Adana, novembre 1921.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la veille de la Premi&#232;re Guerre mondiale, selon le recensement du Patriarcat arm&#233;nien, la communaut&#233;, estim&#233;e &#224; 161 000 personnes, comptait quarante-sept &#233;glises, quarante-deux &#233;coles, quantit&#233; d'associations culturelles et de soci&#233;t&#233;s philanthropique. Bolis, &#171; la Ville &#187;, &#233;tait plus que jamais la capitale de la vie religieuse, &#233;conomique, intellectuelle et culturelle des Arm&#233;niens de l'Empire.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_467 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/pinguet9.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/pinguet9.jpg' width='464' height='935' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Anonyme, &#201;cole et orphelinat &#224; Psamatia, quartier arm&#233;nien d'Istanbul, 1923. Le 29 octobre, la R&#233;publique turque est proclam&#233;e.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le photographe le plus c&#233;l&#232;bre de Turquie est sans conteste Ara G&#252;ler, n&#233; en 1928 &#224; Istanbul, dont le p&#232;re, Tatjat Terkerian, originaire de la province de Tr&#233;bizonde, est pharmacien &#224; P&#233;ra (Beyo&#287;lu). Apr&#232;s des &#233;tudes au lyc&#233;e Gu&#233;tronagan, puis un bref passage par l'universit&#233; d'&#233;conomie, Ara G&#252;ler se passionne pour le th&#233;&#226;tre et le cin&#233;ma avant de s'orienter vers le journalisme et le photoreportage. &#192; partir des ann&#233;es 1950, il travaille tour &#224; tour pour &lt;i&gt;Time-Life, Hayat, Paris Match, Stern&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;The Sunday Times&lt;/i&gt; avant de rejoindre la c&#233;l&#232;bre agence Magnum Photos. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ara G&#252;ler a sillonn&#233; le monde, l'Anatolie aussi, et plus encore arpent&#233; les rues de sa ville natale, enregistrant les mutations sociales et les premiers bouleversements urbains, attentif aux d&#233;tails de la vie quotidienne, aux habitants surtout (ch&#244;meurs, ouvriers, &#233;boueurs, portefaix, marchands des quatre saisons, nouveaux immigr&#233;s). Ses &#171; archives &#187;, comme il les appelle, qui s'inscrivent dans le courant humaniste et le r&#233;alisme po&#233;tique, ont &#233;t&#233; expos&#233;es dans le monde entier et ses livres sont constamment r&#233;&#233;dit&#233;s. &lt;br class='autobr' /&gt;
Une s&#233;rie de reportages publi&#233;s en 1952 dans le journal &lt;i&gt;Jamanak&lt;/i&gt;, consacr&#233;e aux p&#234;cheurs arm&#233;niens de Kumkap&#305;, quartier d&#233;sh&#233;rit&#233; qui dispara&#238;tra lors du trac&#233; d'une avenue longeant le littoral, a &#233;t&#233; r&#233;&#233;dit&#233;e chez Aras. Cette maison d'&#233;dition, d&#233;di&#233;e &#224; l'histoire et &#224; la litt&#233;rature arm&#233;niennes, a &#233;t&#233; fond&#233;e &#224; Istanbul en 1993 par Yetvart Tomasyan, soutenu par des &#233;crivains et des intellectuels dont Hrant Dink.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce dernier a &#233;t&#233; abattu le 19 janvier 2007 devant les locaux de son journal, Agos. Lors de ses obs&#232;ques, dix mille personnes ont suivi le cort&#232;ge, jusqu'au cimeti&#232;re de Bal&#305;kl&#305;, en brandissant des pancartes o&#249; &#233;tait inscrit : &#171; Nous sommes tous Hrant Dink &#187;, &#171; Nous sommes tous Arm&#233;niens &#187;, mais aussi &#171; 301 assassin &#187;, soit l'article du code p&#233;nale qui sanctionne &#171; l'insulte &#224; l'identit&#233; nationale turque &#187; et qui avait valu &#224; Hrant Dink d'&#234;tre traduit en justice.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_468 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/pinguet10.jpg' width='461' height='729' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Carte postale, L'h&#244;pital catholique arm&#233;nien Surp Agop (Saint-Jacques), pr&#232;s de la place Taksim, dont le cimeti&#232;re a &#233;t&#233; expropri&#233; dans les ann&#233;es 1930.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fondation Hrant Dink a men&#233; un immense travail d'inventaire du patrimoine immobilier arm&#233;nien &#224; Istanbul. Consultable sur internet (istanbulermenivakiflari.org), y compris en version anglaise, et constamment mis &#224; jour, cet inventaire permet de comprendre les m&#233;andres de la l&#233;gislation, mais aussi de d&#233;couvrir, photographies et cartes &#224; l'appui, l'histoire et la situation des biens arm&#233;niens dans chaque quartier d'Istanbul. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; ce jour, la communaut&#233; poss&#232;de une cinquantaine d'&#233;glises, dont certaines ne sont ouvertes que quelques jours dans l'ann&#233;e, cinq &#233;tablissements secondaires et quatorze &#233;coles primaires &#8211; avec 2 989 inscrits en 2017-2018, dont seulement 706 lyc&#233;ens, soit un nombre d'&#233;l&#232;ves en constante diminution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Actuellement, le nombre d'Arm&#233;niens est estim&#233; &#224; environ soixante mille, vivant essentiellement &#224; Istanbul. Dans ce chiffre ne figurent pas les Arm&#233;niens d'Arm&#233;nie, travailleurs temporaires en Turquie, ni les Arm&#233;niens ayant fui la guerre en Irak et en Syrie, et encore moins les crypto-arm&#233;niens, &#233;galement appel&#233;s &#171; Arm&#233;niens cach&#233;s &#187;, soit des descendants d'Arm&#233;niens islamis&#233;s pendant ou apr&#232;s le g&#233;nocide. Quant aux Grecs, qui repr&#233;sentaient au d&#233;but du 20e si&#232;cle la plus grande communaut&#233; non-musulmane, leur nombre est estim&#233; &#224; Istanbul entre quatre mille et deux mille personnes &#8211; gr&#233;cophones chr&#233;tiens de nationalit&#233; turque appel&#233;s &lt;i&gt;Rum&lt;/i&gt;, par r&#233;f&#233;rence &#224; l'Empire romain d'Orient. Autant dire que le cosmopolitisme d'antan n'est plus qu'un p&#226;le souvenir et si les photographies d'Ara G&#252;ler des ann&#233;es 1950, comme il le d&#233;plorait, t&#233;moignent d'un monde r&#233;volu, que dire de celles publi&#233;es dans ce livre ! Pour retrouver des traces du pass&#233;, il faut se contenter de palais, de mosqu&#233;es et d'&#233;glises, voire de quelques &#233;difices sauvegard&#233;s qui ont pour la plupart perdu leur vocation premi&#232;re, telle la gare de Haydarpacha o&#249; ne circule plus le moindre train.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand Ara G&#252;ler sillonnait ses quartiers de pr&#233;dilection, pour &#171; constituer une m&#233;moire visuelle d'Istanbul &#187;, la ville comptait environ un million et demi d'habitants. &#192; l'heure actuelle, sa population est estim&#233;e &#224; plus de quinze millions. Et ce n'est pas tout, des bouleversements sans pr&#233;c&#233;dent sont en cours, parmi lesquels : la mosqu&#233;e de &#199;aml&#305;ca, suffisamment gigantesque &#171; pour &#234;tre vue de toute la ville &#187; ; la mosqu&#233;e de Taksim, de taille nettement plus modeste, mais dont la hauteur doit d&#233;passer l'imposante &#233;glise grecque orthodoxe, situ&#233;e &#224; deux pas. Bien visible des hauteurs de Psamatia, un gigantesque espace inaugur&#233; un an apr&#232;s le grand mouvement contestataire de Gezi, en mai-juin 2013, destin&#233; &#224; accueillir les meetings du gouvernement, mais aussi les f&#234;tes comm&#233;moratives de la prise de &#171; Byzance l'infid&#232;le &#187; par Mehmed II le Conqu&#233;rant. &lt;br class='autobr' /&gt;
La d&#233;mesure, telle qu'elle est &#224; l'&#339;uvre, reflet d'un autoritarisme tous azimuts, n'a pas le culte du pass&#233;, surtout pas d'un pass&#233; qui d&#233;range, mais proc&#232;de volontiers &#224; une r&#233;&#233;criture de l'histoire, exaltant l'Empire ottoman et caricaturant une soci&#233;t&#233; multiconfessionnelle. Parfaite illustration de cette politique, le sort de la Grande Rue de P&#233;ra, symbole de cette soci&#233;t&#233; d'antan, qui n'est plus que l'ombre d'elle-m&#234;me. Que fait-on pour sauvegarder le patrimoine architectural et culturel de cette c&#233;l&#232;bre avenue ? On contraint &#224; la fermeture d'anciens magasins, de vieux cin&#233;mas, les libraires et les bouquinistes, dans l'incapacit&#233; de payer les loyers exorbitants, ou encore sous le coup d'expropriations et de d&#233;molitions. On proc&#232;de aussi &#224; des &lt;i&gt;restit&#252;tyon&lt;/i&gt;, terme emprunt&#233; au fran&#231;ais. Concr&#232;tement, on d&#233;molit et on se contente de construire une fa&#231;ade pr&#233;tendument identique. Tel est le cas du b&#226;timent qui a abrit&#233; le Cercle d'Orient, puis du Narmanl&#305; han, un temps haut lieu d'accueil pour &#233;crivains et artistes o&#249; le plus ancien journal arm&#233;nien, &lt;i&gt;Jamanak&lt;/i&gt;, a &#233;t&#233; imprim&#233; quarante ans durant.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#171; &#201;loge &#187; de la trahison. Jean Genet</title>
		<link>https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=787</link>
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		<dc:date>2019-03-07T20:00:53Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Catherine Pinguet</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Ce texte est le condens&#233; de chapitres de ma th&#232;se sur Jean Genet et les Palestiniens (soutenue &#224; Paris VII en 1996), retravaill&#233; &#224; l'occasion de journ&#233;es d'&#233;tude organis&#233;es &#224; l'Universit&#233; Galatasaray (Istanbul, printemps 2000), puis quelques mois plus tard, lors du premier et dernier grand colloque Jean Genet &#224; Cerisy-la-Salle (pour lequel les organisateurs ont trouv&#233; le moyen de ne jamais publier les actes, seule l'intervention de Jacques Derrida a &#233;t&#233; traduite en anglais et publi&#233;e sur (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=19" rel="directory"&gt;Portraits philosophiques&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ce texte est le condens&#233; de chapitres de ma th&#232;se sur Jean Genet et les Palestiniens (soutenue &#224; Paris VII en 1996), retravaill&#233; &#224; l'occasion de journ&#233;es d'&#233;tude organis&#233;es &#224; l'Universit&#233; Galatasaray (Istanbul, printemps 2000), puis quelques mois plus tard, lors du premier et dernier grand colloque Jean Genet &#224; Cerisy-la-Salle (pour lequel les organisateurs ont trouv&#233; le moyen de ne jamais publier les actes, seule l'intervention de Jacques Derrida a &#233;t&#233; traduite en anglais et publi&#233;e sur l'initiative de Mair&#233;ad Hanrahan). &lt;br class='autobr' /&gt;
De retour &#224; Paris, en 2005, apr&#232;s avoir v&#233;cu et enseign&#233; douze ans &#224; Istanbul, une publication se profilant &#224; l'horizon, j'ai repris ce texte sur Genet et la trahison &#8211; th&#232;me sulfureux qui me tenait &#224; c&#339;ur. Les r&#233;f&#233;rences datent, mais les accusations prof&#233;r&#233;es &#224; l'encontre de Genet, en revanche, n'ont pas cess&#233; et restent du m&#234;me acabit. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cet article, remani&#233; une derni&#232;re fois pour la pr&#233;sente mise en ligne, n'avait &#224; ce jour circul&#233; qu'aupr&#232;s d'amis. Parmi les lecteurs de la premi&#232;re heure, Edmond Amran El Maleh, &#233;crivain juif marocain, auteur de&lt;/i&gt; Jean Genet, le captif amoureux&lt;i&gt;, membre de mon jury et qui, la veille de ma soutenance, anticipant des critiques (lesquelles n'ont pas manqu&#233;), avait tenu ces propos m&#233;morables : &#171; Si on vous cherche des poux avec l'antis&#233;mitisme de Genet, ne vous inqui&#233;tez pas, je m'en charge. &#187; Connaissant l'homme, sa bont&#233; et son int&#233;grit&#233;, il n'est pas &#233;tonnant que Mahmoud Darwich m'ait confi&#233;, quelques ann&#233;es plus tard, lors d'un d&#238;ner &#224; deux pas de l'ancienne basilique Sainte-Sophie, combien les prises de position d'Edmond &#233;taient &#224; ses yeux pr&#233;cieuses. &lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai r&#233;cemment constat&#233; que la photographie d'Edmond Amran El Maleh figurait &#224; la m&#234;me place, dans la librairie Tschann, situ&#233;e boulevard Montparnasse, en face de son ancien domicile.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon Gilles Deleuze, citant D. H. Lawrence, la litt&#233;rature fran&#231;aise serait travers&#233;e par la manie du &#171; sale petit secret &#187;, manie &#224; l'&#339;uvre dans une certaine critique, &#224; l'&#233;gard d'un &#233;crivain, Jean Genet, chez qui d'aucuns pr&#233;tendent d&#233;masquer des &#171; v&#233;rit&#233;s inavouables &#187;, notamment sa fascination pour le nazisme, ou encore un antis&#233;mitisme &#171; hallucin&#233; &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Ivan Jablonka, Les V&#233;rit&#233;s inavouables de Jean Genet, Paris, Le Seuil, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Les rumeurs et les accusations vont bon train, et ce, de mani&#232;re plus accentu&#233;e apr&#232;s la publication de textes et d'entretiens rassembl&#233;s dans un recueil intitul&#233;, &lt;i&gt;L'ennemi d&#233;clar&#233;&lt;/i&gt;, en 1991, cinq ans apr&#232;s la mort de Genet. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mon propos n'est pas de faire la part belle &#224; la pol&#233;mique mais d'aborder un th&#232;me, la trahison, qui n'a cess&#233; de susciter r&#233;probation et indignation. &#171; V&#233;rit&#233; difficile, r&#233;pugnante, &#233;crivait d&#233;j&#224; L&#233;o Bersani, qui pr&#233;sente un obstacle incontournable pour quiconque s'int&#233;resse &#224; Jean Genet &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L&#233;o Bersani, Homos, repenser l'identit&#233;, Paris, &#233;ditions Odile Jacob, 1988, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Son biographe, Edmund White, s'est lui aussi &#233;tonn&#233; de l'admiration de Genet pour les tra&#238;tres. S'il comprend &#171; qu'un prisonnier puisse &#234;tre forc&#233; de trahir ses amis &#187;, il se demande dans quelle mesure celui-ci &#171; peut &#234;tre fier de sa d&#233;faillance &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Edmund White, introduction &#224; la traduction anglaise d'Un Captif amoureux par (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Ces consid&#233;rations, comme tant d'autres du m&#234;me ordre, envisagent la question de la trahison sous un angle exclusivement &#233;thique et moral, ce qui m&#232;ne bien &#233;videmment &#224; une condamnation. Elles ont &#233;galement tendance &#224; prendre &#224; la lettre tout ce que dit Genet, le plus souvent en isolant une phrase, sans tenir compte du c&#244;t&#233; provocateur et th&#233;&#226;tral, mais aussi de l'inversion des valeurs qui animent ses &#233;crits comme certaines de ses d&#233;clarations.&lt;br class='autobr' /&gt;
N'en demeure pas moins que la trahison, sur un plan affectif et po&#233;tique, fut pour Genet une question r&#233;currente, pour ne pas dire obsessionnelle, qui entretient des liens &#233;troits avec sa conception de l'&#233;criture. Au fil de l'&#339;uvre, le portrait du tra&#238;tre, &#224; mesure qu'il se dessine, se soustrait &#224; nos yeux. Chaque vocable qui le pr&#233;cise semble l'abstraire. De ces tra&#238;tres ne subsistent que des &#234;tres d'apparition, des &#171; solitaires &#233;tincelants &#187; dont Genet aime &#224; rappeler les affinit&#233;s &#233;tymologiques et m&#233;taphoriques avec le diamant. L'image du tra&#238;tre est insaisissable, vertigineuse. Elle fascine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Notre-Dame-des-Fleurs&lt;/i&gt;, livre &#233;crit &#224; la prison de Fresnes, en 1944, est d&#233;di&#233; &#224; Maurice Pilorge, condamn&#233; &#224; mort &#224; l'&#226;ge de 20 ans, &#224; Weidmann, accus&#233; de meurtres et qui conna&#238;tra le m&#234;me sort, &#224; &#171; un enseigne de vaisseau, encore enfant, qui trahissait pour trahir &#187;. Parmi les protagonistes du r&#233;cit, Divine, qui &#171; vole et trahit ses amis &#187;, Mignon, qui &#171; vend ses amis aux flics et pour lui seul conserve sa figure de tra&#238;tre &#187;. Mais il est pr&#233;cis&#233;, dans une premi&#232;re allusion au rapport &#233;crire-trahir : &#171; Les combines qu'il pr&#233;pare &#233;chouent toujours en divagations po&#233;tiques &#187;. Il arrive qu'&#224; ses personnages, issus de r&#234;veries, Genet vienne &#224; se confondre et laisse entendre qu'il s'agit de sa propre histoire. Toujours au sujet de Mignon : &#171; Vendre ses amis lui plaisait car cela l'inhumanisait &#187;, et d'ajouter, &#171; m'inhumaniser est ma tendance profonde &#187;. Ailleurs, &#171; c'est peut-&#234;tre leur solitude morale &#8211; &#224; quoi j'aspire &#8211; qui me fait admirer les tra&#238;tres et les aimer &#187;. Autant de d&#233;clarations qui visent l'isolement, la perte du lien social. Elles expriment la volont&#233; du po&#232;te de se tenir retranch&#233;, loin de toute sollicitation pouvant &#171; incliner son &#339;uvre vers le monde &#187;. Les tra&#238;tres fascinent car ils sont irr&#233;m&#233;diablement seuls. Le tra&#238;tre qui vend et trompe les siens s'efface aux yeux de ces derniers sans pour autant exister aux yeux de ceux qui tirent profit de son acte. Symboliquement, le tra&#238;tre signe son arr&#234;t de mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cinq ans plus tard, dans &lt;i&gt;Journal du voleur&lt;/i&gt;, Genet &#233;l&#232;ve la trahison au rang de &#171; vertu &#187; et c&#233;l&#232;bre ceux qui &#171; poss&#232;dent le signe sacr&#233; des monstres &#187;. Tous sont des tra&#238;tres conscients de leurs actes et les assumant avec fiert&#233;. La trahison est rupture, acte d'insubordination totale et transgression des codes &#233;tablis. Le tra&#238;tre, tel qu'il est pr&#233;sent&#233;, rejette toute r&#233;mission, il ne cherche en aucun cas &#224; se disculper, &#224; invoquer des circonstances att&#233;nuantes. C'est, selon Genet, cette ignominie assum&#233;e qui constitue &#171; sa gloire &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le registre affectif, la trahison n'intervient pas au moment o&#249; la relation amoureuse s'essouffle, mais en son point culminant : &#171; L'id&#233;e de trahir Armand m'illuminait. Je le craignais trop et je l'aimais trop pour ne pas d&#233;sirer le tromper, le trahir, le voler. Je pressentais une volupt&#233; secr&#232;te qui accompagne le sacril&#232;ge &#187;. L'outrage, aux yeux de Genet, rel&#232;ve du sacrifice. La personne &#224; qui l'on voue le plus d'amour est volontairement vendue, tromp&#233;e. Dans l'abjection d'un tel geste, le tra&#238;tre sait qu'il doit d&#233;finitivement renoncer &#224; l'&#234;tre aim&#233;, mais ce renoncement, s'il est cause de souffrance, pr&#233;vaut comme r&#233;v&#233;lation. Toujours dans &lt;i&gt;Journal du voleur&lt;/i&gt; : &#171; Je fais, non tellement de la solitude, mais du sacrifice la plus haute vertu. C'est la vertu par excellence &#187;. La conscience de la trahison s'apparente &#224; une exp&#233;rience int&#233;rieure, &#224; une inspiration. Le tra&#238;tre qui agit par pr&#233;m&#233;ditation, soucieux de rompre tout type d'alliance et de faire marche seul devient le r&#233;ceptacle de visions et de v&#233;rit&#233;s intimes. Genet, qui conf&#232;re &#224; la trahison une dimension sacr&#233;e, revendique le droit &#224; l'inversion des valeurs, ceci au nom de son art, la po&#233;sie. De nouveau dans &lt;i&gt;Journal du voleur&lt;/i&gt; et sur un ton de d&#233;fi : &#171; La bonne volont&#233; des moralistes se brise contre ce qu'ils appellent ma mauvaise foi. S'ils peuvent me prouver qu'un acte est d&#233;testable par le mal qu'il fait, moi seul puis d&#233;cider, par le chant qu'il soul&#232;ve en moi, de sa beaut&#233;, de son &#233;l&#233;gance ; moi seul puis le refuser ou l'accepter &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre &lt;i&gt;Notre-Dame-des-Fleurs&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Journal du voleur&lt;/i&gt;, Genet publie clandestinement &lt;i&gt;Pompes fun&#232;bres&lt;/i&gt;, ouvrage sulfureux, chant polyphonique o&#249; le sujet qui parle s'ing&#233;nie &#224; brouiller les pistes et o&#249; la trahison est dor&#233;navant intimement li&#233;e au deuil. Le livre s'apparente &#224; un long po&#232;me, plus exactement, &#224; deux po&#232;mes ins&#233;r&#233;s l'un dans l'autre. Le premier est proche de l'ode fun&#232;bre. L'auteur-narrateur souffre et d&#233;plore la mort de son amant communiste, Jean D&#233;carnin, tu&#233; &#224; la Lib&#233;ration de Paris. Le second po&#232;me s'apparente &#224; une louange &#224; m&#234;me d'exorciser la douleur, de chanter, de &#171; dig&#233;rer &#187; par l'&#233;criture l'&#234;tre aim&#233;. Pour ce faire, deuil et trahison s'entrem&#234;lent : &#171; Plus l'&#226;me de Jean D&#233;carnin est en moi &#8211; plus Jean lui-m&#234;me est en moi &#8211; et plus j'ai de go&#251;t pour les vauriens sans grandeur, pour les l&#226;ches, pour les salauds, pour les tra&#238;tres &#187;. Ou encore : &#171; Ils [les miliciens et les collaborateurs fran&#231;ais] furent plus r&#233;prouv&#233;s que les filles, que les voleurs, que les vidangeurs, les sorciers, les p&#233;d&#233;rastes, plus qu'un homme qui, par inadvertance ou par go&#251;t, aurait mang&#233; de la chair humaine. Je les aime &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
La d&#233;claration d'amour s'adresse &#224; ceux &#8211; &#171; ces gosses dont la duret&#233; se foutait des d&#233;boires d'une nation &#187; &#8211; que Jean D&#233;carnin a combattus et qui l'ont tu&#233;. Faut-il pour autant y voir, pas all&#232;grement franchi par certains, une c&#233;l&#233;bration du nazisme et un hymne &#224; la gloire des miliciens ? Cette accusation sous-estime la d&#233;dicace &#224; l'amant r&#233;sistant et passe sous silence une dimension du livre qui, dans l'outrage &#224; l'&#234;tre d&#233;sir&#233; par-del&#224; la mort, cache la n&#233;cessit&#233; de pallier la douleur : &#171; Je sais que ce livre n'est que litt&#233;rature mais qu'il permette d'exalter ma douleur au point de la faire sortir d'elle-m&#234;me et de n'&#234;tre plus &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Phrase qui rappelle un conseil adress&#233; par Henri Michaux &#171; &#224; tous ceux qui (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais chez Genet, peut-on objecter, le culte de l'amant disparu c&#244;toie constamment l'offense. C'est exact, les incompatibles s'enchev&#234;trent, mais au demeurant, la position de Genet, de quelque mani&#232;re qu'on l'aborde, reste r&#233;fractaire &#224; tout ralliement. Il ne peut &#234;tre rang&#233; du c&#244;t&#233; des nazis et de leurs partisans (Hitler, &#171; l'incarnation du mal &#187;, pr&#233;sent&#233; comme un petit homme ch&#233;tif et ridicule, r&#233;duit &#171; au corps d'une vieille tante, d'une folle &#187;), non plus du c&#244;t&#233; des Alli&#233;s et des r&#233;sistants (ce livre est aussi, et surtout, un chant de haine contre la France qui fut &#171; dans l'infamie comme un poisson dans l'eau &#187;).&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Au cours d'entretiens, comme avec Hubert Fichte, en 1975, Genet est revenu (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; L'arri&#232;re plan historique conduit &#224; une vaste transfiguration po&#233;tique et lyrique. Rien ni personne n'est &#233;pargn&#233; : &#171; J'&#233;crirai sans pr&#233;cautions &#187; avertit Genet d&#232;s les premi&#232;res pages de &lt;i&gt;Pompes fun&#232;bres&lt;/i&gt;, livre dont il est dit qu'il est &#171; sinc&#232;re et que c'est une blague &#187; - terme que reprendra Genet pour qualifier &lt;i&gt;Les Paravents&lt;/i&gt; : &#171; Traiter tout &#224; la blague &#187; conseillera-t-il &#224; son premier metteur en sc&#232;ne, Roger Blin. Non pas que la pi&#232;ce soit con&#231;ue comme un divertissement, et si effet comique il y a, il est d'ordre parodique et carnavalesque, du c&#244;t&#233; de la subversion et de l'inversion du monde qui ne se laisse fixer dans aucune position. De sa correspondance avec Roger Blin, il ressort que Genet veillait &#224; ce que &lt;i&gt;Les Paravents&lt;/i&gt; ne soient pas situ&#233;s dans le temps et encore moins assimil&#233;s &#224; une &#339;uvre militante : &#171; Cette pi&#232;ce est une f&#234;te barbare dont les &#233;l&#233;ments sont disparates, elle n'est la c&#233;l&#233;bration de rien &#187;. De m&#234;me : &#171; Jamais je n'ai copi&#233; la vie &#8211; un &#233;v&#233;nement ou un homme, guerre d'Alg&#233;rie ou colons &#8211; mais la vie a tout naturellement fait &#233;clore en moi, ou les &#233;clairer si elles y &#233;taient, les images que j'ai traduites soit par un personnage, soit par un acte &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lettres &#224; Roger Blin, Gallimard, Paris, 1966, p. 49 et 64.&#034; id=&#034;nh3-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; En 1947, dans &lt;i&gt;Pompes fun&#232;bres&lt;/i&gt;, il tenait des propos similaires : &#171; &#192; propos de ce h&#233;ros que fut Jean D., j'aurais voulu parler sur un ton pr&#233;cis, le montrer en citant des faits et des dates. Cette formule est vaine et trompeuse. Le chant seul dira ce qu'il fut pour moi, mais le registre des po&#232;tes est assez r&#233;duit &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le chant en question, tout au long de son &#339;uvre, multiplie les perspectives, assume le monde dans sa complexit&#233;, en aucun cas ne se rallie &#224; un pouvoir, &#224; un ordre &#233;tabli, &#224; des mots &#233;tablis, pas plus qu'il ne cache des pr&#233;suppos&#233;s id&#233;ologiques. &lt;i&gt;Les Paravents&lt;/i&gt;, derni&#232;re &#339;uvre publi&#233;e du vivant de Genet, pi&#232;ce qui de nos jours, contrairement &#224; &lt;i&gt;Pompes fun&#232;bres&lt;/i&gt;, a cess&#233; de faire scandale, ne se pr&#233;tendait pas politique dans ses vis&#233;es. Lors des repr&#233;sentations &#224; Od&#233;on-Th&#233;&#226;tre de France, en 1966, elle le fut dans ses effets, y compris &#224; l'Assembl&#233;e.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Genet n'a pas manqu&#233; de jouer sur cette ambigu&#239;t&#233; et de se contredire, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Genet n'&#233;tait pas dupe, anticipant deux ans plus t&#244;t les r&#233;actions de Fran&#231;ais qui d&#233;couvriraient dans &lt;i&gt;Les Paravents&lt;/i&gt; &#171; ce qui ne s'y trouve pas, mais qu'ils croient y trouver : la guerre d'Alg&#233;rie &#187;. Il savait pertinemment que le sujet &#233;tait trop sensible, trop &#171; douloureux &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Lorsque des manifestations ont lieu autour de l'Od&#233;on, Paule Th&#233;venin se souvient avoir aper&#231;u Genet &#224; une fen&#234;tre du th&#233;&#226;tre, &#171; regardant en riant, avec une jubilation &#233;vidente, les manifestants se d&#233;ployer avec leurs drapeaux, hurlant des slogans militaristes et patriotiques &#187;. R&#233;action similaire lors des repr&#233;sentations, quand fusent insultes et projectiles, ou encore lorsque des parachutistes veulent tabasser les com&#233;diens, au tableau mettant en sc&#232;ne la mort du lieutenant &#224; qui ses soldats, faute de pouvoir organiser des fun&#233;railles, lui font respirer une derni&#232;re fois l'air du Lot-et-Garonne en l&#226;chant un concert de pets.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#192; l'Assembl&#233;e nationale, tandis que Malraux d&#233;fend la pi&#232;ce, un d&#233;put&#233; du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Comme l'a soulign&#233; Roger Blin, la pi&#232;ce est &#171; un texte contre l'arm&#233;e fran&#231;aise, contre toutes les arm&#233;es &#187;, bien plus qu'un plaidoyer en faveur des insurg&#233;s alg&#233;riens.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;T&#233;moignages de Paule Th&#233;venin et de Roger Blin, La bataille des Paravents, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Leur combat est extr&#234;mement douteux, tout d&#233;rive vers la d&#233;rision et le blasph&#232;me, colons et r&#233;volt&#233;s se trouvent finalement r&#233;unis dans l'espace interm&#233;diaire du royaume des morts o&#249; s'annulent les contradictions et les luttes pass&#233;es :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kadidjia (interpr&#233;t&#233;e par Germaine Kerjean), &lt;i&gt;en riant&lt;/i&gt; : &#171; Par exemple ! &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Si Slimane (Jean-Louis Barrault), &lt;i&gt;approuvant&lt;/i&gt; : &#171; C'est &#231;a ! &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Kadidja &lt;i&gt;regardant autour d'elle&lt;/i&gt; : &#171; Et on en fait tant d'histoire ! &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Si Slimane : &#171; Et pourquoi pas ? Il faut bien s'amuser. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De plus, le h&#233;ros des &lt;i&gt;Paravents&lt;/i&gt;, c'est Sa&#239;d, le tra&#238;tre. Contrairement aux rebelles, il n'imite personne, il fait marche seul. Sur lui, le m&#233;pris et les insultes des siens n'ont aucune prise. Son avilissement progressif et fatidique jusqu'&#224; l'acte final de la trahison de la r&#233;volution est pr&#233;sent&#233; comme un apprentissage, comme une qu&#234;te : &#171; Je me suis donn&#233; beaucoup de mal d&#233;clare Sa&#239;d avec noblesse au moment de son arrestation &#187;. Au dernier tableau, sa condamnation et son ex&#233;cution d&#233;voilent l'arbitraire de la loi, de cet ordre qui est toujours compromis par ce qu'il rejette et punit. Car le tra&#238;tre n'est jamais tel par essence, c'est toujours un syst&#232;me politique et juridique qui &#233;tablit les limites au-del&#224; desquelles la transgression des lois sera sanctionn&#233;e comme acte de trahison. Dans la c&#233;l&#233;bration que fait Genet de cet acte, on peut voir avec Edward Sa&#239;d non seulement le fait que celui-ci garantisse &#171; les privil&#232;ges de la libert&#233; et de la beaut&#233; d'un individu en r&#233;volte perp&#233;tuelle, mais aussi, par la violence pr&#233;ventive de la trahison, la possibilit&#233; de s'opposer par avance &#224; ce que les r&#233;volutions ne consentent jamais &#224; reconna&#238;tre au d&#233;but de leur cours, &#224; savoir que leurs premiers grands ennemis &#8211; et leurs premi&#232;res victimes &#8211; apr&#232;s leur triomphe, seront les artistes et les intellectuels qui ont apport&#233; leur soutien &#224; une r&#233;volution par amour, et non par appartenance contingente, ni par calcul, ni par ob&#233;issance aux injonctions d'une th&#233;orie &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Edward Sa&#239;d, &#171; Les derniers &#233;crits de Jean Genet &#187;, Revue d'&#233;tudes (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Un Captif amoureux&lt;/i&gt;, autre chant polyphonique, aussi complexe qu'&#233;blouissant, dont Genet pr&#233;voyait qu'il ne serait pas lu par les Fran&#231;ais, tant une connaissance pr&#233;alable de l'histoire du Moyen Orient est requise, pose diff&#233;remment la question de la trahison. L'image du tra&#238;tre, sous-jacente, parfois discr&#233;dit&#233;e, n'est plus un th&#232;me privil&#233;gi&#233;. Trois propositions enfreignent toutefois cette r&#232;gle et deux d'entre elles renouent avec l'univers des premi&#232;res &#339;uvres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une premi&#232;re proposition, Genet &#233;crit de but en blanc : &#171; La trahison rel&#232;ve &#224; la fois de la curiosit&#233; et du vertige &#187;. Ailleurs, isol&#233; entre deux paragraphes, entre deux blancs, cet aphorisme : &#171; Qui n'a connu celle [la richesse] de la trahison ne sait rien de la volupt&#233; &#187;. La trahison est charg&#233;e d'&#233;rotisme, mais elle n'est plus intimement li&#233;e &#224; l'homosexualit&#233;. Les choix politiques de Genet, contrairement &#224; ce qui a parfois &#233;t&#233; avanc&#233;, ne peuvent &#234;tre attribu&#233;s &#224; l'attrait physique des combattants. Dans &lt;i&gt;Quatre heures &#224; Chatila&lt;/i&gt;, Genet avertit : &#171; Ce n'est pas &#224; mes inclinaisons que je dois d'avoir v&#233;cu la p&#233;riode jordanienne comme une f&#233;erie &#187;. Hamza, figure centrale masculine d'&lt;i&gt;Un Captif amoureux&lt;/i&gt;, suscite une forme d'amour platonique et son image est indissociable de celle de sa m&#232;re, le &#171; couple m&#232;re-fils &#187;, rencontr&#233; &#224; Irbid.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir le film documentaire de Richard Dindo, Genet &#224; Chatila, 1999.&#034; id=&#034;nh3-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; De plus, d&#232;s les premi&#232;res pages de ce livre posthume, Genet rend hommage aux femmes du peuple palestiniennes rencontr&#233;es dans les camps de r&#233;fugi&#233;s. Les femmes sont belles, &#233;crit-il, &#171; d'une souveraine beaut&#233; &#187;. Plus encore que certains feddayins, elles lui paraissent assez fortes pour &#171; soutenir la r&#233;sistance et accepter les nouveaut&#233;s d'une r&#233;volution &#187;. Elles sont belles parce qu'elles ont d&#233;sob&#233;i aux anciennes coutumes : regard direct, refus du voile, libert&#233; de mouvements et de paroles. Genet, qui envisageait et craignait la mont&#233;e de fractions islamiques (&#171; m&#233;tamorphose de feddayins en fr&#232;res musulmans ou chiites &#187;), admirait chez ces femmes une &#171; surprenante r&#233;serve d'action, de discr&#233;tion dans l'action &#187;, sup&#233;rieure aux discours car non organis&#233;e, individuelle et spontan&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Aux c&#244;t&#233;s de ces femmes palestiniennes, Genet d&#233;couvre, en d&#233;pit du deuil et des souffrances endur&#233;es, &#171; une dimension qui semble sous-entendre le rire &#187;. La sc&#232;ne la plus frappante est la rencontre avec de vieilles femmes, lesquelles viennent de perdre des parents et qui, dans les d&#233;combres de leurs masures, lui pr&#233;parent un th&#233; : &#171; Proph&#233;tiques ou sibyllines &#187;, elles sont &#171; terribles &#187;, en ce sens qu'elles &#171; disent la v&#233;rit&#233; &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Les femmes de Djebel-Hussein &#187;, Le Monde diplomatique, 1er juillet 1974, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Elles incarnent &#171; la gaiet&#233; qui n'esp&#232;re plus &#187; &#171; la plus joyeuse car la plus d&#233;sesp&#233;r&#233;e &#187;. Cette sc&#232;ne, plusieurs fois reprises, rappelle la M&#232;re des &lt;i&gt;Paravents&lt;/i&gt; qui, se transformant en all&#233;gorie, s'adresse &#224; la lune et s'&#233;crit : &#171; Je suis le rire. Salut ! Mais pas n'importe lequel : celui qui appara&#238;t quand tout va mal. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La troisi&#232;me citation relative &#224; la trahison est consacr&#233;e &#224; une ancienne traduction du Coran :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous la n&#233;cessit&#233; de &#8216;traduire' qu'on parvienne &#224; d&#233;celer, transparente encore, la n&#233;cessit&#233; de &#8216;trahir' et dans la tentation de la trahison on ne verra qu'une richesse, peut-&#234;tre comparable &#224; la griserie &#233;rotique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le tra&#238;tre potentiel dont il est question est l'abb&#233; de Cluny, Pierre le V&#233;n&#233;rable, qui au 12e si&#232;cle fit traduire le Coran, plus exactement, qui demanda &#224; Robert de Ketton de le paraphraser en latin. Genet savait, en t&#233;moigne un entretien avec le dramaturge syrien, Saadallah Wannous, que le but de cette op&#233;ration &#233;tait de &#171; doter les crois&#233;s d'une arme suppl&#233;mentaire : mieux conna&#238;tre l'ennemi &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Wannous Saadalah, &#171; Saint Genet, Palestinien et po&#232;te &#187; (entretien avec Jean (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Dans &lt;i&gt;Un Captif amoureux&lt;/i&gt;, Genet passe sous silence cette version des faits pour mettre en avant le rapport entre &lt;i&gt;traducere&lt;/i&gt;, &#171; faire passer &#187;, et &lt;i&gt;tradere&lt;/i&gt;, &#171; livrer &#224; l'ennemi &#187;, attribuant &#224; l'abb&#233; de Cluny &#171; un tr&#232;s secret besoin de trahir &#187; et &#171; la tentation de passer en face &#187;, sugg&#233;rant que le &lt;i&gt;traduttore&lt;/i&gt;, le traducteur, est au service de l'&#233;tranger. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces consid&#233;rations sur la traduction et la trahison, ins&#233;parables du corps du texte qu'elles interrompent bri&#232;vement, sont ins&#233;r&#233;es dans une description fantasmagorique et apocalyptique d'Amman. Dans la ville en perdition, o&#249; la trahison est partout et le tra&#238;tre en chacun, palais du roi et bidonville se font face dans un jeu de miroirs o&#249; r&#232;gne la fascination r&#233;ciproque et ambigu&#235;. Tout s'inverse et renvoie &#224; une mis&#232;re commune. La pourriture est synonyme de soulagement, les d&#233;jections de consolation. La trahison devient &#171; bienfaitrice &#187;. &#171; Il faisait bon, &#233;crit Genet, le monde se d&#233;faisait &#187;. Une phrase qui rappelle le cri de Leila dans &lt;i&gt;Les Paravents&lt;/i&gt; : &#171; &#199;a fout le camp, &#231;a fout le camp ! &#187; &#8211; soit le moment o&#249; Sa&#239;d a la r&#233;v&#233;lation de la trahison. Genet pr&#233;cise cependant qu'il ne faut prendre ce qu'il &#233;crit pour argent comptant. Au sujet de sa description d'Amman, il reconna&#238;t s'&#234;tre laiss&#233; emporter par une fantaisie d&#233;brid&#233;e. Avec &lt;i&gt;Les Paravents&lt;/i&gt;, au treizi&#232;me tableau, le commentaire devient burlesque : afin que Sa&#239;d prenne mieux conscience de la trahison, &#171; il devrait aller &#224; l'&#233;cole du soir &#187;. C'est que Genet a de l'humour &#8211; certains ont tendance &#224; l'oublier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Un Captif amoureux&lt;/i&gt;, le mot trahison est &#224; nouveau prononc&#233; quand est &#233;voqu&#233;e la d&#233;b&#226;cle de feddayins qui, encercl&#233;s par les troupes jordaniennes, franchissent le Jourdain pour gagner Isra&#235;l. L&#224;-bas, &#233;crit Genet, &#171; ils furent tr&#232;s seuls devant leur propre trahison face &#224; l'ennemi &#187; &#8211; trahison et d&#233;sertion qu'il qualifie de &#171; grandiose &#187; car suscit&#233;e par &#171; l'Inattendu &#187;. L&#224; encore, nous avons une falsification d&#233;lib&#233;r&#233;e des faits : l'Inattendu (auquel il octroie une majuscule) n'&#233;tait que trop pr&#233;visible, les ennemis d'alors n'&#233;taient pas tant les Isra&#233;liens que l'arm&#233;e du royaume hach&#233;mite et c'est ainsi que, pourchass&#233;s par les soldats jordaniens, des feddayins en furent r&#233;duits &#224; chercher refuge en Isra&#235;l. Il n'y eut donc &#224; proprement parler, ni d&#233;fection des leaders de la r&#233;sistance, ni trahison des feddayins. Le regard que Genet porte sur cet &#233;pisode, regard qui s'inscrit &#224; contre-courant de passages o&#249; il se rem&#233;more la bravoure des combattants, peut se comprendre ainsi : ces hommes pr&#234;ts au sacrifice de leur vie font tout &#224; coup marche arri&#232;re. Leur geste peut &#234;tre assimil&#233; &#224; une trahison, il est avant tout affirmation de soi. La confrontation avec &#171; l'Inattendu &#187; serait la preuve qu'il n'existe pas de h&#233;ros permanents, que des feddayins peuvent cesser d'&#234;tre des &#171; surhommes &#187; en mettant en avant, non plus l'urgence collective de la r&#233;volution, mais leur individualit&#233; et leur d&#233;sir de vivre. Genet ne s'est d'ailleurs pas g&#234;n&#233; pour critiquer &#171; le cat&#233;chisme distribu&#233; aux combattants &#187;, affichant une attitude tr&#232;s distante &#224; l'&#233;gard du culte des martyrs et consid&#233;rant &#171; qu'un homme, m&#234;me palestinien, doit avoir la libert&#233; de s'engager dans la qu&#234;te de son choix &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;cembre 1983, lors d'un entretien qui a pour cadre une manifestation consacr&#233;e aux massacres de Sabra et de Chatila, Genet d&#233;clare : &#171; Le jour o&#249; les Palestiniens seront institutionnalis&#233;s, je ne serai plus de leur c&#244;t&#233;. Le jour o&#249; les Palestiniens deviendront une nation comme une autre nation, je ne serai plus l&#224;. [&#8230;] Je crois que c'est l&#224; que je vais les trahir &#187;. Dans cet aveu, on remarquera qu'au moment o&#249; il envisage sa trahison future, celle-ci est &#233;cart&#233;e par le sens intime de cette phrase : &#171; je ne serai plus l&#224; &#187;. Il pr&#233;cise : &#171; Vraisemblablement, m&#234;me certainement [quand la Palestine aura un territoire], je serai mort &#187;. Genet tenait &#224; ce que ses propos soient publi&#233;s. Toutefois, si on se r&#233;f&#232;re au verbe &#171; trahir &#187;, dont l'une des premi&#232;res d&#233;finitions est &#171; livrer, abandonner par perfidie &#187;, le choix du terme est ici mal appropri&#233;. Genet, &#224; aucun moment, ne s'est cru Palestinien, il va m&#234;me jusqu'&#224; se comparer &#224; un spectateur qui, d'une loge, aurait assist&#233; aux &#233;v&#233;nements. Dans &lt;i&gt;Un Captif amoureux&lt;/i&gt;, il met en garde : il s'agit de sa r&#233;volution palestinienne. Elle renvoie &#224; une r&#233;alit&#233; fugace, &#233;minemment personnelle. Aussi, dans l'affirmation de sa non-appartenance &#224; un camp, &#224; une action, il ne peut en aucun cas trahir, si ce n'est dans l'abstraction. La trahison, dans ce cas pr&#233;cis, n'est qu'une forme de retrait, que la rupture d'un lien personnel qui ne portera pas &#224; cons&#233;quence pour la communaut&#233; avec laquelle Genet envisage se d&#233;sunir. Lui-m&#234;me relativise et s'interroge : &#171; Est-ce que c'est important ? Je me le demande &#187;. Agir de la sorte n'implique aucune nouvelle alliance, aucune forme de parjure puisque nulle parole n'a &#233;t&#233; donn&#233;e, serment qui laisserait supposer un soutien inconditionnel &#224; la cause palestinienne. &#171; C'est dans la solitude que j'accepte d'&#234;tre avec les Palestiniens &#187; dit-il au cours de cet entretien o&#249; il fait sienne la d&#233;finition de l'intellectuel comme franc-tireur.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Entretien avec R&#252;diger Wischenbart et Layla Shahid Barrada &#187;, enregistr&#233; &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il est une autre forme de trahison, celle d'individu &#224; individu, d'amant &#224; &#234;tre aim&#233;. Cette dimension existe, Genet ayant d&#233;clar&#233; : &#171; Ils ont le droit pour eux puisque je les aime &#187;. Mais d'ajouter : &#171; les aimerais-je autant si l'injustice n'en faisait un peuple de vagabonds ? &#187; D&#232;s les postes de contr&#244;les jordaniens franchis, il appelle &#171; pays de l'amiti&#233; &#187; les camps de feddayins. D&#232;s lors, &#224; la question de trahir &#8211; trahir ces hommes et ces femmes revient-il &#224; les abandonner, &#224; cesser de les aimer ? &#8211; on peut r&#233;pondre par l'interrogative : ne peut-on concevoir dans le geste et la tentation de trahir une sorte d'alliance ind&#233;l&#233;bile contract&#233;e solitairement ? Si on songe au verbe &#171; trahir &#187; qui en fran&#231;ais signifie &#171; abandon &#187;, &#171; tromperie &#187;, mais renvoie &#233;galement &#224; l'id&#233;e de &#171; r&#233;v&#233;lation &#187;, de &#171; traduction de v&#233;rit&#233;s intimes &#187;, n'est-on pas en droit, dans la double acception du terme, d'envisager des rapports entre fid&#233;lit&#233; profonde et trahison f&#233;conde ? La fid&#233;lit&#233; de Genet &#224; l'&#233;gard des Palestiniens se situe &#224; l'oppos&#233; de positions ind&#233;fectibles et d'une forme quelconque d'attachement servile. Sa fid&#233;lit&#233; renvoie &#224; d'incessantes remises en cause qui, proche d'une trahison &#233;ventuelle mais f&#233;conde, se d&#233;finit comme une activit&#233; permanente de d&#233;fis relev&#233;s, comme l'exigence de remettre toute soci&#233;t&#233; en cause. Genet, comme l'a soulign&#233; F&#233;lix Guattari, &#171; ne peut trahir que par fid&#233;lit&#233; &#224; lui-m&#234;me &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;F&#233;lix Guattari, &#171; Genet retrouv&#233; &#187;, Revue d'&#233;tudes palestiniennes, &#233;ditions (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les Palestiniens rencontr&#233;s en 1970, il est s&#251;r qu'il les aime, il se d&#233;finit n&#233;anmoins comme &#171; s&#233;duit, pas aveugl&#233; &#187;. Plusieurs &#233;l&#233;ments, propres &#224; cette &#233;poque, ont fait que Genet n'a cess&#233; d'&#234;tre fid&#232;le &#224; une Palestine r&#233;volt&#233;e, errante, jeune et en armes. Tout d'abord, l'isolement qualifi&#233; de &#171; splendide &#187; de la r&#233;sistance palestinienne &#8211; isolement qui n'est pas sans lien avec sa conception de la trahison. Les &#201;tats arabes ne sont pas intervenus pour d&#233;fendre les feddayins. Devant les prises d'otages et les d&#233;tournements d'avion, la presse et l'opinion mondiale ont assimil&#233; la totalit&#233; du mouvement palestinien &#224; une organisation terroriste. Un autre facteur, plus subtil, et qui for&#231;a son admiration, fut le rapport que les feddayins entretenaient avec le temps. Sur les rives du Jourdain, la mort, omnipr&#233;sente, est &#233;voqu&#233;e rimant avec le rire, l'&#233;clat des yeux et une l&#233;g&#232;re &#233;bri&#233;t&#233; ambiante. Tandis que la r&#233;sistance palestinienne lui para&#238;t apporter paix et douceur, les combattants sont d&#233;crits comme vivant au pr&#233;sent, capables d'amputer le futur, d'o&#249; pour Genet cette sensation de gravit&#233; et d'extr&#234;me l&#233;g&#232;ret&#233;, d'o&#249; ce ton sobre et enjou&#233; pour &#233;voquer une temporalit&#233; qui fut proximit&#233; avec la mort. Une proximit&#233;, qui jamais ne s'&#233;nonce clairement, mais qui fut sienne quand il entreprit d'&#233;crire &lt;i&gt;Un Captif amoureux&lt;/i&gt;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans Un captif amoureux, Genet fait une seule allusion &#224; sa maladie : &#171; En (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce rapport au temps se double d'une relation singuli&#232;re &#224; l'espace, relation famili&#232;re &#224; Genet qui toute sa vie refusa d'&#233;lire domicile. Au fond, les propos tenus &#224; Vienne sur une Palestine institutionnalis&#233;e et territorialement satisfaite n'ont rien de surprenants. Il s'agit plut&#244;t d'une mise au point. Dans &lt;i&gt;Un Captif amoureux&lt;/i&gt;, Genet refuse &#224; diverses reprises de voir dans la lutte arm&#233;e palestinienne &#171; un recouvrement superficiel de territoire &#187;, ou encore, &#171; la conqu&#234;te d'un ridicule espace &#187;. S'il reconna&#238;t que les feddayins d&#233;sirent r&#233;cup&#233;rer leur terre, il juge que &#171; les plus intelligents d'entre eux ont d&#233;j&#224; compris que la marque de la modernit&#233; n'est pas l'enracinement &#8211; arbres, maisons, rochers &#8211; mais une mobilit&#233; toujours plus grande &#187;. Les critiques qui ont uniquement retenu les extraits contre l'&#201;tat d'Isra&#235;l ont, sciemment ou non, sous-estim&#233; ces autres passages qui ont valeur de rejet des aspirations premi&#232;res de la grande majorit&#233; des Palestiniens. &lt;br class='autobr' /&gt; Dans l'institutionnalisation des Palestiniens, Genet voit se profiler l'instauration d'un ordre qu'il ne tient pas &#224; cautionner dans la mesure o&#249; cet ordre sera n&#233;cessairement synonyme d'organisation sociale et politique avec ses r&#232;gles communes, ses exigences d'ob&#233;issance, ses dispositions &#224; exclure et &#224; r&#233;primer des formes d'actions individuelles. Avec l'institutionnalisation, les chants improvis&#233;s des feddayins c&#232;deront la place &#224; un hymne national avec son drapeau, cet embl&#232;me de reconnaissance que Genet assimile &#224; &#171; une th&#233;&#226;tralit&#233; qui ch&#226;tre et qui fait mourir &#187;. Trahir, dans le sens o&#249; il l'entend, revient donc &#224; rester fid&#232;le &#224; une r&#233;volution en acte, du c&#244;t&#233; de la libert&#233; &#8211; de mouvements et de paroles &#8211;, et non vers ce qui risque de l'asservir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trahir, pour Deleuze, c'est comme &#171; une ligne de fuite &#187;, active, qui trouve ses armes en trahissant les significations dominantes, l'ordre &#233;tabli, pour forc&#233;ment rejoindre des &#171; minorit&#233;s &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, &#171; De la sup&#233;riorit&#233; de la langue (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#201;crire, avance Genet lors d'un entretien longuement pr&#233;par&#233; avec le metteur en sc&#232;ne Antoine Bourseiller, &#171; c'est le dernier recours quand on a trahi &#187;, et d'ajouter que c'est &#224; la colonie p&#233;nitentiaire de Mettray, &#224; l'&#226;ge de quinze ans, qu'il a commenc&#233; &#224; &#233;crire, si toutefois on entend par l&#224; s'&#234;tre &#171; entra&#238;n&#233; tr&#232;s jeune &#224; des &#233;motions telles qu'elles ne pourraient [le] mener que vers l'&#233;criture &#187;. Il conclut : &#171; &#201;crire, c'est peut-&#234;tre ce qui reste quand on est chass&#233; du domaine de la parole donn&#233;e &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; ces hypoth&#232;ses, un an plus tard, il apporte des &#233;l&#233;ments de r&#233;ponse lors d'un entretien avec Bertrand Poirot-Delpech au cours duquel Genet encha&#238;ne sarcasmes et provocations : &#171; la parole donn&#233;e &#187; est celle de ses &#171; tortionnaires &#187;, c'est la langue de la classe dominante &#224; laquelle il recourt en s'appliquant &#224; la ciseler, &#224; la corrompre de l'int&#233;rieur. C'est dans leur langue qu'il doit &#171; agresser &#187; ses ennemis. &#192; la question de son interlocuteur : &#171; - Mais il y a eu l'&#233;cole o&#249; l'on vous a donn&#233; le go&#251;t du bien &#233;crire ? A Mettray ? &#187; Il r&#233;pond : &#171; - Je ne suis pas s&#251;r que ce soit vraiment l&#224; &#187;, mais c'est &#224; Mettray, qu'on [lui] a donn&#233;, &#171; probablement par hasard, les sonnets de Ronsard &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Chez Genet, pour qui trahison et tromperie sont des armes salutaires, l'&#233;criture est &#224; la fois &#171; sinc&#232;re &#187; et non exempte de mensonges. Plus exactement, elle s'emploie &#224; miner ses propres constructions afin de confondre ses lecteurs, de &#171; jeter en eux le trouble &#187;. Si par communication, on entend transmettre, faire partager dans un souci de r&#233;ciprocit&#233;, tel n'est pas l'objectif de Genet &#8211; ce qui ne signifie pas pour autant qu'il faille, comme Georges Bataille, conclure que &#171; l'&#233;laboration de son &#339;uvre a le sens d'une n&#233;gation de ceux qui la lisent &#187;. Bataille, pour qui la litt&#233;rature est un lieu d'&#233;change et de sociabilit&#233; adopte un point de vue moral, accusant Genet de &#171; manque de loyaut&#233; &#187; et &#171; d'&#233;lan du c&#339;ur &#187;, consid&#233;rant que ses r&#233;cits peuvent int&#233;resser, mais &#171; ne passionnent pas &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Georges Bataille, La Litt&#233;rature et le mal, Paris, Gallimard, r&#233;&#233;d. &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Au verdict de Bataille d'apr&#232;s lequel l'&#339;uvre de Genet est un &#233;chec, Jacques Derrida a r&#233;pondu : &#171; Mais l'&#233;chec, Genet ne l'a-t-il pas calcul&#233; ? Il le r&#233;p&#232;te tout le temps, il a voulu r&#233;ussir son &#233;chec &#187;. Et Derrida de reprocher &#224; son tour &#224; Bataille &#171; l'acad&#233;misme sentencieux de son discours &#187;, &#171; une logique d'aveuglement et de d&#233;n&#233;gation &#187;, &#171; une pr&#233;dilection polic&#233;e, sinistre, morale et d&#233;risoirement r&#233;active &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jacques Derrida, Glas II, Paris, Deno&#235;l/Gonthier, 1981, p. 306.&#034; id=&#034;nh3-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; On peut s'&#233;tonner que Bataille, qui refusait qu'on l&#251;t Nietzsche et Sade autrement qu'en se compromettant, ait &#233;t&#233; incapable de prendre en charge la sp&#233;cificit&#233; de l'&#339;uvre de Genet &#8211; lequel ne d&#233;valorise pas ses lecteurs, mais les renvoie &#224; eux-m&#234;mes, &#224; &#171; la connaissance de la solitude de chaque &#234;tre et de chaque chose qui, &#233;crit-il dans &lt;i&gt;L'Atelier d'Alberto Giacometti&lt;/i&gt;, est notre gloire la plus s&#251;re &#187;. Au final, &#171; Bataille d&#233;plore que les lecteurs de Genet soient &#8216;mu&#233;s en choses' alors que sa propre lecture ne trouve d'issue que dans la cat&#233;gorisation, le ton doctoral et pour finir, une mise &#224; l'index &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fran&#231;ois Bizet, Une Communication sans &#233;change. Georges Bataille critique de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De &lt;i&gt;La Litt&#233;rature et le mal&lt;/i&gt; &#224; nos jours, d'o&#249; vient cette manie de vouloir circonscrire l'&#339;uvre de Genet, de prononcer des verdicts, d'en extirper des v&#233;rit&#233;s ? C'est omettre qu'en plus de son droit &#224; l'&#233;chec, Genet n'a cess&#233; de revendiquer celui &#224; la contradiction, con&#231;ue comme une infinie multiplication de perspectives. J'invite &#224; lire ou relire les toutes premi&#232;res pages d'&lt;i&gt;Un captif amoureux&lt;/i&gt;, de m&#234;me celles o&#249; Genet fait part de sa fascination pour les broderies des femmes rencontr&#233;es dans les camps de r&#233;fugi&#233;s, lesquelles vont revivre, au point de croix, par les couleurs et le symbole des motifs, une Palestine engloutie. Cette forme de r&#233;sistance, m&#233;ticuleuse et silencieuse, que Genet tient pour sup&#233;rieure aux discours politiques, transpara&#238;t dans son &#233;criture, &#224; travers ses entrelacs, ses &#233;chos et ses superpositions qui rappellent le tissage complexe de diff&#233;rentes strates de la m&#233;moire. Les souvenirs comme les mots, &#171; cette totalit&#233; de signes noirs &#187;, sont parcourus de blancs, d'absences, de points de suspension. Parfois s'&#233;nonce en filigrane l'&#233;rosion de la pens&#233;e, le doute, le manque de r&#233;alit&#233; contamin&#233; par le songe. Si la recherche d'Hamza et de sa m&#232;re, quatorze ans durant, lui a dict&#233; la forme de son livre, celui-ci aboutit &#224; un texte d&#233;construit, &#224; plusieurs voix, d&#233;gag&#233; des contraintes temporelles et logiques. L'&#233;tonnante pr&#233;pond&#233;rance de ces &#171; blancs &#187;, de ces silences, semble insinuer une architecture, de Genet seul connue, reposant pr&#233;cis&#233;ment sur les b&#233;ances et le non-dit. &lt;i&gt;Un captif amoureux&lt;/i&gt; serait comme la trame &lt;i&gt;lacunaire&lt;/i&gt; qui se tisse &#8211; se brode &#8211; en se d&#233;faisant.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Un captif amoureux s'ach&#232;ve en ces termes : &#171; Cette derni&#232;re page de mon (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un hommage &#224; Dosto&#239;evski, publi&#233; dans &lt;i&gt;La Nouvelle Revue Fran&#231;aise&lt;/i&gt; quelques mois apr&#232;s sa mort, Genet consid&#232;re que &#171; tout roman, po&#232;me, tableau, musique, qui ne se construit pas comme un jeu de massacre dont il serait l'une des t&#234;tes est une imposture &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Une lecture des Fr&#232;res Karamazov &#187;, La Nouvelle Revue Fran&#231;aise, 1er (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Par imposture, il n'entend pas mensonge et mystification qui sont pour lui des armes l&#233;gitimes, mais une conception de l'&#339;uvre &#171; construite sur de seules affirmations jamais contrari&#233;es &#187;. Face &#224; cette forme de cr&#233;ation pr&#233;tendument d&#233;tentrice de v&#233;rit&#233;, Genet oppose une &#233;criture qui se cherche, s'auto-interroge, s'exerce contre elle-m&#234;me, bannit les propos pr&#233;somptueux tenus pour d&#233;finitifs. Une &#233;criture qui, comme toute forme artistique digne de ce nom, r&#233;serve une place &#224; l'humour, &#224; l'all&#233;gresse, leurs auteurs, chose rare, sachant &#171; rire de leur g&#233;nie &#187;. Gr&#226;ce &#224; ce rire et &#224; son mode d'expression, tout est permis, le d&#233;sordre est consenti. C'est, pour reprendre une expression emprunt&#233;e &#224; Francis Ponge, &#171; l'hilarit&#233; du s&#233;rieux qui d&#233;soriente &#187;. C'est, pour citer &#224; nouveau Deleuze, sortir du sillon, d&#233;lirer (comme &#171; d&#233;conner &#187;), avoir un c&#244;t&#233; d&#233;moniaque. Genet, tout au long de son &#339;uvre, n'a cess&#233; de jongler avec ce rire incertain, ironique dans le sens o&#249; il m&#233;lange les incompatibles, ruine toute d&#233;finition, ravive inlassablement la probl&#233;matique de toute solution. La position est des plus inconfortables, mais comme le rappelle Genet, elle &#171; a permis d'apporter la pagaille &#187; en lui-m&#234;me et d'entretenir une absence de repos. Dans cet ind&#233;cidable, dans cette ligne de fuite, s'inscrit sa d&#233;marche de po&#232;te.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Au terme de son dernier entretien, diffus&#233; &#224; la BBC le 12 novembre 1985, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R&#233;f&#233;rences bibliographiques&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. Ivan Jablonka, &lt;i&gt;Les V&#233;rit&#233;s inavouables de Jean Genet&lt;/i&gt;, Paris, Le Seuil, 2006 et Eric Marty, &lt;i&gt;Jean Genet, post-scriptum&lt;/i&gt;, Paris, Verdier, 2006.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L&#233;o Bersani, &lt;i&gt;Homos, repenser l'identit&#233;&lt;/i&gt;, Paris, &#233;ditions Odile Jacob, 1988, p. 175.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Edmund White, introduction &#224; la traduction anglaise d'&lt;i&gt;Un Captif amoureux&lt;/i&gt; par Barbara Middletown, Wesleyan University Press, 1992, p. 13.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Phrase qui rappelle un conseil adress&#233; par Henri Michaux &#171; &#224; tous ceux qui vivent malgr&#233; eux en d&#233;pendance malheureuse : l'exorcisme &#187; &#8211; exercice qui consiste &#224; introduire &#171; dans le lieu m&#234;me de la souffrance et de l'id&#233;e fixe une exaltation telle, une si magnifique violence, unies au mart&#232;lement des mots, que le mal progressivement dissous est remplac&#233; par une boule a&#233;rienne et d&#233;monique &#8211; &#233;tat merveilleux ! &#187;. &lt;i&gt;&#201;preuves, exorcismes&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, 1946.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Au cours d'entretiens, comme avec Hubert Fichte, en 1975, Genet est revenu sur le sujet, rappelant qu'orphelin, &#233;lev&#233; par l'Assistance publique, des gamins lui avaient lanc&#233; &#224; l'&#233;cole primaire : &#034;Mais c'est pas sa maison [qu'il venait de dessiner], c'est un enfant trouv&#233;&#034;. Et, se rem&#233;morant l'incident, d'ajouter : &#034;J'&#233;tais imm&#233;diatement tellement &#233;tranger, oh ! le mot n'est pas fort, ha&#239;r la France, c'est rien, il faudrait plus que ha&#239;r, plus que vomir la France, enfin je ... et... le fait que l'arm&#233;e fran&#231;aise, ce qu'elle avait de plus prestigieux au monde il y a trente ans, ait capitul&#233; devant les troupes d'un caporal autrichien, &#231;a m'a ravi. J'&#233;tais veng&#233;&#034; (&lt;i&gt;L'ennemi d&#233;clar&#233;&lt;/i&gt;, Gallimard, p. 76). Ou encore, en 1982, lors d'un entretien avec Bertrand Poirot-Delpech, quand il se d&#233;clare &#171; heureux &#187; de la racl&#233;e inflig&#233;e aux Fran&#231;ais par Hitler : &#171; Oui, les Fran&#231;ais ont &#233;t&#233; l&#226;ches. &#187; Puis, se rem&#233;morant la d&#233;faite : &#171; Ces messieurs d&#233;cor&#233;s qui avaient une canne et, au bout de la canne, une pointe pour ramasser les m&#233;gots sans se baisser, ces dames d'Auteuil ou de Passy qui vendaient des journaux, &lt;i&gt;Paris-soir&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Le Figaro&lt;/i&gt;. Il y avait plein de choses comme &#231;a, tr&#232;s r&#233;jouissantes &#187; (&lt;i&gt;L'ennemi d&#233;clar&#233;&lt;/i&gt;, p. 233-236).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Lettres &#224; Roger Blin&lt;/i&gt;, Gallimard, Paris, 1966, p. 49 et 64.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Genet n'a pas manqu&#233; de jouer sur cette ambigu&#239;t&#233; et de se contredire, notamment lors d'une allocation en faveur des Panth&#232;res noires, en 1970, pr&#233;sentant sa derni&#232;re pi&#232;ce, &lt;i&gt;Les Paravents&lt;/i&gt;, comme &#171; une longue m&#233;ditation sur la guerre d'Alg&#233;rie &#187;. &#171; Il est ind&#233;cent de parler de moi &#187;, &lt;i&gt;L'ennemi d&#233;clar&#233;&lt;/i&gt;, p. 41.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#192; l'Assembl&#233;e nationale, tandis que Malraux d&#233;fend la pi&#232;ce, un d&#233;put&#233; du Morbihan se d&#233;clare scandalis&#233; par cette fameuse sc&#232;ne de l'enterrement du lieutenant. Cf. Ren&#233;e Saurel, &#034;Forces de vie, forces de mort&#034;, &lt;i&gt;Les Temps modernes&lt;/i&gt;, juin 1966, p. 2266.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;T&#233;moignages de Paule Th&#233;venin et de Roger Blin, &lt;i&gt;La bataille des Paravents&lt;/i&gt;, Paris, IMEC, 1991, p. 11 et 41.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Edward Sa&#239;d, &#171; Les derniers &#233;crits de Jean Genet &#187;, &lt;i&gt;Revue d'&#233;tudes palestiniennes&lt;/i&gt;, Paris, &#233;ditions de Minuit, n&#176;39, printemps 1991, p. 98.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir le film documentaire de Richard Dindo, Genet &#224; Chatila, 1999.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Les femmes de Djebel-Hussein &#187;, &lt;i&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, 1er juillet 1974, r&#233;&#233;d. &lt;i&gt;L'ennemi d&#233;clar&#233;&lt;/i&gt;, p. 139-140. Basma El Omari, &#171; &#8220;La derni&#232;re image du monde&#8221; ou l'&#233;criture de Jean Genet sur les Palestiniens &#187;, &lt;i&gt;&#201;tudes fran&#231;aises&lt;/i&gt;, vol. 37 (3), 2001, p. 126-146.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Wannous Saadalah, &#171; Saint Genet, Palestinien et po&#232;te &#187; (entretien avec Jean Genet), &lt;i&gt;L'autre journal&lt;/i&gt;, n&#176;18, 26 juin 1986, p. 20-30.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Entretien avec R&#252;diger Wischenbart et Layla Shahid Barrada &#187;, enregistr&#233; &#224; Vienne les 6 et 7 d&#233;cembre 1983. Transcription int&#233;grale de l'entretien publi&#233; dans la &lt;i&gt;Revue d'&#233;tudes palestiniennes&lt;/i&gt;, n&#176;21, automne 1986, r&#233;&#233;d., &lt;i&gt;L'ennemi d&#233;clar&#233;&lt;/i&gt;, p. 227-241.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;F&#233;lix Guattari, &#171; Genet retrouv&#233; &#187;, &lt;i&gt;Revue d'&#233;tudes palestiniennes&lt;/i&gt;, &#233;ditions de Minuit, n&#176;21, printemps 1986.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dans &lt;i&gt;Un captif amoureux&lt;/i&gt;, Genet fait une seule allusion &#224; sa maladie : &#171; En septembre 1982, les massacres de Chatila eurent lieu ; j'en fus affect&#233; ; j'en parlai, mais si l'acte d'&#233;crire vint plus tard, le temps d'incubation, l'instant ou les instants qu'une cellule, une seule, bifurquant de son habituel m&#233;tabolisme, commen&#231;&#226;t la premi&#232;re maille d'une dentelle ou cancer dont personne ne soup&#231;onne ce qu'il sera, ou m&#234;me qu'il sera, je d&#233;cidai d'&#233;crire ce livre. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Genet entame la r&#233;daction d'&lt;i&gt;Un captif amoureux&lt;/i&gt; au Maroc, en juin-juillet 1983, ceci &#224; partir de notes accumul&#233;es depuis pr&#232;s de quinze ans. En septembre 1984, de retour de son dernier voyage au Moyen-Orient, il r&#233;dige, lors d'un s&#233;jour en Gr&#232;ce, une grande partie de son r&#233;cit. Le manuscrit sera remis &#224; Laurent Boyer, son interlocuteur et ex&#233;cuteur testamentaire chez Gallimard, en novembre 1985.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Gilles Deleuze et Claire Parnet, &lt;i&gt;Dialogues&lt;/i&gt;, &#171; De la sup&#233;riorit&#233; de la langue anglaise-am&#233;ricaine &#187;, Paris, Champs/Flammarion, 1996, p. 47-63 [pour tous les extraits cit&#233;s dans ce texte].&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Georges Bataille, &lt;i&gt;La Litt&#233;rature et le mal&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, r&#233;&#233;d. &#171; Folio/essais &#187;, 1990, p. 123-154.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jacques Derrida, &lt;i&gt;Glas II&lt;/i&gt;, Paris, Deno&#235;l/Gonthier, 1981, p. 306.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fran&#231;ois Bizet, &lt;i&gt;Une Communication sans &#233;change. Georges Bataille critique de Jean Genet&lt;/i&gt;, Gen&#232;ve, Droz, 2007.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Un captif amoureux&lt;/i&gt; s'ach&#232;ve en ces termes : &#171; Cette derni&#232;re page de mon livre est transparente &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Une lecture des Fr&#232;res Karamazov &#187;, &lt;i&gt;La Nouvelle Revue Fran&#231;aise&lt;/i&gt;, 1er octobre 1986, r&#233;&#233;d. &lt;i&gt;L'ennemi d&#233;clar&#233;&lt;/i&gt;, p. 213-216.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Au terme de son dernier entretien, diffus&#233; &#224; la BBC le 12 novembre 1985, Genet, irrit&#233;, r&#233;pond &#224; son interlocuteur (Nigel Williams), qui l'interroge sur son lieu de r&#233;sidence, en l'occurrence le Maroc, le pourquoi de ce pays, son attrait possible pour ses paysages : &#171; Oh, vous savez, j'aime tous les paysages, m&#234;me les plus d&#233;sh&#233;rit&#233;s, m&#234;me l'Angleterre &#187;. Et &#224; Nigel Williams qui r&#233;cidive en demandant : &#171; Qu'est-ce que vous faites de vos journ&#233;es l&#224;-bas ? &#187;, Genet cl&#244;t l'entretien, ponctu&#233; de longs silences, en ces termes : &#171; Oui. Vous voulez qu'on aborde le probl&#232;me du temps. Eh bien, je vais vous r&#233;pondre comme Saint Augustin &#224; propos du temps : &#8220;j'attends la mort&#8221; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Les chiens des rues d'Istanbul</title>
		<link>https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=642</link>
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		<dc:date>2017-12-25T10:39:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Catherine Pinguet</dc:creator>


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		<description>
&lt;p&gt;Intervention &#224; la rencontre de Fertans des 21 et 22 octobre 2017, &#034;Faire la b&#234;te. La fabrique humaine des animaux&#034; &lt;br class='autobr' /&gt; Article publi&#233; en anglais et en turc dans le livre/catalogue de l'exposition : The Four-Legged Municipality &#8211; Street Dogs of Istanbul Istanbul Research Institute 2016 Illustrations : Collection Pierre de Gigord &lt;br class='autobr' /&gt; Parmi les animaux qui peuplaient les rues d'Istanbul, les chiens, contrairement aux chats pourtant tout aussi nombreux, ont &#233;t&#233; abondamment photographi&#233;s par les (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=31" rel="directory"&gt;&#034;Voyons o&#249; la philo m&#232;ne&#034;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=52" rel="tag"&gt;violence&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=88" rel="tag"&gt;biopolitique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=98" rel="tag"&gt;animal&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Intervention &#224; la rencontre de Fertans des 21 et 22 octobre 2017, &#034;Faire la b&#234;te. La fabrique humaine des animaux&#034;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Article publi&#233; en anglais et en turc dans le livre/catalogue de l'exposition :&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt; &lt;i&gt;The Four-Legged Municipality &#8211; Street Dogs of Istanbul&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Istanbul Research Institute&lt;br class='autobr' /&gt;
2016&lt;br class='autobr' /&gt;
Illustrations : Collection Pierre de Gigord&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Parmi les animaux qui peuplaient les rues d'Istanbul, les chiens, contrairement aux chats pourtant tout aussi nombreux, ont &#233;t&#233; abondamment photographi&#233;s par les voyageurs occidentaux, comme par les photographes locaux, soucieux d'accroitre leurs b&#233;n&#233;fices en r&#233;pondant aux attentes d'une client&#232;le &#233;trang&#232;re. Le ph&#233;nom&#232;ne s'est accru lors de l'apparition de la carte postale, qui suscita rapidement un v&#233;ritable engouement, avec des s&#233;ries num&#233;rot&#233;es r&#233;serv&#233;es aux chiens. En regardant celles-ci, ou encore en parcourant l'ouvrage en trois volumes de Mert Sandalc&#305; consacr&#233; aux cartes postales de Max Fruchtermann, on constate que par le biais de ces &#171; toutous &#187;, des voyageurs d&#233;clinaient leurs amiti&#233;s et leur &#171; bon souvenir &#187; sous des formes diverses et vari&#233;es. D'autres d&#233;claraient leur flamme avec une pr&#233;dilection pour le mot &#171; caresse &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mert Sandalc&#305;, The Postcards of Max Fruchtermann, Istanbul : Ko&#231;bank, 3 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Les photographies de chiens paisiblement couch&#233;s suscitaient des commentaires sur les bienfaits du farniente, le fameux &lt;i&gt;kief&lt;/i&gt; oriental, parmi tant d'autres clich&#233;s. La palme de l'image la plus copi&#233;e, diff&#233;remment colori&#233;e et retouch&#233;e, a &#233;t&#233; remport&#233;e par le studio Abdullah Fr&#232;res. Il s'agit d'un chiffonnier entour&#233; d'un groupe de chiens, des concurrents aux yeux de certains, des compagnons d'infortune pour d'autres. Cette photographie a d'ailleurs eu droit &#224; la couverture d'un hebdomadaire fran&#231;ais, le 12 janvier 1902, accompagn&#233; d'un article o&#249; il est indiqu&#233; que le chiffonnier vit en bons termes avec les chiens, &#171; les seigneurs du pav&#233; &#187;, &#171; que le bonhomme est de la maison &#187;, glanant lui aussi de quoi survivre dans des &#171; cloaques &#187; et des quartiers o&#249; &#171; r&#232;gne une odeur &#224; faire fuir un chacal &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Edmond Neukomm, &#171; Les capitales de l'Europe. Constantinople &#187;, Journal des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_347 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture-2.png' width='500' height='698' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Carte postale publicitaire pour les probl&#232;mes respiratoires&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Chiens nuisibles et Aristochiens&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les raisons de ce &#171; succ&#232;s &#187;, le plus souvent exerc&#233; au d&#233;triment de l'animal, s'expliquent au regard des mesures prises dans les villes occidentales durant la seconde moiti&#233; du 19e si&#232;cle, &#224; savoir l'&#233;limination des chiens errants. Les seuls dor&#233;navant autoris&#233;s &#224; battre le pav&#233; &#233;taient des chiens d&#251;ment d&#233;clar&#233;s par leurs ma&#238;tres, ces derniers de surcro&#238;t oblig&#233;s, sous peine d'amende ou d'envoi de leurs chiens &#224; la fourri&#232;re, de veiller &#224; ne pas les laisser vagabonder. Pour reprendre la formule du pr&#233;fet de police de Paris, il s'agissait pour l'administration de tirer de leur d&#233;tresse ces &#171; parias &#187;, aussi laids que fam&#233;liques, &#171; en les plongeant dans l'infini &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Louis Andrieux, Souvenirs d'un pr&#233;fet de police, Paris : Jules Rouff &amp; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; C'est ainsi que les chiens errants disparurent de l'espace urbain europ&#233;en et que le &#171; spectacle &#187; des chiens d'Istanbul gagna en pittoresque : &#171; On n'imagine pas plus Constantinople sans chiens, d'apr&#232;s le Dr Camille Allard, que le d&#233;sert sans chameaux ou une rue de Paris sans portraits photographiques. &#187; Et d'ajouter : &#171; Mais on ne peut pas nier que le pittoresque turc fatigue promptement, comme tout ce qui est exag&#233;r&#233;. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Camille Allard, Souvenirs d'Orient. Les &#233;chelles du Levant, Paris : Adrien (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Les premiers guides touristiques, qui n'ont d'ailleurs pas manqu&#233; de les mentionner, classaient ces chiens tant&#244;t &#224; la rubrique &#171; nuisance &#187;, tant&#244;t &#224; celle &#171; curiosit&#233; &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Par exemple Fr&#233;d&#233;ric Lacroix, auteur du premier guide fran&#231;ais, cite parmi (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
L'aspect couleur locale &#233;tait d'autant plus prononc&#233; qu'en Europe, tandis que des chiens &#233;taient consid&#233;r&#233;s nuisibles, d'autres suscitaient des passions jusqu'alors in&#233;dites, comme le d&#233;montrent les premi&#232;res expositions canines. Ces &lt;i&gt;happy few&lt;/i&gt; &#233;taient bien entendu dot&#233;s d'un pedigree en bonne et due forme car on se souciait dor&#233;navant de la g&#233;n&#233;alogie de l'animal, de la puret&#233; de sa race, ceci dans le droit fil de consid&#233;rations sur les races humaines. Ces sp&#233;culations, en pleine colonisation, ont donn&#233; lieu &#224; l'exhibition de &#171; sp&#233;cimens &#187; de peuples &#171; exotiques &#187; dans des espaces d'ordinaire r&#233;serv&#233;s aux animaux, les jardins d'acclimatation, faisant office de zoos humains.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Catherine Pinguet, &#171; Bat&#305;l&#305; Kilmli&#287;inin Olu&#351;turulmas&#305;nda &#214;teki'nin (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Dans ce contexte, il n'est pas surprenant que des photographies dites &#171; types &#187;, cens&#233;es rendre compte de la diversit&#233; ethnique et religieuse ottomane, aient &#233;t&#233; particuli&#232;rement recherch&#233;es (parmi lesquelles Turcs, Circassiens, Kurdes, Albanais, Arm&#233;niens, hommes et femmes confondus, qui ont fourni mati&#232;re &#224; d'innombrables reconstitutions et mises en sc&#232;ne).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le souci de classifier en races, de remonter aux origines, s'est bien &#233;videmment &#233;tendu aux chiens d'Istanbul, malgr&#233; leur statut peu enviable de b&#226;tard, donnant lieu &#224; des th&#232;ses plus ou moins savantes, voire totalement farfelues : analogies avec les chiens d'Australie, croisement &#224; expliquer en &#171; remontant purement et simplement aux croisades &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dr. P. Remlinger, &#171; Les chiens de Constantinople. Leur vie, leur mort &#187;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Car par-del&#224; les multiples photographies, ces chiens ont surtout fait couler beaucoup d'encre. Comme le rappelle Paul de R&#233;gla dans &lt;i&gt;Les Bas-fonds de Constantinople&lt;/i&gt;, ne d&#233;rogeant pas &#224; la r&#232;gle : &#171; Il n'est pas d'auteurs ayant &#233;crit sur Constantinople qui ne se soient cru dans la n&#233;cessit&#233; de consacrer quelques lignes &#224; ces braves b&#234;tes. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Paul de R&#233;gla, Les Bas-fonds de Constantinople, Paris : Tresse &amp; Stock, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Certains s'efforcent de se d&#233;marquer, tel Gaston des Godins de Souhesmes qui a v&#233;cu &#224; Istanbul et &#233;crit un guide de la ville. Pas question pour lui d'&#234;tre associ&#233; aux &#171; touristes qui ont discouru injustement au sujet des chiens, faute d'avoir suffisamment voisin&#233; avec ses int&#233;ressants quadrup&#232;des &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Gaston des Godins de Souhesmes, &#171; Les chiens des rues &#187;, Turcs et Levantins, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Le chapitre qu'il leur consacre n'a toutefois rien d'original, compos&#233; surtout d'emprunts &#224; Paul de R&#233;gla, pseudonyme du Dr Desjardins qui avait ouvert un centre d'hydroth&#233;rapie &#224; Kadik&#246;y, lequel cite son &#171; illustre confr&#232;re &#187;, le Dr Mavroy&#233;ni Pacha. La plupart des &#233;trangers de passage, dont Mark Twain, consid&#233;raient que ces chiens galeux et pleins de puces (&lt;i&gt;mangy and flee ridden street dogs&lt;/i&gt;) ne devaient leur survie, jug&#233;e le plus souvent d&#233;plorable, qu'en raison de la t&#226;che qui &#233;tait la leur (&lt;i&gt;their official position&lt;/i&gt;), celle d'&#233;boueurs et de charognards (&lt;i&gt;scavengers of the city&lt;/i&gt;). Twain semble toutefois sinc&#232;re quand il &#233;voque la souffrance de certains chiens, y compris dans son journal, souffrance bien r&#233;elle dans bien des cas, qu'&#233;vitaient soigneusement d'immortaliser les photographes : &#171; De ma vie, je n'ai jamais vu des roquets aussi mis&#233;rables, affam&#233;s, tristes, avec un air aussi d&#233;sesp&#233;r&#233;. &#187; (&lt;i&gt;I never saw such utterly wretched, starving, sad-visaged, broken-hearted looking curs in my life&lt;/i&gt;).&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mark Twain, The Innocents Abroad or The New Pilgrims' Progress, San (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_348 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture2-3.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture2-3.png' width='455' height='999' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Anonyme, chiens des rues, plaque de verre st&#233;r&#233;oscopique, d&#233;but 20e si&#232;cle&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;alit&#233;, trop souvent occult&#233;e, vient mettre &#224; mal une vision idyllique de la capitale ottomane, autrement dit le parti-pris d'un regard nostalgique sur le pass&#233; largement mythifi&#233;, avec les simplifications et les d&#233;formations que cela suppose. Or, la cohabitation entre les citadins et certains animaux, en l'occurrence le chien, qui passe pour le meilleur ami de l'homme, est tout sauf simple. La question s'av&#232;re m&#234;me &#224; tel point complexe, n'en d&#233;plaise aux tenants d'un anthropocentrisme forcen&#233;, qu'elle permet de multiples approches. Celles qui pr&#233;valent encore largement, tributaires de formations en sciences humaines, s'int&#233;ressent moins &#224; l'animal en tant que tel qu'aux repr&#233;sentations, aux discours et aux pratiques des hommes vis-&#224;-vis de ce dernier. Il est incontestable que l'homme a un pouvoir de d&#233;cision qui n'est pas r&#233;ciproque, que le sort de l'animal d&#233;pend de l'homme, &lt;i&gt;a fortiori&lt;/i&gt; dans le contexte d'animaux urbains. Cet aspect ne peut &#234;tre pass&#233; sous silence, mais il convient aussi de se pencher sur ces chiens des rues en question, comme sujets &#224; part enti&#232;re, qui n'entrent dans aucune cat&#233;gorie classique, rendant caduque la dichotomie qui oppose d'ordinaire l'animal sauvage &#224; celui domestique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour ce faire, il convient de se pencher sur les &#233;crits de ceux qui ont observ&#233; les chiens des rues ou qui ont consign&#233; des remarques offrant mati&#232;re &#224; r&#233;flexion, et il se trouve qu'il s'agit de deux m&#233;decins : Spyridon Mavroy&#233;ni (1817-1902) et Paul Remlinger (1871-1964). Le premier a occup&#233; pendant un quart de si&#232;cle un des postes les plus &#233;lev&#233;s dans la hi&#233;rarchie m&#233;dicale ottomane. M&#233;decin priv&#233; du sultan Abd&#252;lhamid II, conseiller de celui-ci pour les questions sanitaires, notamment en cas d'&#233;pid&#233;mies et de maladies contagieuses, ce fut probablement Mavroy&#233;ni qui sugg&#233;ra d'envoyer &#224; Paris le Dr Zoeros (1842-1917) afin de s'informer des travaux de Pasteur. C'est &#224; l'issu de ce s&#233;jour que fut fond&#233; l'institut antirabique (&lt;i&gt;Kuduz Enstit&#252;s&#252;&lt;/i&gt;), ainsi que l'Institut imp&#233;rial de bact&#233;riologie (&lt;i&gt;Bakteriylojihane-i &#350;ahane&lt;/i&gt;), dont Paul Remlinger allait prendre la direction de 1900 &#224; 1910.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Paul Remlinger, D&#233;buts et tribulations de l'Institut Antirabique de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_349 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture3-2.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture3-2.png' width='500' height='787' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'institut antirabique, carte postale, 2 novembre 1911&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Consid&#233;rations d'un cynophile enrag&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mavroy&#233;ni est l'auteur de &lt;i&gt;Chiens et chats de bonne maison&lt;/i&gt;, en l'occurrence la sienne, texte d'abord publi&#233; dans la &lt;i&gt;Gazette des h&#244;pitaux&lt;/i&gt;, en 1893. Poss&#233;der un chien, ayant acc&#232;s &#224; l'habitation, &#233;tait alors extr&#234;mement rare &#224; Istanbul, si ce n'est dans les couches sup&#233;rieures de la soci&#233;t&#233; o&#249; certains s'inspiraient du mod&#232;le occidental en adoptant des chiens de race. Mavroy&#233;ni avait quant &#224; lui jet&#233; son d&#233;volu sur les bouledogues, et plus encore les carlins (&lt;i&gt;mops&lt;/i&gt;). Puis, en 1902, para&#238;t en France, &#224; titre posthume, un opuscule o&#249; sont r&#233;&#233;dit&#233;s &lt;i&gt;Chiens et chats de bonne maison&lt;/i&gt;, mais qui d&#233;bute par &lt;i&gt;Les Chiens errants de Constantinople&lt;/i&gt;, avec pour sous-titre prometteur, &#171; &#201;tude des m&#339;urs canines &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Spyridon Mavroy&#233;ni, Les Chiens errants de Constantinople, Paris : Jean (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Les emprunts de Paul de R&#233;gla, que l'on retrouve dans la presse francophone de l'&#233;poque, attestent la circulation de cette brochure &#224; la fin des ann&#233;es 1880, Mavroy&#233;ni l'offrant volontiers &#224; certains de ses coll&#232;gues et amis. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'extrait le plus souvent cit&#233; est celui d'un chien estropi&#233;, qu'un m&#233;decin cynophile aurait soign&#233;, et chez qui l'animal, un an plus tard, aurait conduit un de ses cong&#233;n&#232;res pareillement bless&#233;. L'anecdote est plausible, le chien pouvant tr&#232;s bien associer sa souffrance, sa gu&#233;rison, &#224; la personne et au lieu ad&#233;quat. En d'autres termes, le chien a fait preuve d'intelligence, il est sensible &#224; la douleur (ce que de bon cart&#233;siens niaient en bloc, notamment lors d'exp&#233;rimentations), il est capable d'empathie et est dot&#233; d'un sens de l'entraide. Ce r&#233;cit nous apprend &#233;galement qu'il s'agissait non pas d'un v&#233;t&#233;rinaire, mais d'un docteur, qui pour soigner une fracture du tibia a utilis&#233; le m&#234;me traitement que pour des &#234;tres humains, un bandage dextrin&#233;. Le d&#233;tail a son importance &#233;tant donn&#233; qu'&#224; Istanbul, comme dans les grandes villes d'Europe, les &#233;coles v&#233;t&#233;rinaires n'avaient pas pour vocation de soigner les chiens, ni les chats d'ailleurs, mais les animaux de rente et plus encore les chevaux, surtout ceux utilis&#233;s par l'arm&#233;e.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'int&#233;r&#234;t pour les pathologies canines et les moyens d'y rem&#233;dier n'ont (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_350 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture4-2.png' width='500' height='665' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Journaliste ottoman &#224; sa table de travail, ca. 1900&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tude des m&#339;urs canines du Dr Mavroy&#233;ni, &#171; cynophile enrag&#233; &#187; auto-proclam&#233;, n'est pas sans poser de s&#233;rieux probl&#232;mes, surtout quand &#233;voquant une tentative d'exp&#233;dier les chiens sur une &#238;le d&#233;serte, sous le r&#232;gne de Mahmud II (1808-1839), il ne s'autorise pas la moindre critique. De m&#234;me, lors d'une seule allusion aux mauvais traitements r&#233;serv&#233;s aux chiens dans les quartiers chr&#233;tiens, surtout P&#233;ra, il se garde bien de dire que les chiens y &#233;taient r&#233;guli&#232;rement empoisonn&#233;s. En fait, Mavroy&#233;ni id&#233;alise l'existence de ces chiens qu'il humanise constamment, parti-pris d'autant plus surprenant qu'il avait pr&#233;sent&#233; au sultan Abd&#252;lhamid un rapport sur l'hygi&#232;ne publique, &#171; remarquable &#187; aux dires de Ch. Delmas, qui en r&#233;digea un &#224; son tour, &#171; dans lequel S. Mavroy&#233;ni avait fait ressortir le danger que repr&#233;sentent les quartiers insalubres pour la sant&#233; publique &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ch. Delmas, L'hygi&#232;ne publique &#224; Constantinople. Assainissement des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; On comprend d&#232;s lors que son &#233;loge unanime des chiens, pour le moins contraire &#224; ce que professait le corps m&#233;dical, n'ait pas paru dans les revues scientifiques o&#249; Mavroy&#233;ni avait pour habitude de publier ses travaux. &lt;br class='autobr' /&gt;
Son opuscule, malgr&#233; les r&#233;serves qui pr&#233;c&#232;dent, n'est pas d&#233;pourvu d'int&#233;r&#234;t, surtout quand la cohabitation chiens/citadins n'est plus envisag&#233;e d'un point de vue strictement utilitaire, c'est-&#224;-dire en fonction des seuls besoins humains que les animaux sont cens&#233;s satisfaire. Leur mode d'alimentation et leurs conditions de survie d&#233;pendaient effectivement de la distribution de nourriture et d'une quantit&#233; suffisante de d&#233;chets, d'autant plus vrai que le chien des rues d'Istanbul, contrairement au chat, ne chassaient pas, pas plus qu'il n'&#233;tait enclin &#224; voler la nourriture. Mais Mavroy&#233;ni, pour qui la relation homme/animal repose &#233;galement sur la compl&#233;mentarit&#233;, les &#233;changes mutuels et une forme d'attachement, rappelle &#224; juste titre que les chiens d'Istanbul, &#224; l'instar de ceux d'Europe, auraient pu &#234;tre utilis&#233;s &#224; bien d'autres t&#226;ches, comme chiens de trait notamment, &#171; mais les hommes d'ici ne leur ont pas impos&#233; les diff&#233;rents services dont ils sont capables &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un touriste anglais, T. Wild, qui au d&#233;but du 20e si&#232;cle s'est rendu &#224; Constantinople &#224; bord de l'Orient-Express, d&#233;bute son &#171; &lt;i&gt;Photograms of an Eastern Trip&lt;/i&gt; &#187; par trois vues de Bruxelles donnant &#224; voir des chiens musel&#233;s tirant d'imposantes charrettes &#8211; pratique bannie &#224; Londres, mais courante ailleurs, y compris en temps de guerre. Gaston des Godins de Souhesmes, citant le Dr Mavroy&#233;ni selon lequel les chiens des rues sont intelligents, dociles, industrieux, sociables, perfectibles, capables de rendre de nombreux services, s'&#233;tonne que &#171; l'arm&#233;e turque n'ait pas eu l'id&#233;e de les utiliser en les dressant &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Gaston des Godins de Souhesmes, Turcs et Levantins, p. 346.&#034; id=&#034;nh4-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_351 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture5-2.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture5-2.png' width='500' height='1446' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;T. Wild, Grande Rue de P&#233;ra, 1900-1910. L'h&#244;pital fran&#231;ais (&#224; droite), l'actuel consulat de France&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une th&#232;se de doctorat, &lt;i&gt;Le chien de Constantinople. Son utilisation comme chien de guerre et sanitaire dans l'arm&#233;e turque&lt;/i&gt;, soutenue &#224; Paris, en 1932, par le capitaine Hikmet Chakir, le laisserait entendre. Le titre s'av&#232;re toutefois largement mensonger et les explications contradictoires. Au chapitre, &#171; Le chien dans l'arm&#233;e turque &#187;, il est &#233;crit que durant la Premi&#232;re Guerre mondiale, &#224; la fronti&#232;re russe principalement (jury de th&#232;se oblige), le chien aurait servi &#224; la fois &#224; rechercher les bless&#233;s et &#224; d&#233;masquer les espions. Tout aussi incoh&#233;rente, l'all&#233;gation selon laquelle, durant la guerre turco-grecque de 1919, les chiens de Constantinople auraient suivi silencieusement l'ennemi pour mieux l'attaquer, sans le moindre grognement. Plus s&#233;rieusement, dix ans plus tard, nomm&#233; v&#233;t&#233;rinaire du 5e corps d'arm&#233;e &#224; Konya, Hikmet Chakir &#233;crit avoir cr&#233;&#233; un petit chenil au dressage et r&#233;dig&#233; l'ann&#233;e suivante un modeste ouvrage, &#171; unique dans l'arm&#233;e turque &#187;, &lt;i&gt;Harp ve Sihhye K&#246;pekleri&lt;/i&gt;. Du chien de Constantinople en tant que tel, il est tr&#232;s peu question, si ce n'est au sujet de son origine suppos&#233;e (d'Asie centrale affirme le capitaine Chakir) et concernant sa proposition de cr&#233;er en Turquie une soci&#233;t&#233; de zootechnie afin d'am&#233;liorer la race, d'en faire un chien de guerre performant, &#224; partir de croisement avec des bergers allemands. Sa conclusion se passe de commentaire : &#171; Aujourd'hui, dans l'arm&#233;e turque, l'organisation du chien de guerre n'existe que th&#233;oriquement. Je peux m&#234;me affirmer que les essais de dressage tent&#233;s par quelques officiers cynophiles ne sont que des travaux rudimentaires, qui ne re&#231;oivent aucun encouragement. L'ignorance, de la part des d&#233;tracteurs, est assez grave &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Th&#232;se de doctorat &#224; l'Ecole v&#233;t&#233;rinaire d'Alfort soutenue &#224; Paris en 1932 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Hygi&#232;ne et salubrit&#233; publique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'autre m&#233;decin, dont on pourrait s'&#233;tonner qu'il se soit int&#233;ress&#233; aux chiens des rues en dehors de ses travaux sur la rage, est le docteur Paul Remlinger. En 1910, il publie dans la revue &lt;i&gt;L'hygi&#232;ne g&#233;n&#233;rale et appliqu&#233;e&lt;/i&gt; un article intitul&#233; &#171; La D&#233;canisation de Constantinople &#187; &#8211; mot forg&#233; &#224; partir de d&#233;ratisation auquel il octroie une majuscule. En guise d'introduction, le Dr Remlinger, comme le Dr Mavroy&#233;ni deux d&#233;cennies plus t&#244;t, minimise le danger de la rage. Ces observations sont &#224; prendre au s&#233;rieux, le spectre de la rage ayant &#233;t&#233; brandi en Europe pour pr&#233;cipiter l'extermination de chiens errants ou jug&#233;s ind&#233;sirables. Un adage fran&#231;ais exprime d'ailleurs ce raccourci aussi pratique qu'efficace : &#171; Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage &#187;. Pour expliquer &#171; le curieux paradoxe &#187; que constitue la raret&#233; de cette maladie dans la capitale ottomane, Remlinger, excluant toute forme d'immunit&#233;, avance l'argument de m&#339;urs particuli&#232;res, c'est-&#224;-dire d'une stricte r&#233;partition en groupes distincts et d'un &#171; instinct subtil &#187; portant ces chiens &#224; fuir l'animal atteint de la maladie, formant autour de lui &#171; un v&#233;ritable cordon sanitaire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_352 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture6-2.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture6-2.png' width='470' height='1347' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Voyageurs europ&#233;ens au port de Karak&#246;y et chiens dans une rue de Galata&lt;br class='autobr' /&gt; Photographies prises lors d'une croisi&#232;re en M&#233;diterran&#233;e, f&#233;vrier-avril 1910&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un point de vue hygi&#233;nique, Remlinger attribue aux chiens qui &#171; infestent &#187; les rues trois m&#233;faits : les kystes hydatique (maladie parasitaire due aux &#339;ufs de t&#233;nia), la tuberculose (des phtisiques jetant &#224; la voirie des restes que les chiens engloutissent) et la gale (infection cutan&#233;e mal d&#233;termin&#233;e). Outre ces maladies transmissibles &#224; l'homme, il reproche aux chiens d'&#234;tre un obstacle permanent &#224; la propret&#233; de la ville, de souiller la chauss&#233;e de restes d'ordures m&#233;nag&#232;res et d'excr&#233;ments charg&#233;s de parasites divers. Pour faire &#171; &#339;uvre de salubrit&#233; publique &#187;, Remlinger rejette des proc&#233;d&#233;s d&#233;j&#224; employ&#233;s ou planifi&#233;s tels que l'empoisonnement &#224; la strychnine, la d&#233;portation au large de la ville, la destruction des port&#233;es ou encore la castration des m&#226;les. Compte tenu de &#171; l'extr&#234;me indigence des finances municipales &#187;, il d&#233;fend un projet rentable, le plus discret possible compte tenu de l'attitude hostile d'une partie de la population, surtout des &#171; classes pauvres que des croyances conduisent &#224; prot&#233;ger l'animal faible et sans d&#233;fense &#187;. Aussi en vient-il &#224; proposer de donner, apr&#232;s adjudication, la &#171; d&#233;canisation &#187; &#224; un concessionnaire qui proc&#233;derait de la mani&#232;re suivante : les chiens, captur&#233;s &#224; la nuit tomb&#233;e, seraient exp&#233;di&#233;s dans des clos d'&#233;quarrissage r&#233;partis en une dizaine de points, &#224; la p&#233;riph&#233;rie de la ville, chacun comprenant une chambre reli&#233;e &#224; la canalisation du gaz de ville et des ateliers de d&#233;p&#232;cement. Avec une moyenne de cent chiens &#233;radiqu&#233;s par jour, en l'espace de deux mois, la d&#233;canisation serait achev&#233; et celle-ci rapporterait &#224; la municipalit&#233; un b&#233;n&#233;fice avoisinant les 250.000 francs. Son projet lui semble tellement performant, que Remlinger conclut son article en proposant de &#171; l'&#233;tendre aux autres villes de l'Empire ottoman qui, toutes, poss&#232;dent leur contingent de chiens errants &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Paul Relminger, &#171; La D&#233;canisation &#224; Constantinople &#187;, L'Hygi&#232;ne g&#233;n&#233;rale et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Chambres &#224; gaz et recyclage des cadavres&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Que Paul Remlinger, plus de deux d&#233;cennies plus tard, ait d&#233;fendu son projet, le jugeant &#171; moins barbare &#187; que l'extermination au large d'Istanbul, laisse pour le moins perplexe. Mais voil&#224;, ce dernier n'avait rien invent&#233;. Comme le souligne Scott Christianson dans son ouvrage sur les chambres &#224; gaz dans les prisons am&#233;ricaines, il semble difficile de concevoir, apr&#232;s les camps d'extermination nazis, que ce proc&#233;d&#233; ait d&#233;but&#233; sous forme de &#171; &lt;i&gt;grand but practical utopian idea&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Scott Christianson, The Last Gasp. The Rise and Fall of the American Gas (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, les bienfaits du gaz con&#231;us comme symbole de modernit&#233;, ses vertus d&#233;sinfectantes vant&#233;es par les services d'hygi&#232;ne. En France, d'o&#249; &#233;tait originaire le Dr Remlinger, un premier prototype de chambre d'asphyxie est pr&#233;sent&#233; &#224; l'Exposition Universelle de 1878, &#224; la demande de la Soci&#233;t&#233; Protectrice des Animaux. Son objectif : mettre fin &#224; l'abattage de chiens errants par des m&#233;thodes aussi &#171; barbares &#187; que la noyade et la pendaison, de cesser de recourir aux coups de massue et &#224; l'assommement &#224; la machette, fendant la bo&#238;te cr&#226;nienne, &#171; provoquant une mort brusque et sans douleur, mais un peu sanglante &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Henri Martel, L'industrie de l'&#233;quarrissage, Paris : Denot, 1912, p. 25.&#034; id=&#034;nh4-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Louis Andrieux, pr&#233;fet de police &#224; Paris de 1879 &#224; 1881, pr&#233;c&#233;demment cit&#233;, se f&#233;licite dans ses m&#233;moires d'un proc&#233;d&#233; mis au point par un m&#233;decin, membre du conseil d'hygi&#232;ne, afin &#171; d'&#233;liminer les &#234;tres nuisibles dont la soci&#233;t&#233; est forc&#233;e de requ&#233;rir le tr&#233;pas &#187;. Le proc&#233;d&#233; en question est une caisse &#224; barreaux, mont&#233;e sur roue et roulant sur rails, o&#249; les chiens, enferm&#233;s par trente ou quarante &#224; la fois, sont conduits dans une chambre herm&#233;tiquement ferm&#233;e, remplie de gaz, provoquant une agonie estim&#233;e &#224; 10 ou 15 minutes. Louis Andrieux est tellement convaincu de l'efficacit&#233; du proc&#233;d&#233; dans &#171; la douceur du tr&#233;pas &#187; qu'il propose d'en faire &#171; profiter les bip&#232;des &#187; dont &#171; la destruction est n&#233;cessaire &#187;. Au nom de la compassion, d'un souci d'adoucir les derniers instants, &#171; pourquoi ne pas remplacer la guillotine par l'anesth&#233;sie ? &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Louis Andrieux, Souvenirs d'un pr&#233;fet de police, p. 309-310. Louis Andrieux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; C'est pr&#233;cis&#233;ment ce que l'administration p&#233;nitentiaire am&#233;ricaine mettra en &#339;uvre, d&#232;s 1924, et ce jusqu'en 1999, en brandissant des arguments similaires : euthanasie indolore (&lt;i&gt;painless euthanasia&lt;/i&gt;), mieux et plus performant que les horribles pendaisons et la chaise &#233;lectrique (&lt;i&gt;better than the gruesome hanging and the electric chair&lt;/i&gt;). L&#224; encore, les chiens et les chats errants ont pr&#233;c&#233;d&#233; les &#234;tres humains, l'&lt;i&gt;Animal Rescue League de Boston&lt;/i&gt; ayant innov&#233;, en 1912, en introduisant les cages &#224; &#233;lectrocution : &#171; &lt;i&gt;absolutely nothing repulsive about it, unaccompagnied by any fear and pain&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;animals perfectly confortable&lt;/i&gt; &#187; ! Pour preuve, c'est bien connu, le recours au sacro-saint rapport d'experts : &#171; &lt;i&gt;the apparatus tested by many scientific and professional men has received their unquailed approval&lt;/i&gt; &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En 1912, 23 000 chats et 5 454 chiens y sont tu&#233;s dans des cages &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt; En Angleterre, les exterminations de chiens errants au gaz ont d&#233;but&#233; en 1884, &#224; l'association &lt;i&gt;Dogs' Home&lt;/i&gt;, pour laquelle Benjamin Ward Richardson (1828-1896), pionnier de l'anesth&#233;siologie, mit au point une chambre &#224; gaz (&lt;i&gt;lethal chamber&lt;/i&gt;) afin d'&#233;liminer &#171; humainement &#187; (&lt;i&gt;humanly&lt;/i&gt;) et sans &#171; douleur &#187; (&lt;i&gt;painless&lt;/i&gt;) des animaux &#171; inf&#233;rieurs &#187; (&lt;i&gt;lower animals&lt;/i&gt;). Pr&#233;cisons que cet &#233;minent m&#233;decin britannique, qui occupa la premi&#232;re chaire d'hygi&#232;ne publique, se r&#233;clamait d'Edwin Chadwick (1800-1890), dont il avait suivi les travaux sur la situation sanitaire de la population ouvri&#232;re, et que Chadwick se r&#233;clamait quant &#224; lui du philosophe et r&#233;formateur Jeremy Bentham (1748-1832), l'auteur de cette phrase c&#233;l&#232;bre sur les animaux : &#171; La question n'est pas peuvent-il penser et peuvent-ils parler ? Mais peuvent-ils souffrir ? &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jeremy Bentham, An Introduction to the Principle of Morals and Legislation, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Cette filiation peut expliquer l'int&#233;r&#234;t de Ward Richardson pour la mise &#224; mort d'animaux errants, ainsi que pour celle d'animaux dans les abattoirs. Toujours est-il que m&#234;me pav&#233;e des meilleures intentions, son invention a encourag&#233; une mise &#224; mort industrielle, ce dont il ne s'est d'ailleurs pas cach&#233;, fournissant le chiffre de 200 &#224; 250 chiens errants ou abandonn&#233;s tu&#233;s par semaine, et expliquant lors d'une conf&#233;rence s'efforcer de mettre au point des &#171; &lt;i&gt;substances cheapest, more adaptable, more certain in action to carry out lethal death on the large scale&lt;/i&gt; &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;In 1884, Benjamin Ward Richardson delivered a lecture to London's Society of (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_353 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture7-2.png' width='500' height='332' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dogs' Home &#224; Battersea, Ilustrated London News, 2 janvier 1886&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La proposition du Dr Remlinger de tirer b&#233;n&#233;fice des cadavres n'avait &#233;galement rien d'in&#233;dite. Le &lt;i&gt;Dogs' Home&lt;/i&gt; de Battersea &#233;tait dot&#233; d'un four cr&#233;matoire, mais les fourri&#232;res fran&#231;aises se montr&#232;rent plus pragmatiques en recourant &#224; l'&#233;quarrissage, surtout apr&#232;s 1880-1890, quand l'hippophagie, tabou dans les pays anglo-saxons, s'est d&#233;velopp&#233;e et que les chiens ont fait office de &#171; nouveaux clients &#187;. Il fallait aussi &#171; rentabiliser l'industrialisation des proc&#233;d&#233;s, avec la mise au point d'appareils st&#233;rilisateurs et dessiccateurs, d'autoclaves cuisant puis dess&#233;chant les cadavres afin de fabriquer des engrais, ou bien des viandes dess&#233;ch&#233;es &#224; destination de porcs, volailles, chiens, bien avant nos farines animales &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Eric Baratay, &#8220;Chacun jette son chien. De la fin de vie au 19e si&#232;cle &#187;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; En 1911, peut-on lire dans un ouvrage tr&#232;s d&#233;taill&#233; sur l'abattage des chiens dans diverses villes d'Europe, le prix d'achat d'un cadavre &#224; la fourri&#232;re &#233;tait de 0,50 &#224; 1 franc pi&#232;ce, soit beaucoup moins que la valeur marchande estim&#233;e par le Dr Remlinger, 3 ou 4 francs.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Henri Martel, L'industrie de l'&#233;quarrissage, p. 59.&#034; id=&#034;nh4-25&#034;&gt;25&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Il faut dire que ce dernier entendait tirer profit de sa peau, ses poils, ses os, sa graisse, mais &#233;galement de ses mati&#232;res albumino&#239;des et de ses intestins !&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Quand les chiens d&#233;fraient la chronique, 1909-1910&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Peu de temps avant l'extermination des chiens d'Istanbul sur l'&#238;lot d'Oxia (Sivriada), des bruits ont circul&#233; dans la presse sur les profits que pouvaient engendrer l'op&#233;ration. Une chanson a m&#234;me &#233;t&#233; compos&#233;e, jouant sur le rapprochement entre &#171; chien &#187; et &#171; autrichien &#187;, publi&#233;e dans le journal satirique &lt;i&gt;Kalem&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Para&#238;t qu'pour boucler son budget&lt;br class='autobr' /&gt;
La municipalit&#233; a fait l'projet&lt;br class='autobr' /&gt;
De ramasser tous les cabots&lt;br class='autobr' /&gt;
Et de les vendre pour &#8230; leur peau&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8230;&#8230;..&lt;br class='autobr' /&gt;
On nous apprend que l'acheteur&lt;br class='autobr' /&gt;
Arrive d'Autriche, ce qui prouve sans erreur&lt;br class='autobr' /&gt;
Qu'on est tromp&#233; par les siens&lt;br class='autobr' /&gt;
Car l'acheteur est un Autr'chien !!!&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-26&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Chanson Rosse (alayl&#305; &#351;ark&#305;s&#305;) d'Henri Yan, &#171; La question des chiens &#187; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-26&#034;&gt;26&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un missionnaire, P. Colomban, qui enseignait &#224; Istanbul, rapporte que &#171; d&#232;s 1909, plusieurs projets furent pr&#233;sent&#233;s, plus beaux les uns que les autres, des &#233;trangers proposant m&#234;me d'acheter les chiens pour les transformer en je ne sais quels produits chimiques &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-27&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;P. Colomban, &#171; Les chiens de Constantinople &#187;, Missions des Augustins de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-27&#034;&gt;27&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Lors de l'extermination au large d'Istanbul, un correspondant de l'agence Reuter, qui pr&#233;tend s'&#234;tre rendu sur place, n'h&#233;site pas &#224; affirmer dans un journal australien qu'un &#171; Fran&#231;ais y a install&#233; une usine pour extraire les os et les exporter avec les peaux en Europe &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-28&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Suffering dogs. The canine exiles from Constantinople &#187;, The Advisor, 3 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-28&#034;&gt;28&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Un journaliste local confirme et pr&#233;cise que &#171; l'exploitation de ce modeste fran&#231;ais ne fut gu&#232;re rentable &#187;, en raison des frais de combustibles et du transport difficile par ces temps de chol&#233;ra.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-29&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;St&#233;lio, &#171; Les chiens d'Oxia &#187;, The Levant Herald &amp; Eastern Express, 15 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-29&#034;&gt;29&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Oxia/Sivriada n'est pas &#171; &lt;i&gt;a well-wooded little island, picturesquely situated&lt;/i&gt; &#187;, comme l'ont pr&#233;tendu des correspondants &#233;trangers, mais un simple rocher escarp&#233;, sans v&#233;g&#233;tation, qui a abrit&#233; un monast&#232;re &#8211; le byzantiniste Raymond Janin s'est d'ailleurs &#233;tonn&#233; qu'il y ait eu possibilit&#233; pour des hommes de vivre dans un lieu aussi hostile.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-30&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Raymond Janin, &#171; Les &#238;les des Princes &#187;, &#201;cho d'Orient, octobre d&#233;cembre (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-30&#034;&gt;30&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Une telle entreprise de recyclage a-t-elle exist&#233; ? C'est peu probable, compte tenu du lieu excentr&#233;, et plus encore de l'aval n&#233;cessaire des autorit&#233;s. L'exp&#233;rience de Remlinger le prouve, son projet d'&#233;radication rejet&#233; par le conseil d'hygi&#232;ne au pr&#233;texte qu'il aurait pu r&#233;clamer 10% des b&#233;n&#233;fices. En revanche, qu'un &#233;tranger ait eu l'id&#233;e de tirer profit de l'h&#233;catombe n'est pas exclu. En France, lors de l'instauration d'une taxe sur le chien, le nombre de cadavres avait &#233;t&#233; tel (les propri&#233;taires se d&#233;barrassant de leur animal pour ne pas payer l'imp&#244;t ou par crainte de port&#233;e) que les m&#233;gisseries s'&#233;taient reconverties en gants en peau de chien. Et d'apr&#232;s le Dr Remlinger, toujours attentif &#224; l'aspect &#233;conomique : &#171; Chaque ann&#233;e, Constantinople exporte dans la seule Am&#233;rique, pour les besoins de l'industrie ganti&#232;re, 12 000 sacs d'excr&#233;ments de 60 kilos chacun, les 100 kilos pay&#233;s 35 francs. Pr&#232;s d'un millier de personnes, ramasseurs et grossistes, vivent &#224; Constantinople de ce petit commerce. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-31&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dr P. Remlinger, &#171; La D&#233;canisation &#224; Constantinople &#187;, p. 155, et &#171; Les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-31&#034;&gt;31&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Une destination aussi lointaine que l'Am&#233;rique laisse songeur et si la collecte de crottes de chien existait bel et bien en Europe, les excr&#233;ments vendus &#224; des tanneurs qui les utilisaient dans des bains afin d'assouplir et de blanchir les peaux, il est &#233;tonnant qu'une activit&#233; si pittoresque, et &#224; tel point r&#233;pandue aux dires de Remlinger, n'ait fait l'objet d'aucune photographie &#224; Istanbul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le qualificatif turc &#171; &lt;i&gt;ba&#351;&#305;bo&#351;&lt;/i&gt; &#187; (libre, ind&#233;pendant, n'en faisant qu'&#224; sa t&#234;te) appliqu&#233; aux chiens des rues comme aux d&#233;munis, a fortiori aux sans-abri, participe &#224; la folklorisation d'une existence con&#231;ue aux antipodes &#171; d'une vie de chien &#187;. Concernant les mendiants, Mavroy&#233;ni a pr&#233;tendu qu'&#224; l'instar des chiens, ils menaient une &#171; vie de boh&#232;me &#187;, vivaient de &#171; la charit&#233; publique qui pourvoyait largement &#224; leur besoin, sans les humilier &#187;. Pourtant, de nombreux chiens &#233;taient affam&#233;s, comme le prouvent &#171; les corps &#233;trangers, bouts de pierre, bois et brique &#187; que le Dr Remlinger &#233;crit avoir r&#233;guli&#232;rement trouv&#233; dans leur estomac lors d'autopsies. De plus, la mendicit&#233; et le vagabondage constituaient pour le sultan Abd&#252;lhamid une menace potentielle &#224; l'ordre public, ainsi qu'une atteinte &#224; l'image &#171; moderne &#187; de l'Empire qu'il s'effor&#231;ait de montrer au monde ext&#233;rieur. &#192; titre d'exemple, un article du journal &lt;i&gt;Sabah&lt;/i&gt;, d&#233;plorant des photographies de mendiants prises par des touristes sur le pont de Galata, a conduit le minist&#232;re de l'Int&#233;rieur &#224; s'atteler au probl&#232;me.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-32&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#8220;Dilenci Kalkt&#305;&#8221;, Sabah, n&#176;10787, 19 d&#233;cembre 1907, article cit&#233; et comment&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-32&#034;&gt;32&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_354 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture8-2.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture8-2.png' width='458' height='1086' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Anonyme, Mendiants et chien sur le pont de Galata&lt;br class='autobr' /&gt; &#171; Le mus&#233;e des horreurs &#187;, d&#233;but 20e si&#232;cle&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s leur arriv&#233;e au pouvoir, les Jeunes Turcs ont syst&#233;matis&#233; le contr&#244;le et la r&#233;pression de ces cat&#233;gories sociales en promulguant, d&#232;s le printemps 1909, apr&#232;s d'&#226;pres d&#233;bats au Parlement, une &#171; loi sur les vagabonds et les criminels potentiels &#187; (&lt;i&gt;Serseri ve mazanne-i s&#251;'olan e&#351;h&#226;s hakk&#305;nda kan&#251;n&lt;/i&gt;).&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-33&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;No&#233;mi L&#233;vy-Aksu, Ordre et d&#233;sordre dans l'Istanbul ottomane, Paris : (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-33&#034;&gt;33&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Cette volont&#233; politique de surveiller et de r&#233;primer des individus &#171; &#224; risque &#187;, dont les activit&#233;s &#233;taient jug&#233;es suspectes et/ou obsol&#232;tes, allait bien entendu de pair avec des pr&#233;occupations d'ordre et d'hygi&#232;ne. Il s'agissait d'assainir les rues de la ville, d'instaurer la s&#233;curit&#233; et de veiller au respect des bonnes m&#339;urs en renfor&#231;ant la lutte contre les &#171; d&#233;viants &#187; et &#171; les mauvais pauvres &#187; (vagabonds, &#171; paresseux imp&#233;nitents &#187;, qui aggravaient leur cas en mendiant). Il suffit de lire la presse de l'&#233;poque pour constater combien des individus, souvent regroup&#233;s en corporation, ne cessaient d'&#234;tre stigmatis&#233;s : portefaix (&lt;i&gt;hamal&lt;/i&gt;), pompiers volontaires (&lt;i&gt;tulumbac&#305;&lt;/i&gt;), veilleurs de nuit (&lt;i&gt;bek&#231;i&lt;/i&gt;) qualifi&#233;s de &#171; tapageurs &#187;, associ&#233;s aux chiens, les uns comme les autres coupables de d&#233;sordres urbains auxquels l'Etat et la municipalit&#233; &#233;taient appel&#233;s &#224; rem&#233;dier.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-34&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Les bek&#231;i tapageurs &#187;, Stamboul, 7 septembre 1908. Repr&#233;sentatif de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-34&#034;&gt;34&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Ces hommes, ainsi que les gardiens (&lt;i&gt;kap&#305;c&#305;&lt;/i&gt;) qui en fin de journ&#233;e ramassaient les ordures m&#233;nag&#232;res dans des bo&#238;tes en fer-blanc (&lt;i&gt;teneke&lt;/i&gt;) dont le contenu &#233;tait d&#233;vers&#233; sur le pav&#233;, ou encore les bouchers, dont les &#233;tals se dressaient sur des march&#233;s, &#233;taient ceux qui c&#244;toyaient le plus les chiens et connaissaient le mieux leur mode de vie.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_355 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture9-2.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture9-2.png' width='497' height='966' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Boucher en plein air, fin 19e si&#232;cle&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l'avait signal&#233; &#224; demi-mots Mavroy&#233;ni, les chiens &#233;taient persona non grata &#224; P&#233;ra, quartier qui se voulait mod&#232;le en mati&#232;re d'urbanisme et d'hygi&#232;ne, mais o&#249; les d&#233;chets &#233;taient cependant plus nombreux qu'ailleurs en raison d'immeubles &#224; &#233;tages. Un article publi&#233; dans &lt;i&gt;The Levant Herald &amp; Eastern Express&lt;/i&gt;, sign&#233; par un certain Jon Pip&#233;ra, est repr&#233;sentatif de l'opinion qui pr&#233;valait dans le centre-ville europ&#233;en. Le pr&#233;texte &#224; ce billet d'humeur aurait &#233;t&#233; la rencontre avec un chien horriblement galeux, devant Galatasaray. En abr&#233;geant les souffrances de &#171; cette pourriture ambulante &#187;, avance le journaliste, ne ferait-on pas une &#171; &#339;uvre m&#233;ritoire &#187;, et plus encore une &#171; &#339;uvre d'assainissement &#187; ? Puisqu'il est d&#233;fendu d'y toucher, poursuit-il, pourquoi ne pas cr&#233;er une administration charg&#233;e de prendre soin d'eux, &#171; ils en ont bigrement besoin &#187;, et pourquoi pas un h&#244;pital pour chiens ?! Mais tr&#234;ve de plaisanterie, cette &#171; Causerie canine &#187; vise &#224; alerter l'Etat et la municipalit&#233; sur l'urgence, au nom de l'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral et de la sant&#233; publique, de faire dispara&#238;tre &#171; ces bandes de chiens efflanqu&#233;s, pel&#233;s et rabougris &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-35&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jon Pip&#233;ra, &#171; Causerie canine &#187;, The Levant Herald &amp; Eastern Express, 16 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-35&#034;&gt;35&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans les mois qui suivront, ce v&#339;u sera exauc&#233;, et le sombre &#233;pisode de &#171; l'exil &#187; des chiens (pour reprendre un euph&#233;misme largement r&#233;pandu) ne manquera pas d'&#234;tre &#171; immortalis&#233; &#187;. Contrairement &#224; l'all&#233;gation du Dr Remlinger d'apr&#232;s lequel &#171; personne n'osa fixer ces sc&#232;nes d'horreur par la photographie &#187;, les images furent nombreuses, diffus&#233;es par le biais de cartes postales comme dans la presse. La photographie la plus souvent reproduite est celle sign&#233;e Jean Weinberg, qui para&#238;t dans le journal &lt;i&gt;L'Illustration&lt;/i&gt; le 16 juillet 1910, similaire aux photographies publi&#233;es un mois plus t&#244;t dans la revue &lt;i&gt;Servet-i F&#252;nun&lt;/i&gt; (Le Tr&#233;sor des arts) et le 23 juillet dans &lt;i&gt;The Illustrated London News&lt;/i&gt; en illustration d'un article intitul&#233;, &#8220;&lt;i&gt;A veritable isle of dogs : a canine devil's island&lt;/i&gt;&#8221;. Tous ces clich&#233;s ont &#233;t&#233; pris au tout d&#233;but de la d&#233;portation, les trois articles mentionnant deux hommes (visibles sur certaines images) charg&#233;s de puiser de l'eau dans un puits et de distribuer &#171; une maigre pitance vers laquelle les chiens se ruent avec avidit&#233;, au point que les gardiens doivent les &#233;carter &#224; coups de b&#226;tons &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-36&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Les chiens de Constantinople condamn&#233;s &#224; la rel&#233;gation par les Jeunes (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-36&#034;&gt;36&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Nous ne savons pas qui avait &#233;t&#233; recrut&#233; pour une t&#226;che aussi p&#233;rilleuse, mais vraisemblablement s'agissait-il de la m&#234;me cat&#233;gorie d'hommes &#224; laquelle avait &#233;t&#233; confi&#233;e la sale besogne de capturer les chiens : individus &#171; appartenant &#224; la lie de la population &#187; selon le Dr Remlinger, &#171; vagabonds, boh&#233;miens et bandits &#187; aux dires de Pierre Loti, &#171; brutes sordides, terribles Kurdes &#224; t&#234;te d'&#233;gorgeurs &#187; d'apr&#232;s le caricaturiste Sem.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-37&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre Loti, Supr&#234;mes visions d'Orient, Paris : Calmann L&#233;vy, 1921, p. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-37&#034;&gt;37&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_356 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture10-2.png' width='444' height='696' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Carte postale, &#171; L'exil des chiens de Constantinople &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La presse &#233;trang&#232;re r&#233;v&#232;le, sans grande surprise, que ce n'est pas tant l'&#233;radication des chiens qui posait probl&#232;me que le proc&#233;d&#233; choisi par les autorit&#233;s jeunes-turques, lesquelles ne l'avaient toutefois pas invent&#233;, mais qui pass&#232;rent &#224; l'acte. De la part d'adeptes du positivisme, dont le pouvoir n'&#233;tait plus d'essence religieuse, il ne fallait gu&#232;re s'attendre &#224; des &#233;tats d'&#226;me concernant la souffrance inflig&#233;e &#224; l'animal, ni &#224; pr&#234;ter une oreille attentive aux musulmans brandissant le spectre d'un ch&#226;timent divin.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-38&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir &#224; ce sujet le pamphlet d'Abdullah Cedvet, Istanbul'da K&#246;pekler, Egypt : (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-38&#034;&gt;38&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Pour faire place nette, les autorit&#233;s all&#232;rent au plus simple et au plus press&#233;, laissant un temps entendre que les chiens &#233;taient nourris au frais de l'Etat. Des Europ&#233;ens se sont charg&#233;s de d&#233;mentir cette version, le plus connu d'entre eux &#233;tant le caricaturiste Sem, de son vrai nom Georges Goursat, qui s'est rendu sur place le 12 juillet 1910 et dont l'article, &#171; Les chiens d'Oxia &#187;, parut le 15 octobre dans &lt;i&gt;The Levant Herald &amp; Eastern Express&lt;/i&gt;. Cet article sera r&#233;&#233;dit&#233; dans un recueil de textes, avec de l&#233;g&#232;res modifications et des dessins, Sem comparant &#171; l'&#238;le aux chiens &#187; &#224; &#171; une sorte de Stromboli vomissant des plaintes et des r&#226;les &#187;, vision cauchemardesque qui, une dizaine d'ann&#233;es plus tard, lui soulevait encore le c&#339;ur.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-39&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour une citation compl&#232;te, Catherine Pinguet, Les chiens d'Istanbul, Bleu (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-39&#034;&gt;39&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_357 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture11-2.png' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sem, &#171; L'&#238;le aux chiens &#187;, La Ronde de nuit, 1923&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;The Illustrated London News&lt;/i&gt;, les r&#233;criminations ont d&#233;but&#233; avant la d&#233;portation, lors du parcage des chiens aux portes de la ville, comme l'atteste la l&#233;gende d'une photographie : &#171; &lt;i&gt;A canine enclosure on the Byzantine walls of Constantinople where 600 dogs&lt;/i&gt; (2 5000 chiens au total selon l'article) &lt;i&gt;are piled into a space of 40 feet square for 3 weeks, which led to scenes of incredible suffering among the animals&lt;/i&gt; &#187;. Le journaliste &#233;crit esp&#233;rer &#171; &lt;i&gt;that some more human method may be found than that which has been first adopted&lt;/i&gt; &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-40&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#8220;The Scavanger-dogs of Constantinople and their cruel fate&#8221;, The Illustrated (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-40&#034;&gt;40&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Plus explicite encore, un article intitul&#233; &#171; Les parias de Constantinople &#187;, avec pour sous-titre, &#171; Une nation sans piti&#233; &#187;, d&#233;non&#231;ant &#171; une ignoble boucherie, indigne d'un peuple civilis&#233; &#187;. Le journaliste reconna&#238;t qu'un &#171; sacrifice s'imposait, comme toute ville moderne, la capitale ottomane aspirait &#224; la propret&#233; et &#224; la nettet&#233; de ses rues &#187;. Mais, interroge-t-il, &#171; plut&#244;t que d'exposer ces chiens aux affres de la faim et aux atrocit&#233;s de la mis&#232;re sur un &#238;lot d&#233;sert, n'e&#251;t-il pas &#233;t&#233; pr&#233;f&#233;rable de les faire mourir sans souffrance ? La science moderne est riche en moyens rapides &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-41&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Eug&#232;ne Beylier, &#171; Les parias de Constantinople &#187;, Le Journal des voyages, 13 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-41&#034;&gt;41&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_358 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture12-2.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture12-2.png' width='500' height='735' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Grande Rue de Pera, carte postale avec message manuscrit&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; R&#233;cemment disparus &#187;, 6 ao&#251;t 1910&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un journaliste local n'entend pas s'embarrasser de ce type de consid&#233;ration. Il f&#233;licite chaleureusement la municipalit&#233;, &#171; press&#233;e par les plaintes des habitants, dont les journaux s'&#233;taient fait les interpr&#232;tes &#187;, d'avoir ordonn&#233; le transport des chiens &#224; Oxia, puis leur h&#233;catombe. Sa r&#233;pulsion pour ces cr&#233;atures est telle qu'il pousse la mauvaise foi jusqu'&#224; pr&#233;tendre que les chiens ont d&#233;daign&#233; le pain, pr&#233;f&#233;rant s'entred&#233;vorer ! &#171; Ces malheureux qui ont int&#233;ress&#233; le monde entier ont termin&#233; leur existence &#224; la mani&#232;re d'un drame &#187; poursuit-il, raillant &#171; les quelques sentimentalistes &#187; qui ont cont&#233; les souffrances des &#171; exil&#233;s &#187;, sous-entendu des individus que la sensiblerie conduit &#224; n&#233;gliger les lois &#233;l&#233;mentaires d'hygi&#232;ne publique et le bien-fond&#233; des tendances progressistes du nouveau r&#233;gime.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-42&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;St&#233;lio, &#171; Les chiens d'Oxia &#187;, p. 367-68.&#034; id=&#034;nh4-42&#034;&gt;42&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
L'exp&#233;rience de l'&#238;lot d&#233;sert ne fut toutefois pas renouvel&#233;e, malgr&#233; le manque d'effet escompt&#233;. Le Dr Cemil Pacha, &#233;lu maire d'Istanbul en 1912, mentionne dans ses m&#233;moires la pr&#233;sence d'environ 30 000 chiens lors de sa prise de fonction. Et il n'est pas peu fier d'assurer qu'ils ont &#233;t&#233; progressivement &#233;limin&#233;s, sans pr&#233;ciser le proc&#233;d&#233; adopt&#233;, et que dans la foul&#233;e, les mendiants ramass&#233;s ont &#233;t&#233; conduits &#224; &lt;i&gt;D&#226;r&#252;laceze&lt;/i&gt; (Maison des pauvres), fond&#233;e en 1896 pour lutter contre la mendicit&#233; dans la capitale.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-43&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dr Cemil Topuzlu, 80 Y&#305;ll&#305;k H&#226;t&#305;ralar&#305;m, Istanbul : G&#252;ven, 1951, p. 121.&#034; id=&#034;nh4-43&#034;&gt;43&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; C'est &#233;galement en 1912 qu'est cr&#233;&#233;e la premi&#232;re Soci&#233;t&#233; Protectrices des Animaux (&lt;i&gt;Istanbul Him&#226;ye-i Hayv&#226;n&#226;t Cemiyeti&lt;/i&gt;), comptant parmi ses membres honorifiques Tevfik Bey, qui avait pr&#233;c&#233;d&#233; Cemil Pacha &#224; la t&#234;te de la municipalit&#233;, et qui s'&#233;tait f&#233;licit&#233; de l'extermination des chiens au large d'Istanbul. Son adh&#233;sion prouve qu'&#224; l'instar de la protection animale &#224; travers le monde, celle-ci n'est pas int&#233;grale, mais s&#233;lective (des souffrances animales suscitent des r&#233;actions, d'autres pas). En d'autres termes, tous les animaux ne sont pas log&#233;s &#224; la m&#234;me enseigne, y compris au sein d'une m&#234;me esp&#232;ce, et les chiens en sont la meilleure illustration.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Flashback sur &#171; ces braves chiens &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Vingt-deux ans apr&#232;s son article, &#171; La D&#233;canisation &#224; Constantinople &#187;, le Dr Remlinger, dor&#233;navant en poste &#224; l'Institut Pasteur de Tanger, revient tr&#232;s longuement sur le dossier &#171; chiens des rues &#187; dans la revue &lt;i&gt;Mercure de France&lt;/i&gt;. Il brosse dor&#233;navant de ces derniers un portrait tr&#232;s flatteur, vantant leur solidarit&#233;, leur intelligence, leur respect de la propri&#233;t&#233; humaine, un amour maternel &#224; toute &#233;preuve, les stratag&#232;mes d&#233;ploy&#233;s pour tisser des liens avec certaines personnes, y compris des marques de sympathie ne passant pas n&#233;cessairement par une r&#233;compense (nourriture, caresse). Remlinger reconna&#238;t bien avoir quelques centaines de cadavres sur la conscience, besoins de la recherche obligent, et pr&#233;cise avoir toujours pris soin de pr&#233;lever ses &#171; sujets d'exp&#233;rience &#187; loin de l'institut antirabique, afin d'&#233;viter tout litige avec certains habitants. Ce qui semble relever de l'aberration, et plus encore de la schizophr&#233;nie, n'a rien d'in&#233;dit, comme le souligne l'&#233;thologue Marc Bekoff t&#233;moignant de l'attitude de scientifiques qui, en dehors de leurs travaux, peuvent attribuer volontiers aux animaux des facult&#233;s et des &#233;motions qu'ils refuseront syst&#233;matiquement &#224; ces m&#234;mes cr&#233;atures sit&#244;t franchies les portes de leur laboratoire.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-44&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Marc Bekoff, Minding Animals. Awareness, Emotions and Heart, New York : (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-44&#034;&gt;44&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Tel est le cas du Dr Remlinger, qui se laisse m&#234;me aller &#224; un anthropomorphisme d&#233;mesur&#233;, ne se contentant pas d'observer que les chiens ont leur propre langage (aboiements porteurs de signaux distinctifs), mais transcrivant un long dialogue canin ! Il faut dire qu'il s'adressait dor&#233;navant, non plus &#224; des hygi&#233;nistes, mais aux lecteurs d'une revue litt&#233;raire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien des estimations ont &#233;t&#233; avanc&#233;es sur le nombre de chiens peuplant les rues de la capitale ottomane en 1910. Remlinger, se basant sur le taux de mortalit&#233; quotidienne enregistr&#233; par les services municipaux, avance le chiffre de 60 000 et 80 000. Il omet toutefois de pr&#233;ciser qu'Istanbul &#233;tait une m&#233;tropole de pr&#232;s d'un million d'habitants, en pleine croissance d&#233;mographique, seulement d&#233;pass&#233;e par Londres, Paris, P&#233;kin et Calcutta. Tous les chiens n'ont pu &#234;tre captur&#233;s car alert&#233;s par leurs cong&#233;n&#232;res, ils se sont d&#233;fendus, enfuis ou cach&#233;s, aid&#233;s dans certains cas par les habitants. Le missionnaire assomptionniste, P. Colomban, rapporte qu'il y eut de v&#233;ritables bagarres, notamment vers Sainte-Sophie o&#249; la foule ouvrit les cages et rendit la libert&#233; aux chiens. Remlinger mentionne l'imam d'une petite mosqu&#233;e de P&#233;ra conduit &lt;i&gt;manu militari&lt;/i&gt; au commissariat de Galatasaray. Pierre Loti cite en exemple son ami, le capitaine Tewfik Bey, qui d&#233;sarma les attrapeurs, les jeta hors de sa caserne, acte de r&#233;bellion qui aurait permis aux &#171; braves b&#234;tes &#187; d'avoir la vie sauve, mais qui lui aurait valu un mois de prison. &lt;br class='autobr' /&gt;
On a dit et r&#233;p&#233;t&#233;, y compris dans la presse satirique, que des hommes s'opposaient &#224; la capture des chiens par crainte de perdre de pr&#233;cieux gardiens et des auxiliaires dans le nettoiement de la voirie.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-45&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur la presse satirique ottomane, voir Palmira Brummet, &#171; Dogs, Crime, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-45&#034;&gt;45&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Cette conception simplificatrice de la relation homme/animal passe sous silence le poids des croyances : tuer une b&#234;te inoffensive &#233;tait con&#231;u comme un p&#233;ch&#233;, une atteinte &#224; la Cr&#233;ation. Il faut &#233;galement tenir compte d'un rejet des autorit&#233;s, dont la l&#233;gitimit&#233; &#233;tait bien souvent contest&#233;e, qui s'arrogeaient le droit de condamner des cr&#233;atures sans d&#233;fense et famili&#232;res auxquelles des habitants attribuaient des noms. Or, nommer l'animal revient &#224; l'individualiser, &#224; favoriser des interactions plus ou moins d&#233;velopp&#233;es (nourriture, soin, attachement r&#233;ciproque). Des &#233;thologues en ont fait les frais, parmi lesquels la c&#233;l&#232;bre primatologue Jane Goodall, s'&#233;tonnant au d&#233;but de sa carri&#232;re que &#171; &lt;i&gt; naming animals and describing their personnality was taboo in science&lt;/i&gt; &#187;. Malgr&#233; les critiques de coll&#232;gues, elle a continu&#233; &#224; nommer les chimpanz&#233;s &#233;tudi&#233;s et a refus&#233; de dire &#171; &lt;i&gt;it&lt;/i&gt; &#187;, au lieu de &#171; &lt;i&gt;she&lt;/i&gt; &#187; ou &#171; &lt;i&gt;he&lt;/i&gt; &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-46&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jane Goodall, Reasons for Hope, cit&#233;e par Marc Bekoff, Minding Animals, p. 46.&#034; id=&#034;nh4-46&#034;&gt;46&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_359 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture13-2.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture13-2.png' width='500' height='814' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Chienne d'histoire&lt;/i&gt;, court m&#233;trage d'animation de&lt;br class='autobr' /&gt;
Serge Av&#233;dikian. Peintre : Thomas Azuelos&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1906, t&#233;moin d'empoisonnements massifs &#224; P&#233;ra, Remlinger rapporte que les personnes qui firent preuve d'une v&#233;ritable empathie &#233;taient de pauvres gens, des cafetiers ambulants, des &lt;i&gt;hamals&lt;/i&gt;, qui s'efforc&#232;rent de faire ingurgiter aux chiens du yaourt, &#224; titre d'antipoison, malgr&#233; des morsures, l'animal ne comprenant pas qu'on tentait de lui porter secours. Le poison en question, la strychnine, agit en t&#233;tanisant les muscles, puis s'attaque rapidement &#224; la moelle et aux nerfs moteurs, provoquant de violentes douleurs, des convulsions et la mort. Moins d'un si&#232;cle plus tard, cette &#171; bonne vieille m&#233;thode &#187; &#233;tait toujours employ&#233;e par la municipalit&#233;. Sa derni&#232;re utilisation &#224; grande &#233;chelle, toujours &#224; Beyo&#287;lu, date de 1996, peu avant le sommet mondial des villes, Habitat II, quand les gamins des rues furent &#233;galement somm&#233;s de quitter le secteur, les r&#233;calcitrants ramass&#233;s par des policiers, conduits dans les faubourgs recul&#233;s ou dans des villes de province.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une autre anecdote rapport&#233;e par Remlinger a trait au stratag&#232;me d'un gardien (&lt;i&gt;kap&#305;c&#305;&lt;/i&gt;) pour mettre fin aux hostilit&#233;s des chiens du quartier vis-&#224;-vis d'une cong&#233;n&#232;re avec propri&#233;taire qui ne pouvait sortir sans &#234;tre violemment attaqu&#233;e. L'id&#233;e consista &#224; rassembler chaque soir les &lt;i&gt;teneke&lt;/i&gt;, &#224; faire sortir la chienne, et &#224; ensuite seulement vider le contenu sur le trottoir. L'effet escompt&#233;, couronn&#233; de succ&#232;s, est un bel exemple d'interaction astucieuse entre l'homme et l'animal. Des scientifiques auront beau jeu de pr&#233;tendre que ce brave gardien n'y connaissait rien, mais contrairement &#224; eux, il c&#244;toyait les chiens au quotidien, ne les observaient pas en situation de compl&#232;te soumission, ni ne r&#233;duisait leur comportement &#224; une simple m&#233;canique. Nous sommes donc tr&#232;s loin des fameux chiens d'Ivan Pavlov, prix Nobel de m&#233;decine en 1904, qui ont donn&#233; lieu &#224; l'expression &#171; chien de Pavlov &#187;, prototype de l'imb&#233;cile conditionn&#233;, incapable de discernement, ne r&#233;agissant que par &#171; instinct &#187; (notion pratique pour nier toute intelligence &#224; l'animal).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une cr&#233;ature hybride ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Encore &#224; l'heure actuelle, rares sont les &#233;tudes consacr&#233;es aux chiens des rues. Cette absence peut s'expliquer par le fait qu'ils ne peuvent &#234;tre consid&#233;r&#233;s comme domestiques, les interactions avec l'homme ne passant pas par le dressage ni par la propri&#233;t&#233;. Dans un m&#234;me temps, il ne s'agit pas de chiens sauvages, ni de chiens marrons (&lt;i&gt;feral dogs&lt;/i&gt;), et dans bien des cas, pas m&#234;me de chiens errants (&lt;i&gt;stray dogs&lt;/i&gt;). Malgr&#233; la terminologie qui pr&#233;vaut dans les textes juridiques comme dans le registre de la protection animale, les chiens errants ne sauraient &#234;tre confondus avec ceux des rues. Ces derniers, qui tissent des liens avec certains habitants dont ils d&#233;pendent, restent rattach&#233;s &#224; un ancrage pr&#233;cis (une rue, une place, un p&#226;t&#233; de maison, un parc). A l'inverse, les premiers fuient l'homme et chassent volontiers, vivant sur des &#233;tendus p&#233;riph&#233;riques plus vastes et souvent difficiles &#224; d&#233;limiter. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces distinctions apparaissent dans les travaux d'une &#233;quipe de biologistes russes qui &#233;tudient depuis une vingtaine d'ann&#233;es 30 000 chiens qui vivent en meutes autonomes dans les rues de Moscou. D'apr&#232;s leurs observations, chaque meute a une organisation qui lui est propre, et pour accentuer la difficult&#233; d'op&#233;rer des g&#233;n&#233;ralisations trop simples, aucun de ces chiens n'a la m&#234;me vie qu'un autre. Certains sont occasionnellement nourris par des humains &#224; qui ils rendent certains services (gardien de parking par exemple) ou parce qu'ils savent se positionner de fa&#231;on astucieuse (comme ceux qui se posent au milieu du flux de voyageurs dans le m&#233;tro et qui attendent tranquillement d'&#234;tre nourris) alors que d'autres fuient tout contact avec l'homme, en particulier ceux qui vivent dans les friches industrielles. Un chien trop stupide ne survit pas longtemps dans un milieu aussi hostile : il passe vite sous une voiture, se fait capturer ou meurt de froid. Un chien agressif se fait rep&#233;rer et tuer. La sociabilit&#233; de ces chiens atteint parfois une complexit&#233; &#233;tonnante, qu'ils entretiennent &#224; travers un jeu d'attitude d'une incroyable diversit&#233;. Le dominant de chaque meute est loin d'&#234;tre toujours un m&#226;le, des femelles montrant r&#233;guli&#232;rement les qualit&#233;s d'intelligences requises pour vivre dans un milieu aussi complexe.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-47&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alexandre Bourtine, &#171; Ma vie de chien errant &#224; Moscou &#187;, initialement paru (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-47&#034;&gt;47&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tous les &#233;crits sur les chiens d'Istanbul, le dominant est invariablement pr&#233;sent&#233; comme le plus fort, le plus valeureux, baptis&#233; Capitaine Pacha quel que soit le quartier. En r&#233;alit&#233;, cette soi-disant pr&#233;dominance du m&#226;le doit beaucoup &#224; une conception patriarcale de la soci&#233;t&#233; ainsi qu'&#224; une conception de la survie bas&#233;e sur la loi du plus fort. Des &#233;tudes en &#233;thologie, sur le terrain et sur le long terme, ont toutefois d&#233;montr&#233; que la coop&#233;ration et l'entraide peut l'emporter sur le combat. Le premier scientifique &#224; avoir exprim&#233; cette th&#232;se, dans un ouvrage intitul&#233; &lt;i&gt;Mutual Aid&lt;/i&gt;, &#233;tait un r&#233;volutionnaire anarchiste russe, Piotr Kropotkine (1842-1921). Cette th&#233;orie, dans un contexte favorable au darwinisme social, a t&#244;t fait d'&#234;tre rel&#233;gu&#233;e aux oubliettes de l'histoire naturelle, son auteur longtemps pr&#233;sent&#233; comme &#171; un de ces penseurs sots et n&#233;buleux &#187;, qui aurait laiss&#233; ses esp&#233;rances personnelles et son projet social s'introduire dans la rigueur de l'analyse&#8230;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-48&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Stephan Jay Gould, &#171; Kropotkine n'&#233;tait pas cinoque &#187;, La Foire aux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-48&#034;&gt;48&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Chiennes de vies &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les chiens des rues d'Istanbul, contrairement &#224; ce que pr&#233;voyait Paul Remlinger aux d&#233;buts des ann&#233;es 1930, n'ont pas fini dans des collections de zoos. L'&#233;radication, spectaculaire et hautement symbolique de 1910, d&#233;montre qu'en l'absence de juridiction sur l'errance canine en milieu urbain, elle &#233;tait vou&#233;e &#224; l'&#233;chec. Le mod&#232;le europ&#233;en avait ses limites, et tel est toujours le cas &#224; l'heure actuelle. Dans les pays anglo-saxons o&#249; les d&#233;bats sur la lib&#233;ration animale et le droit des animaux sont plus anciens et mieux r&#233;pandus qu'ailleurs, des militants d&#233;noncent r&#233;guli&#232;rement les mauvais traitements inflig&#233;s aux chiens des rues en Turquie. Ces activistes, qui recourent aux p&#233;titions en ligne, devraient toutefois veiller &#224; mieux formuler leurs accusations qui, mal document&#233;es, risquent de discr&#233;diter la l&#233;gitimit&#233; de leur cause. Autrement dit, ne pas omettre qu'&#224; partir du moment o&#249; les autorit&#233;s turques adopteront des lois sur les chiens errants, telles qu'elles pr&#233;valent en Occident depuis un si&#232;cle et demi, ces cr&#233;atures dispara&#238;tront du paysage urbain. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans la m&#233;gapole qu'est devenue Istanbul, o&#249; l'automobiliste est roi, o&#249; urbanistes et promoteurs immobiliers ont la folie des grandeurs, on peut se demander si les chiens des rues sont appel&#233;s &#224; dispara&#238;tre. R&#233;volu le temps o&#249; tuer une b&#234;te inoffensive &#233;tait consid&#233;r&#233; comme un p&#233;ch&#233;, une atteinte &#224; la Cr&#233;ation ; l'islam r&#233;formiste et politique a d&#233;sacralis&#233; l'animal, au m&#234;me titre que la nature, la protection due &#224; l'un comme &#224; l'autre &#233;tant intimement li&#233;e. Les rares espaces verts des centres villes sont menac&#233;s, tout comme les for&#234;ts de Belgrade et de Beykoz o&#249; des municipalit&#233;s abandonnent &#224; leur sort des chiens des rues st&#233;rilis&#233;s. Il serait tentant et pratique de voir dans cette rel&#233;gation d'un nouveau genre un retour de l'animal &#224; son &#171; habitat naturel &#187; (&lt;i&gt;do&#287;al hayat&lt;/i&gt;), mais il va de soi qu'il n'en est rien. Les seules chances de survie de ces chiens, que des chasseurs prennent volontiers pour cible, d&#233;pendent de responsables de chenils, d'associations et de b&#233;n&#233;voles qui leur portent secours et nourriture. Dans cette lointaine p&#233;riph&#233;rie, comme en ville, la protection de ces chiens rel&#232;ve d'un travail &#224; plein temps, voire d'un combat quotidien, doubl&#233; dans certains cas d'un v&#233;ritable sacerdoce. La t&#226;che est d'autant plus ardue qu'&#224; ces cohortes de chiens des rues viennent s'ajouter, dans des proportions in&#233;dites compte tenu de l'engouement relativement r&#233;cent pour les chiens de compagnie, ceux que les ma&#238;tres abandonnent. En t&#234;te des &#171; heureux &#233;lus &#187;, qui font le bonheur d'&#233;leveurs et de pet shops, mais engendrent d&#233;ception chez certains acheteurs d&#232;s lors que l'adorable petite boule de poils devient adulte : le golden retriever, r&#233;guli&#232;rement pr&#233;sent&#233; comme &#171; la cr&#232;me des chiens &#187;. Ce dernier, soit dit en passant, est un animal r&#233;put&#233; sociable et &#233;quilibr&#233;, qui a fait ses preuves comme guide et compagnon d'aveugle.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_360 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/capture14-2.png' width='500' height='758' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ta&#351;kafa (Pigheaded) and his friends in Galata&lt;br class='autobr' /&gt; Catherine Pinguet (phot.) 2008&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un des chiens les plus c&#233;l&#232;bres du centre-ville europ&#233;en, qui a donn&#233; son nom au documentaire d'Andrea Luka Zimmerman, &lt;i&gt;Ta&#351;kafa&lt;/i&gt; (T&#234;te de mule) &lt;i&gt;Stories of Street&lt;/i&gt;, avait &#233;lu domicile au pied de la tour de Galata o&#249;, peu apr&#232;s sa mort, une sculpture de chien a &#233;t&#233; &#233;rig&#233;e. Cette statue peut passer pour un hommage, mais on peut aussi y voir un signe de mauvais augure, surtout sachant qu'un si&#232;cle plus t&#244;t, on parlait d&#233;j&#224; d'animaux &#171; historiques &#187;, ou pire encore de cr&#233;atures &#171; anachroniques &#187;. Le documentaire est ponctu&#233; par la voix de John Berger lisant des extraits de son &#171; roman des rues &#187; (&lt;i&gt;A Street Story&lt;/i&gt;), &lt;i&gt;King&lt;/i&gt;, nom du chien qui raconte 24 heures de la vie de ses compagnons d'infortune, ma&#238;tres et amis rel&#233;gu&#233;s au fond d'un terrain vague, au milieu des d&#233;chets abandonn&#233;s par la soci&#233;t&#233; de consommation. En 1999, la publication de &lt;i&gt;King&lt;/i&gt; a co&#239;ncid&#233; avec celle de &lt;i&gt;Tombouctou&lt;/i&gt; de Paul Auster, r&#233;cit d'un b&#226;tard errant dans les rues de Baltimore, ville o&#249; a &#233;t&#233; men&#233;e une des rares &#233;tudes consacr&#233;e &#224; l'errance canine, &lt;i&gt;The Ecology of Stray Dogs &#8211; A Study of Free-Ranging Urban Animals&lt;/i&gt;. Son auteur, Alan M. Beck, avait constat&#233; que le plus grand nombre de chiens vivaient dans les quartiers pauvres, qui dans leur grande majorit&#233; se trouvaient &#234;tre des quartiers noirs, o&#249; les chiens &#233;taient mieux tol&#233;r&#233;s qu'ailleurs.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-49&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour plus d'informations sur cette &#233;tude d'Alan M. Beck, Catherine Pinguet, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-49&#034;&gt;49&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Mais inutile de dire que depuis cette &#233;tude, publi&#233;e dans les ann&#233;es 1970, ces quartiers ont chang&#233; de couleur et de statut social, que les chiens ont disparu comme les taudis et les anciennes friches industrielles o&#249; ils avaient trouv&#233; refuge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, et tel est le propos de John Berger, les chiens des rues sont de retour dans nos &#171; belles &#187; villes europ&#233;ennes, avec une ampleur in&#233;gal&#233;e, sillonnant les rues aux c&#244;t&#233;s d'hommes et de femmes marginalis&#233;s, partageant un dur quotidien fait de mis&#232;res et de discriminations. Pour les sans-abri, l'animal est le compagnon, le confident, une source de chaleur, symbolique et r&#233;elle, une b&#233;quille sociale, une mani&#232;re de sortir de l'anonymat du bitume (des passants, surtout ceux poss&#233;dant un animal de compagnie, enclins &#224; l'empathie). Alors qu'on pourrait imaginer ces chiens efflanqu&#233;s, maladifs, pleins de puces, ils sont au contraire le plus souvent vigoureux, &#233;quilibr&#233;s, et surtout extr&#234;mement autonomes, devant s'adapter en permanence au milieu urbain et jouissant d'une grande libert&#233; d'action au sein de leur environnement.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-50&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Christophe Blanchard, sociologue qui a &#233;tudi&#233; les liens entre de jeunes SDF (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-50&#034;&gt;50&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Mais qu'&#224; cela ne tienne, de &#171; braves gens &#187; ne manquent pas de s'offusquer : &#171; pourquoi avoir un chien, alors que sans toit ni emploi on est incapable de subvenir &#224; ses propres besoins ! &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Quand on aborde la question de l'errance, mieux vaut tenir pour suspecte la position doloriste qui consiste &#224; s'apitoyer sur le sort du pauvre animal car, &#224; l'instar de ce qui guette son ma&#238;tre, une telle attitude tend plut&#244;t &#224; renforcer la stigmatisation, l'exclusion, avec son lot de mesures coercitives. Pour conf&#233;rer dignit&#233; aux &#171; parias &#187; canins comme humains, John Berger se garde bien de tomber dans le mis&#233;rabilisme. Il incite &#224; un geste simple, nettement moins courant qu'on ne le croit : se poser et regarder. Un regard qui peut &#233;galement transcender l'&#234;tre humain, &#224; quoi invite son recueil de textes, &lt;i&gt;Why look at Animals ?&lt;/i&gt; Et pourquoi tant de consid&#233;rations pour l'animal interrogeront certains, sempiternel reproche adress&#233; &#224; ceux qui prennent la question animale au s&#233;rieux, lieu commun que les amis et d&#233;fenseurs des chiens des rues d'Istanbul ne connaissent que trop bien. La r&#233;ponse, pour reprendre la formule du h&#233;ros d'un roman de Romain Gary, &lt;i&gt;Les Racines du ciel&lt;/i&gt;, dans sa lutte pour les &#233;l&#233;phants d'Afrique : &#171; parce que leur libert&#233; est le gage de la mienne &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Catherine PINGUET&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Mert Sandalc&#305;, &lt;i&gt;The Postcards of Max Fruchtermann&lt;/i&gt;, Istanbul : Ko&#231;bank, 3 vols, 2000.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Edmond Neukomm, &#171; Les capitales de l'Europe. Constantinople &#187;, &lt;i&gt;Journal des voyages&lt;/i&gt;, n&#176;267, 12 janvier 1902.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Louis Andrieux, &lt;i&gt;Souvenirs d'un pr&#233;fet de police&lt;/i&gt;, Paris : Jules Rouff &amp; Cie, vol. 2, 1885, p. 90-91.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Camille Allard, &lt;i&gt;Souvenirs d'Orient. Les &#233;chelles du Levant&lt;/i&gt;, Paris : Adrien Le Clere &amp; Cie, C. Dillet, 1864, p. 248 et 250.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Par exemple Fr&#233;d&#233;ric Lacroix, auteur du premier guide fran&#231;ais, cite parmi les inconv&#233;nients qui &#171; auront pour le voyageur le piquant de la nouveaut&#233;, les chiens, qui pullulent dans tous les quartiers &#187;. &lt;i&gt;Guide du voyageur &#224; Constantinople et dans ses environs&lt;/i&gt;, Paris : Bellizard, Dufour &amp; Cie, 1839, p. XI.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Catherine Pinguet, &#171; Bat&#305;l&#305; Kilmli&#287;inin Olu&#351;turulmas&#305;nda &#214;teki'nin Sergilenmesi : Insanat Bah&#231;esi ve U&#287;rad&#305;&#287;&#305; De&#287;i&#351;imler &#187;, &lt;i&gt;Cogito&lt;/i&gt;, Istanbul : Yap&#305; Kredi, say&#305; 44-45, K&#305;&#351; 2006, p. 73-103.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dr. P. Remlinger, &#171; Les chiens de Constantinople. Leur vie, leur mort &#187;, &lt;i&gt;Mercure de France&lt;/i&gt;, n&#176;25, juillet 1932, p. 25. Paul Remlinger se moque &#171; d'un des membres les plus distingu&#233;s de la colonie anglaise, Mr Whittol &#187; (sic), Whittal, ainsi que de &#171; certains touristes &#224; qui il faut absolument qu'une chose en rappelle une autre &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Paul de R&#233;gla, &lt;i&gt;Les Bas-fonds de Constantinople&lt;/i&gt;, Paris : Tresse &amp; Stock, 1892, p. 188.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Gaston des Godins de Souhesmes, &#171; Les chiens des rues &#187;, &lt;i&gt;Turcs et Levantins&lt;/i&gt;, Paris : V. Havard, 1896, p. 339. En 1887, il a fond&#233; l'&#233;ph&#233;m&#232;re &lt;i&gt;Revue fran&#231;aise de Constantinople&lt;/i&gt; et en 1891 publi&#233; un &lt;i&gt;Guide de Constantinople et ses environs&lt;/i&gt;, A. Zellich Fils.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Mark Twain, &lt;i&gt;The Innocents Abroad or The New Pilgrims' Progress&lt;/i&gt;, San Francisco : Hartford, American Publisher Company, 1869, p. 871-872.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Paul Remlinger, &lt;i&gt;D&#233;buts et tribulations de l'Institut Antirabique de Constantinople&lt;/i&gt; (Comment j'ai &#233;t&#233; forc&#233; de me sp&#233;cialiser dans l'&#233;tude de la rage), tir&#233; &#224; part de 32 pages publi&#233; en 1934.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Spyridon Mavroy&#233;ni, &lt;i&gt;Les Chiens errants de Constantinople&lt;/i&gt;, Paris : Jean Maisonneuve, 1902.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L'int&#233;r&#234;t pour les pathologies canines et les moyens d'y rem&#233;dier n'ont d&#233;but&#233; que durant l'entre-deux-guerres, pour devenir r&#233;ellement performants dans les ann&#233;es 1950-60.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ch. Delmas, &lt;i&gt;L'hygi&#232;ne publique &#224; Constantinople. Assainissement des habitations et de la voie publique&lt;/i&gt;, Constantinople : Zellich, 1890, p. 6.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Gaston des Godins de Souhesmes, &lt;i&gt;Turcs et Levantins&lt;/i&gt;, p. 346.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Th&#232;se de doctorat &#224; l'Ecole v&#233;t&#233;rinaire d'Alfort soutenue &#224; Paris en 1932 par le capitaine Hikmet Chakir, Paris : Vigot Fr&#232;res, 1932, 46 pages, conclusion p. 41-42. A l'occasion du centenaire de la Premi&#232;re Guerre mondiale, de remarquables ouvrages ont &#233;t&#233; publi&#233;s sur le lourd tribut pay&#233; par les animaux (chevaux, chiens, pigeons) durant le conflit.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Paul Relminger, &#171; La D&#233;canisation &#224; Constantinople &#187;, &lt;i&gt;L'Hygi&#232;ne g&#233;n&#233;rale et appliqu&#233;e&lt;/i&gt;, Paris : Octave Doin &amp; Fils, 1910, p. 153-157.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Scott Christianson, &lt;i&gt;The Last Gasp. The Rise and Fall of the American Gas Chamber&lt;/i&gt;, Berkeley &#8211; Los Angeles &#8211; London : University of California Press, 2010, p. 4.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Henri Martel, &lt;i&gt;L'industrie de l'&#233;quarrissage&lt;/i&gt;, Paris : Denot, 1912, p. 25.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Louis Andrieux, &lt;i&gt;Souvenirs d'un pr&#233;fet de police&lt;/i&gt;, p. 309-310. Louis Andrieux &#233;tait le p&#232;re naturel du po&#232;te et romancier Louis Aragon.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En 1912, 23 000 chats et 5 454 chiens y sont tu&#233;s dans des cages &#224; &#233;lectrocution. Voir l'article &#233;difiant et consternant de W. F. Morse, illustr&#233; de photographies, &#171; The Humane and Sanitary Disposal of Superfluous Animal Life &#187;, &lt;i&gt;The American Journal of Public Health&lt;/i&gt;, 1913, p. 1226-1234.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jeremy Bentham, &lt;i&gt;An Introduction to the Principle of Morals and Legislation&lt;/i&gt;, J.H. Burns &amp; H.L.A. Hart, Athlone Press, University of London, 1970, p. 282-83&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;In 1884, Benjamin Ward Richardson delivered a lecture to London's Society of Arts entitled &#171; On the Painless Extinction of Life of the Lower Animals&#8221;, abstracts published in &lt;i&gt;Popular Science Monthly&lt;/i&gt;, vol. 26, March 1885, p. 641-652.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Eric Baratay, &#8220;Chacun jette son chien. De la fin de vie au 19e si&#232;cle &#187;, &lt;i&gt;Romantisme&lt;/i&gt;, n&#176;153, 2011, p. 161.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-25&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-25&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;25&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Henri Martel, &lt;i&gt;L'industrie de l'&#233;quarrissage&lt;/i&gt;, p. 59.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-26&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-26&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-26&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;26&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Chanson Rosse (&lt;i&gt;alayl&#305; &#351;ark&#305;s&#305;&lt;/i&gt;) d'Henri Yan, &#171; La question des chiens &#187; (&lt;i&gt;k&#246;pekler sorumu&lt;/i&gt;), &lt;i&gt;Kalem&lt;/i&gt;, 29 Mayis 1909, p. 11.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-27&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-27&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-27&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;27&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;P. Colomban, &#171; Les chiens de Constantinople &#187;, &lt;i&gt;Missions des Augustins de l'Assomption&lt;/i&gt;, n&#176;173, septembre 1910, p. 141.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-28&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-28&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-28&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;28&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Suffering dogs. The canine exiles from Constantinople &#187;, The Advisor, 3 October 1910, p. 5. (&lt;i&gt;An industry has been started on the island by a Frenchman, who skins and boiled the dead carcasses, both, skins and bones being exported in Europe&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-29&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-29&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-29&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;29&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;St&#233;lio, &#171; Les chiens d'Oxia &#187;, &lt;i&gt;The Levant Herald &amp; Eastern Express&lt;/i&gt;, 15 octobre 1910, p. 367-68.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-30&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-30&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-30&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;30&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Raymond Janin, &#171; Les &#238;les des Princes &#187;, &lt;i&gt;&#201;cho d'Orient&lt;/i&gt;, octobre d&#233;cembre 1924, p. 435.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-31&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-31&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-31&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;31&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dr P. Remlinger, &#171; La D&#233;canisation &#224; Constantinople &#187;, p. 155, et &#171; Les chiens de Constantinople. Leur vie, leur mort &#187;, p. 65.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-32&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-32&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-32&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;32&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#8220;Dilenci Kalkt&#305;&#8221;, Sabah, n&#176;10787, 19 d&#233;cembre 1907, article cit&#233; et comment&#233; par Nadir &#214;zbek, &#171; &#8220;Beggars&#8221; and &#8220;Vagrants&#8221; in Ottoman State Policy and Public Discourse, 1876-1914 &#187;, &lt;i&gt;Middle Eastern Studies&lt;/i&gt;, vol. 45, n&#176;5, September 2009, p. 78.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-33&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-33&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-33&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;33&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;No&#233;mi L&#233;vy-Aksu, &lt;i&gt;Ordre et d&#233;sordre dans l'Istanbul ottomane&lt;/i&gt;, Paris : Khartala, 2013, p. 184-189.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-34&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-34&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-34&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;34&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Les bek&#231;i tapageurs &#187;, &lt;i&gt;Stamboul&lt;/i&gt;, 7 septembre 1908. Repr&#233;sentatif de l'association hygi&#232;ne et police des m&#339;urs, un article publi&#233; dans Stamboul, le 23 ao&#251;t 1896, r&#233;clamant le rejet des maisons closes de Galata aux barri&#232;res de la ville. Dans &lt;i&gt;The Levant Herald&lt;/i&gt;, &#171; Edilit&#233;, F&#305;nd&#305;kl&#305; &#187;, le 10 octobre 1910, v&#339;u de transformer ce cloaque (peupl&#233; pour les trois quarts de pauvres) en un quartier le plus luxueux et le plus sain de P&#233;ra.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-35&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-35&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-35&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;35&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jon Pip&#233;ra, &#171; Causerie canine &#187;, &lt;i&gt;The Levant Herald &amp; Eastern Express&lt;/i&gt;, 16 avril 1910, p. 140.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-36&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-36&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-36&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;36&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Les chiens de Constantinople condamn&#233;s &#224; la rel&#233;gation par les Jeunes Turcs &#187;, &lt;i&gt;L'Illustration&lt;/i&gt;, 16 juillet 1910, p. 45. Article sign&#233; Karabatak (Cormoran) publi&#233; dans Servet-i F&#252;nun le 17 juin 1910, cit&#233; par &#220;mit Sinan Top&#231;uo&#287;lu, &lt;i&gt;Istanbul ve Sokak K&#246;pekleri&lt;/i&gt;, Istanbul : Sepya, 2010, p. 62-65.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-37&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-37&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-37&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;37&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pierre Loti, &lt;i&gt;Supr&#234;mes visions d'Orient&lt;/i&gt;, Paris : Calmann L&#233;vy, 1921, p. 20-21. Sem, &#8220;L'&#238;le aux chiens&#8221;, La Ronde de nuit, Paris : Arth&#232;mes Fayard, 1923, p. 50.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-38&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-38&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-38&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;38&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir &#224; ce sujet le pamphlet d'Abdullah Cedvet, &lt;i&gt;Istanbul'da K&#246;pekler&lt;/i&gt;, Egypt : Matbaa-i Ictihad, 1909 [en ottoman].&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-39&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-39&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-39&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;39&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pour une citation compl&#232;te, Catherine Pinguet, &lt;i&gt;Les chiens d'Istanbul&lt;/i&gt;, Bleu Autour, Saint-Pour&#231;ain-sur-Sioule, 2008, p. 17-18 ou encore le documentaire de Serge Av&#233;dikian, &lt;i&gt;Histoire de chiens&lt;/i&gt;, Sacre Bleu production, 2011.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-40&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-40&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-40&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;40&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#8220;The Scavanger-dogs of Constantinople and their cruel fate&#8221;, &lt;i&gt;The Illustrated London News&lt;/i&gt;, 9 July 1910, p. 53.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-41&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-41&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-41&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;41&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Eug&#232;ne Beylier, &#171; Les parias de Constantinople &#187;, &lt;i&gt;Le Journal des voyages&lt;/i&gt;, 13 novembre 1910, p. 411-412.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-42&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-42&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-42&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;42&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;St&#233;lio, &#171; Les chiens d'Oxia &#187;, p. 367-68.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-43&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-43&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-43&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;43&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dr Cemil Topuzlu, &lt;i&gt;80 Y&#305;ll&#305;k H&#226;t&#305;ralar&#305;m&lt;/i&gt;, Istanbul : G&#252;ven, 1951, p. 121.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-44&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-44&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-44&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;44&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Marc Bekoff, &lt;i&gt;Minding Animals. Awareness, Emotions and Heart&lt;/i&gt;, New York : Oxford University Press, 2002, p. 47-49.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-45&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-45&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-45&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;45&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur la presse satirique ottomane, voir Palmira Brummet, &#171; Dogs, Crime, Women, cholera, and Other Menaces in the Streets &#187;, &lt;i&gt;Image and Imperialism in the Ottoman Revolutionary Press&lt;/i&gt;, 1908-1911, Albany : State University of New York Press, 2000, p. 259-287.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-46&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-46&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-46&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;46&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jane Goodall, &lt;i&gt;Reasons for Hope&lt;/i&gt;, cit&#233;e par Marc Bekoff, &lt;i&gt;Minding Animals&lt;/i&gt;, p. 46.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-47&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-47&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-47&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;47&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alexandre Bourtine, &#171; Ma vie de chien errant &#224; Moscou &#187;, initialement paru dans la revue &lt;i&gt;Ogoniok&lt;/i&gt;, traduit en fran&#231;ais dans &lt;i&gt;Courrier International&lt;/i&gt;, n&#176;786, 24-30 novembre 2005, pp. 56-57.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-48&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-48&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-48&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;48&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Stephan Jay Gould, &#171; Kropotkine n'&#233;tait pas cinoque &#187;, &lt;i&gt;La Foire aux dinosaures &#8211; R&#233;flexions sur l'histoire naturelle&lt;/i&gt;, Le Seuil, Paris, 1993, p. 403-422.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-49&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-49&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-49&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;49&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pour plus d'informations sur cette &#233;tude d'Alan M. Beck, Catherine Pinguet, &lt;i&gt;Les chiens d'Istanbul&lt;/i&gt;, p. 179-185.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-50&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-50&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-50&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;50&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Christophe Blanchard, sociologue qui a &#233;tudi&#233; les liens entre de jeunes SDF et leurs chiens, &lt;i&gt;Les ma&#238;tres expliqu&#233;s &#224; leurs chiens&lt;/i&gt;, Paris, La D&#233;couverte, coll. &#171; Zones &#187;, 2014, p. 85.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La po&#233;sie et le progr&#232;s : &#171; deux ambitieux qui se ha&#239;ssent &#187; ? Baudelaire et Nadar </title>
		<link>https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=158</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=158</guid>
		<dc:date>2017-08-29T15:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Catherine Pinguet</dc:creator>



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&lt;p&gt;Selon Nadar, qui en 1839 n'&#233;tait pas encore photographe mais chroniqueur, lorsque se r&#233;pandit le bruit que l'on &#233;tait parvenu &#224; fixer des images sur plaques argent&#233;es, ce fut la stup&#233;faction g&#233;n&#233;rale : &#171; Il s'en trouva qui regimbait jusqu'&#224; refuser de croire &#187;, la suspicion pr&#233;value, ainsi que &#171; l'ironie haineuse &#187;. En r&#233;alit&#233;, lors de l'annonce du premier proc&#233;d&#233; photographique commercialis&#233;, le daguerr&#233;otype, rien de tel n'eut lieu. La presse salua l'invention de Daguerre, qualifi&#233;e de &#171; (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=29" rel="directory"&gt;Le Baudelaire des philosophes septembre 2011&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Selon Nadar, qui en 1839 n'&#233;tait pas encore photographe mais chroniqueur, lorsque se r&#233;pandit le bruit que l'on &#233;tait parvenu &#224; fixer des images sur plaques argent&#233;es, ce fut la stup&#233;faction g&#233;n&#233;rale : &#171; Il s'en trouva qui regimbait jusqu'&#224; refuser de croire &#187;, la suspicion pr&#233;value, ainsi que &#171; l'ironie haineuse &#187;. En r&#233;alit&#233;, lors de l'annonce du premier proc&#233;d&#233; photographique commercialis&#233;, le daguerr&#233;otype, rien de tel n'eut lieu. La presse salua l'invention de Daguerre, qualifi&#233;e de &#171; prodigieuse &#187;. Celle-ci d&#233;concertait les th&#233;ories des sciences sur la lumi&#232;re et sur l'optique. Elle allait entra&#238;ner, pr&#233;voyait-on encore, &#171; une r&#233;volution dans les arts du dessin. &#187; Le critique, Jules Janin, fut de cet avis, et insinua que &#171; seul Dieu, et peut-&#234;tre M. Daguerre &#187;, pr&#233;sent&#233; comme &#171; un enchanteur &#187;, pouvait savoir &#171; combien de temps il faut au soleil pour agir avec toute sa puissance sur cette millioni&#232;me partie d'une millioni&#232;me de vapeur d'iode &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
La facult&#233; quasi magique de fixer la lumi&#232;re et de garder l'empreinte du r&#233;el fascinait. Un daguerr&#233;otypiste de la premi&#232;re heure, Marc Antoine Gaudin, a t&#233;moign&#233; de la fi&#232;vre qui s'&#233;tait empar&#233;e des amateurs : &#171; La plus pauvre &#233;preuve causait une joie indicible, tant ce proc&#233;d&#233; &#233;tait alors nouveau et paraissait &#224; juste titre merveilleux. Chacun voulait copier la vue qui s'offrait &#224; sa fen&#234;tre et bienheureux celui qui obtenait la silhouette des toits sur le ciel. &#187; Il convient de pr&#233;ciser qu'en plus d'un maniement complexe, le daguerr&#233;otype avait un autre d&#233;savantage qui limitait le nombre d'amateurs potentiels : son co&#251;t. Il &#233;tait estim&#233; &#224; 400 francs &#8211; l'&#233;quivalent de huit mois de salaire d'un ouvrier. &#192; l'avenant, le prix d'une image sur plaque d'argent dont l'autre principal inconv&#233;nient &#233;tait la non-reproductibilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les rares r&#233;actions hostiles, la plus connue, parce que cit&#233;e par Walter Benjamin dans sa Petite histoire de la photographie, parut en 1839 dans le journal Leipziger Anzeiger :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vouloir fixer les images fugitives du miroir n'est pas seulement une chose impossible, comme cela ressort de recherches allemandes approfondies, mais le seul d&#233;sir d'y aspirer est d&#233;j&#224; faire insulte &#224; Dieu. L'homme a &#233;t&#233; cr&#233;&#233; &#224; l'image de Dieu et aucune machine humaine ne peut fixer l'image de Dieu. Tout au plus l'artiste enthousiaste peut-il, exalt&#233; par l'inspiration c&#233;leste, &#224; l'instant de supr&#234;me cons&#233;cration, sur ordre sup&#233;rieur de son g&#233;nie et sans l'aide d'aucune machine, se risquer &#224; reproduire les divins traits de l'homme. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; s'arr&#234;te le passage cit&#233; par Benjamin &#8211; extrait qualifi&#233; de &#171; sch&#233;ma bouffon &#187; et d&#233;nonc&#233; comme &#171; une feuille chauvine qui pensait devoir combattre de bonne heure cette invention diabolique venue de France &#187;. La suite est pourtant digne d'int&#233;r&#234;t, ne serait-ce qu'en raison d'arguments que l'on retrouvera sous la plume de Baudelaire, quand celui-ci pr&#233;sentera Daguerre comme &#171; le messie d'un Dieu vengeur &#187; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mais fabriquer une machine qui veut remplacer le g&#233;nie, qui voudrait faire na&#238;tre l'homme de ses seuls calculs, cela &#233;quivaut &#224; la pr&#233;somption de vouloir mettre un terme &#224; toute Cr&#233;ation. Car l'homme qui entreprend chose pareille, il faut qu'il se croie plus malin que le Cr&#233;ateur de l'univers. [&#8230;] Il faut clairement comprendre combien l'humanit&#233; serait vaine et peu chr&#233;tienne, qu'elle perdrait son salut, d&#232;s lors que chacun pourrait se faire son image dans un miroir &#224; la douzaine. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les attaques contre la photographie apparurent non pas en 1939, &#233;poque o&#249; il &#233;tait impossible de r&#233;aliser un portrait &#171; &#224; la douzaine &#187; et o&#249; le nombre d'ateliers de daguerr&#233;otypistes &#233;tait restreint, mais une vingtaine d'ann&#233;es plus tard. Parmi les diatribes les plus virulentes, la plus c&#233;l&#232;bre fut celle de Baudelaire r&#233;dig&#233;e &#224; l'occasion du Salon annuel de peinture et de sculpture, en 1859, quand la Soci&#233;t&#233; Fran&#231;aise de Photographie fut pour la premi&#232;re fois autoris&#233;e &#224; exposer. &lt;br class='autobr' /&gt;
Trois ans plus t&#244;t, paraissait dans le Journal amusant, que dirigeait Nadar, un article intitul&#233; &#171; &#192; bas la photographie ! &#187; Son auteur, Marcelin, ami et collaborateur de longue date de Nadar, voyait dans la multiplication des ateliers de portraits &#171; un fl&#233;au social &#187; et &#171; une calamit&#233; publique &#187; qui dess&#232;che &#171; l'esprit et le c&#339;ur &#187;. Il pr&#233;cisa toutefois, &#171; Saint Nadar Lazare hormis ! &#187;, tandis q'un journaliste du Figaro s'exclamait : &#171; Le soleil seul est Dieu et Tournadar est son proph&#232;te ! &#187; (surnom de F&#233;lix Tournachon avant qu'il adopte le pseudonyme Nadar). &lt;br class='autobr' /&gt;
Lamartine lan&#231;a &#233;galement un anath&#232;me contre la photographie &#171; inspir&#233;e par le charlatanisme qui la d&#233;shonore en multipliant les copies &#187;. Convaincu qu'il s'agissait d'un proc&#233;d&#233; &#171; servile &#187; qui ne pouvait pr&#233;tendre au statut de l'art, il allait toutefois revenir sur ses propos en d&#233;couvrant des portraits d'Adam-Salomon. Barbey d'Aurevilly, saisissant l'occasion de vilipender la d&#233;mocratie, s'insurgea &#224; son tour contre &#171; l'&#233;talage ind&#233;cent de binettes &#187; : &#171; Quel vent de fatuit&#233;, se demanda-t-il, a donc souffl&#233; sur ces t&#234;tes de d&#233;mence ? Que dire d'une race d&#233;cadente et ramollie qui s'en vient individuellement multiplier ses portraits ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces critiques, qui ob&#233;issaient &#224; diff&#233;rentes motivations, avaient un point commun : elles furent prononc&#233;es &#224; un moment o&#249; la photographie s'orientait vers une production industrielle, notamment avec la carte de visite, invent&#233;e par Andr&#233; Adolphe Disd&#233;ri en 1853. Ce dernier, dont les int&#233;r&#234;ts &#233;taient non pas artistiques, mais commerciaux, avait un objectif : vendre beaucoup et &#224; bon march&#233;. &#192; la t&#234;te d'ateliers qui produisaient des milliers d'&#233;preuves par jour, Disd&#233;ri fit fortune et fut nomm&#233; photographe officiel de Napol&#233;on III. Dans &#171; Les primitifs de la photographie &#187;, Nadar d&#233;crit celui qui compta parmi ses plus proches concurrents comme un personnage &#171; tr&#232;s peu attractif &#187;, imbu de lui-m&#234;me, sans scrupule ni v&#233;ritable passion pour son m&#233;tier. Il conc&#232;de seulement &#224; Disd&#233;ri son &#171; intelligence pratique &#187; et son &#171; flair industriel &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les cartes de visite &#233;taient r&#233;alis&#233;es &#224; l'aide d'un appareil &#233;quip&#233; de plusieurs objectifs qui permettait d'obtenir en une seule pose quatre ou six portraits identiques. Quand on ajoutait un ch&#226;ssis mobile, on pouvait effectuer en plusieurs prises jusqu'&#224; huit portraits diff&#233;rents sur une seule plaque. La technique &#233;tait relativement simple, encore fallait-il y penser. Dans tous les cas, elle permit une popularisation du portrait, accessible &#224; un plus grand nombre, notamment &#224; la bourgeoisie pour qui la photographie devint l'instrument du para&#238;tre social. Des photographes d&#233;nonc&#232;rent cette pratique, notamment son manque de qualit&#233; artistique et des clich&#233;s &#171; &#224; la va-comme-je-te-pousse &#187;, pour reprendre une formule de Nadar. N&#233;anmoins, presque tous finirent par y recourir pour des motifs purement &#233;conomiques : ob&#233;ir aux nouvelles lois du march&#233; ou dispara&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &#171; Le public moderne et la photographie &#187;, publi&#233; au deuxi&#232;me chapitre du Salon de 1859, Baudelaire exprime son rejet de l'industrie, &#171; la plus mortelle ennemie de l'art &#187;, et d&#233;nonce les partisans du r&#233;alisme selon lesquels &#171; l'art est et ne peut &#234;tre que la reproduction exacte de la nature &#187;. La photographie, selon Baudelaire, n'est qu'un proc&#233;d&#233; sans imagination, une trouvaille sans g&#233;nie. Le po&#232;te r&#233;cuse une pratique qui vise &#224; &#171; frapper &#187; le public, &#224; le &#171; surprendre &#187;, &#224; le &#171; stup&#233;fier &#187; par des &#171; stratag&#232;mes indignes &#187;, &#233;trangers &#224; l'art dans la mesure o&#249; ils emp&#234;chent d'affleurer le domaine de l'impalpable, de l'imaginaire et de la r&#234;verie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Baudelaire se dit &#171; convaincu que les progr&#232;s mal appliqu&#233;s &#224; la photographie ont beaucoup contribu&#233;, comme d'ailleurs tous les progr&#232;s purement mat&#233;riels, &#224; l'appauvrissement du g&#233;nie national fran&#231;ais, d&#233;j&#224; si rare &#187;. Pour preuve, cette &#171; foule idol&#226;tre &#187;, cette &#171; soci&#233;t&#233; immonde qui se rue comme un seul Narcisse &#187; dans les ateliers de photographie pour &#171; contempler sa triviale image &#187;. &#171; Une folie, un fanatisme extraordinaire, ajoute le po&#232;te, s'est empar&#233; de tous ces nouveaux adorateurs du soleil. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son attaque, &#224; la fois esth&#233;tique, morale et politique, s'accompagne d'une critique religieuse : l'apparition du m&#233;dium dans l'histoire appara&#238;t comme un &#233;v&#233;nement qui concerne &#171; la foi &#187;, &#171; la cr&#233;dulit&#233; &#187; &#8211; ces mots lui appartiennent &#8211; de m&#234;me &#171; le fanatisme &#187; et &#171; le sacril&#232;ge &#187;. L'industrie photographique, en s'opposant &#224; la &#171; divine peinture &#187; a satisfait le ressentiment, la fatuit&#233; et la m&#233;diocrit&#233; de la multitude. Cette invention, que Baudelaire attribue &#224; un &#171; messie vengeur &#187;, puis son prolongement dans l'industrie et l'auto-idol&#226;trie, sont con&#231;us comme contraires &#224; l'art, lequel est sacr&#233; et repose sur les valeurs du Beau, de l'Infini, de l'Au-del&#224;. &lt;br class='autobr' /&gt;
La photographie, d'apr&#232;s Baudelaire, n'a qu'un devoir : &#171; &#234;tre la servante des sciences et des arts, mais tr&#232;s humble servante &#187;. Sa t&#226;che se limite &#224; enrichir l'album du voyageur et &#224; rendre &#224; ses yeux la pr&#233;cision qui manquerait &#224; sa m&#233;moire. Elle consiste &#233;galement &#224; sauver de l'oubli les ruines, les manuscrits, les estampes, comme toutes les choses pr&#233;cieuses dont la forme risque de dispara&#238;tre. Baudelaire sut s'en servir et une lettre &#224; Nadar indique qu'il fit appel &#224; ses services : &#171; Si tu es un ange, tu irais faire ta cour &#224; un nomm&#233; Moreau, marchant de tableau, H&#244;tel Laffitte, et tu obtiendras de cet homme la permission de faire une double belle &#233;preuve photographique d'apr&#232;s La Duchesse d'Albe, de Goya &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Incontestablement, dans le &lt;i&gt;Salon&lt;/i&gt; de 1859, Baudelaire affiche un profond m&#233;pris pour la photographie dont il pr&#233;dit : &#171; S'il lui est permis d'empi&#233;ter dans le domaine de l'impalpable et de l'imaginaire, de tout ce qui vaut parce que l'homme y ajoute de son &#226;me, alors malheur &#224; nous ! &#187; N&#233;anmoins, l'attitude du po&#232;te vis-&#224;-vis de la photographie s'av&#233;ra complexe et certains faits obligent &#224; nuancer la virulence de sa diatribe. Tout d'abord, de 1854 &#224; 1862, Baudelaire se rendit &#224; plusieurs reprises dans l'atelier de Nadar. Il fr&#233;quenta &#233;galement le studio du Bruxellois Charles Neyt et celui, &#224; Paris, d'&#201;tienne Carjat qui r&#233;alisa le dernier portrait du po&#232;te, en 1866.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une lettre envoy&#233;e &#224; sa m&#232;re fin 1865, trois mois avant de tomber victime d'aphasie, permet d'&#233;clairer le rapport ambigu que Baudelaire entretenait avec la photographie :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je voudrais bien avoir ton portrait. C'est une id&#233;e qui s'est empar&#233;e de moi. Il y a un excellent photographe au Havre. Mais je crains bien que cela ne soit pas possible maintenant. Il faudrait que je fusse pr&#233;sent. Tu ne t'y connais pas, et tous les photographes, ont des manies ridicules ; ils prennent pour une bonne image une image o&#249; toutes les verrues, toutes les rides, tous les d&#233;fauts, toutes les trivialit&#233;s du visage sont rendues tr&#232;s visibles, tr&#232;s exag&#233;r&#233;s : plus l'image est DURE, plus ils sont contents. Il n'y a gu&#232;re qu'&#224; Paris qu'on sache faire ce que je d&#233;sire, c'est-&#224;-dire un portrait exact, mais ayant le flou d'un dessin. Enfin, nous n'y penserons plus, n'est-ce pas ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous d&#233;couvrons que l'image de la m&#232;re, dont l'id&#233;e s'empare du fils, devait &#234;tre aussi picturale que photographique, ressemblante sans &#234;tre pour autant froidement r&#233;aliste. Ce flou attendu de la photographie se trouve dans un portrait que fit Nadar de Baudelaire vers 1854, fameux parce que boug&#233;. Cette image, jug&#233;e parfaitement r&#233;ussie par le po&#232;te, fut choisie pour &#234;tre grav&#233;e et reproduite en frontispice de la deuxi&#232;me &#233;dition des Fleurs du mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lettre &#224; sa m&#232;re r&#233;v&#232;le aussi que Baudelaire s'y connaissait en photographie et savait quel op&#233;rateur &#233;tait &#224; m&#234;me de lui fournir ce qu'il d&#233;sirait. Elle indique &#233;galement qu'au cas o&#249; sa m&#232;re se serait rendue dans un atelier, il tenait &#224; &#234;tre pr&#233;sent et, &#224; n'en pas douter, actif. Tous les grands portraits de Baudelaire par Nadar indiquent qu'ils furent le fruit d'une collaboration : intensit&#233; du regard, choix de la pose et de la tenue vestimentaire, comme Charles Baudelaire au fauteuil (instantan&#233; qui le repr&#233;sente assis, le buste renvers&#233; en arri&#232;re, les yeux mi-clos), ou encore Charles Baudelaire au caban (portant une large veste noire et un ample n&#339;ud papillon, la main droite gliss&#233;e dans le gilet).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son Salon de 1859, Baudelaire a d&#233;clar&#233; : &#171; La po&#233;sie et le progr&#232;s sont deux ambitieux qui se ha&#239;ssent d'une haine instinctive, et, quand ils se rencontrent dans le m&#234;me chemin, il faut que l'un des deux serve l'autre &#187;. Or, entre le po&#232;te et l'homme du progr&#232;s que fut Nadar, entre l'&#233;litiste et le r&#233;publicain, le respect r&#233;ciproque pr&#233;valut. Pourquoi Baudelaire accorda &#224; Nadar une confiance qu'il refusait aux autres op&#233;rateurs, Carjat et Neyt except&#233;s ? Par amiti&#233; tout d'abord, car compagnons de jeunesse et de boh&#234;me les deux hommes, malgr&#233; quelques brouilles, &#233;taient proches. Nadar, en de nombreuses circonstances, a proclam&#233; son admiration pour Baudelaire critique d'art. Le dernier po&#232;me des Fleurs du mal, &#171; Le r&#234;ve d'un curieux &#187;, est d'ailleurs d&#233;di&#233; &#224; F. N., qui n'est autre que F&#233;lix Nadar &#8211; sonnet o&#249; l'exp&#233;rience de la mort est assimil&#233;e &#224; l'attente devant un spectacle et &#224; une pose devant la chambre noire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Printemps 1859, au moment au Baudelaire r&#233;digeait son Salon, il &#233;crivit de longues lettres &#224; Nadar. Le 14 mai, il le remercie pour l'envoi d'argent, mais &#171; surtout pour une phrase excellente et charmante &#187;. &#171; Voil&#224; une vraie et solide d&#233;claration d'amiti&#233; &#187;, &#233;crit Baudelaire qui se dit &#171; peu accoutum&#233; aux tendresses &#187;. Dans cette m&#234;me lettre, o&#249; il est tour &#224; tour question de po&#233;sie, d'art et de politique (Baudelaire reconnaissant son peu d'int&#233;r&#234;t pour cette &#171; science sans c&#339;ur &#187;), aucune allusion concernant &#171; Le public moderne et la photographie &#187;. Baudelaire se contente de signaler qu'il &#233;crit un Salon, o&#249; il ne s'est rendu qu'une seule fois. Pas un mot sur la section &#171; photographie &#187; du palais des Beaux-Arts, pour la premi&#232;re fois autoris&#233;e &#224; participer &#224; l'Exposition, notamment gr&#226;ce aux efforts de Nadar. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans toutes les lettres que Baudelaire adressa &#224; Nadar, la question de la photographie n'est jamais abord&#233;e (sauf la requ&#234;te concernant une double &#233;preuve d'un tableau de Goya). C'est &#224; l'ami, au chroniqueur, au caricaturiste et au critique d'art que le po&#232;te s'adresse. Cette derni&#232;re activit&#233; de Nadar est peu connue, &#233;clips&#233;e par la notori&#233;t&#233; du photographe et de l'a&#233;ronaute, tenue &#233;galement pour secondaire en raison de la libert&#233; adopt&#233;e par Nadar-Jury (ainsi &#233;taient sign&#233;s ses &#233;crits critiques, notamment pour exprimer son peu d'estime pour les jurys officiels). &lt;br class='autobr' /&gt;
Aux yeux de Nadar, la r&#233;f&#233;rence, &#171; celui qu'il fallait toujours citer &#187; dans le domaine de la critique artistique, c'&#233;tait Baudelaire, et tout particuli&#232;rement son Salon de 1846, &#171; un des plus beaux livres d'art qui ait &#233;t&#233; &#233;crit &#187;. Dans cet ouvrage, dont Nadar recommande la lecture, on peut lire cette d&#233;finition du portrait id&#233;al : &#171; L'individu redress&#233; par l'individu, reconstruit et rendu &#224; l'&#233;clatante v&#233;rit&#233; de son harmonie natale &#187;. Puis, dans le Salon de 1859, Baudelaire pr&#233;cise : &#171; Le portrait, genre en apparence si modeste, n&#233;cessite une grande intelligence. Quand je vois un bon portrait, je devine tous les efforts de l'artiste, qui a d&#251; voir d'abord ce qui se faisait voir, mais aussi deviner ce qui se cachait [afin d'exprimer] avec sobri&#233;t&#233; mais intensit&#233; le caract&#232;re qu'il se chargeait de peindre. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Nadar photographe, qui fut surtout un grand portraitiste, eut probablement l'occasion d'&#233;changer avec Baudelaire et de lui exposer ses conceptions artistiques, notamment au sujet de &#171; l'intuition profonde &#187; que l'artiste doit avoir de son mod&#232;le et du travail sur la lumi&#232;re (une des r&#233;f&#233;rences les plus constantes de Nadar &#233;tant Van Dyck). Quand il exposa, &#224; l'occasion d'un litige qui l'opposa &#224; son fr&#232;re Adrien, ce qu'&#233;tait pour lui son m&#233;tier, on remarque des similitudes avec les conceptions picturales de Baudelaire. L'essentiel, pour Nadar, est &#171; ce tact rapide qui vous met en communication avec le mod&#232;le, vous le fait juger et diriger vers ses habitudes, dans ses id&#233;es, selon son caract&#232;re, et vous permet de donner, non pas banalement et au hasard, une indiff&#233;rente reproduction plastique &#224; la port&#233;e du dernier savant de laboratoire, mais la ressemblance la plus famili&#232;re et la plus favorable, la ressemblance intime &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Autre point commun, dans son Salon de 1859 Baudelaire d&#233;clare que &#171; l'industrie photographique est le refuge de tous les peintres manqu&#233;s, trop mal dou&#233;s ou trop paresseux pour achever leurs &#233;tudes. &#187; Ce poncif de la critique anti-photographique de l'&#233;poque appara&#238;t &#233;galement sous la plume de Nadar, deux ans plus t&#244;t : &#171; La photographie est une d&#233;couverte merveilleuse, une science qui occupe les intelligences les plus &#233;lev&#233;es, un art qui aiguise les esprits les plus sagaces et dont l'application est &#224; la port&#233;e du dernier des imb&#233;ciles &#187;. Elle a ouvert, ajoute-t-il, &#171; un rendez-vous g&#233;n&#233;ral &#224; tous les fruits secs de toutes les carri&#232;res : peintre qui n'avait jamais peint, t&#233;nor sans engagement. &#187; Puis, dans Quand j'&#233;tais photographe, il rench&#233;rit : &#171; Tout un chacun d&#233;class&#233; ou &#224; classer s'installait photographe [&#8230;] &#8211; peintres rat&#233;s, sculpteurs manqu&#233;s afflu&#232;rent, et on vit m&#234;me reluire un cuisinier : n'a-t-on pas dit que la cuisine est elle-m&#234;me une chimie ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; tact rapide &#187; qui permet de capter &#171; la ressemblance intime &#187;, Nadar l'avait d&#233;velopp&#233; dans la pratique du portrait satirique. En t&#233;moigne sa c&#233;l&#232;bre lithographie, publi&#233;e en mars 1854 et intitul&#233; &#171; Panth&#233;on Nadar &#187;, o&#249; figuraient deux cent cinquante-neuf c&#233;l&#233;brit&#233;s de l'&#233;poque, en priorit&#233; les gens de lettres qu'il connaissait le mieux et admirait le plus. En juin 1853, Th&#233;ophile Gautier dit de lui : &#171; Nadar est le nom de fantaisie d'un homme de lettres s&#233;rieux, dessinateur pour rire. [&#8230;] Il poss&#232;de un mus&#233;e de cinq ou six cents charges de personnages remarquables. Ces charges, &#224; travers l'exag&#233;ration n&#233;cessaire, sont de v&#233;ritables portraits intimes, sans emphase, o&#249; ressort le trait principal, le tic particulier de la physionomie. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour Nadar, dans le prolongement du dessin satirique, le principal attrait de la photographie &#233;tait ce qu'il appelait &#171; la dimension psychologique &#187;. Celle-ci requ&#233;rait acuit&#233; du regard, rapidit&#233; et sens de l'improvisation. Les s&#233;ances de prises de vue, qui donnaient lieu &#224; de v&#233;ritables mises en sc&#232;ne, &#233;taient avec les amis artistes v&#233;cues comme des instants de complicit&#233;. Durant la sc&#233;nographie pr&#233;paratoire, un soin particulier &#233;tait accord&#233; &#224; la lumi&#232;re et &#224; la pose. Nadar, contrairement &#224; ses concurrents, ne surchargeait pas ses portraits d'accessoires (colonnes tronqu&#233;es, drap&#233;s, d&#233;cors peints, qui &#233;taient autant de r&#233;f&#233;rences &#224; un ordre conventionnel et bourgeois). Une des caract&#233;ristiques &#233;tait la sobri&#233;t&#233;, une qualit&#233; mise en avant par Baudelaire dans l'art du portait. Il privil&#233;giait &#233;galement les cadrages serr&#233;s, et non pas la pose en pied que les ateliers produisaient &#224; l'envi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, en juillet 1860, Nadar quitte la rue Saint-Lazare pour ouvrir un vaste atelier luxueux, boulevard des Capucines. Lui aussi sacrifie au go&#251;t du grand public et &#224; la vogue de la carte de visite. La fabrication artisanale, co&#251;teuse mais soign&#233;e, est d&#233;laiss&#233;e au profit d'une production quasi industrielle. Nadar continua toutefois &#224; r&#233;aliser quelques grands portraits, renouant avec sa p&#233;riode dite &#171; classique &#187;, mais &#224; condition d'entretenir des rapports privil&#233;gi&#233;s avec le mod&#232;le : Baudelaire en 1862, mais aussi Sarah Bernhardt, George Sand, &#201;douard Manet (qui grava un portrait de Baudelaire d'apr&#232;s une photographie de Nadar). &lt;br class='autobr' /&gt;
De cette &#233;tape de sa carri&#232;re, on retiendra que Nadar, qui avait d&#233;lib&#233;r&#233;ment choisi une fabrication &#224; grande &#233;chelle, se rebuta rapidement des contraintes d'une production en s&#233;rie. Dans ses m&#233;moires, il rapporte, au sujet des cartes de visite, que ces &#171; petites images improvis&#233;es avec une rapidit&#233; prodigieuse, devant le d&#233;fil&#233; sans fin la client&#232;le, ne manquaient ni d'un certain go&#251;t ni de charme &#187;. En r&#233;alit&#233;, dans cet atelier o&#249; l'immense signature de Nadar &#233;tait d&#233;ploy&#233;e sur la vitrine, m&#234;me la nuit, car &#233;clair&#233;e au gaz, il &#233;tait le grand absent. La qualit&#233; tr&#232;s ordinaire de la plupart des portraits portant le cachet du boulevard des Capucines montre qu'il laissait &#224; son personnel le soin de s'occuper du tout-venant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nadar, fascin&#233; d&#232;s son plus jeune &#226;ge par les ballons et enthousiaste &#224; l'id&#233;e de s'&#233;lever dans les airs, r&#233;alisa, non sans difficult&#233;s, les premi&#232;res photographies a&#233;riennes. Puis, stimul&#233; par les limitations d'une technique exigeant l'&#233;clat du soleil et la proximit&#233; de la chambre noire, il se lan&#231;a dans l'exp&#233;rimentation de prises de vue &#224; la lumi&#232;re artificielle. D'abord utilis&#233; pour faire les portraits d'amis, l'&#233;clairage &#233;lectrique lui permit ensuite de rapporter une s&#233;rie sans pr&#233;c&#233;dent de photographies des catacombes et des &#233;gouts. Pour ses amis caricaturistes, c'&#233;tait l'occasion de s'en donner &#224; c&#339;ur joie. Ainsi Cham, mettant en sc&#232;ne un personnage, le nez en l'air, qu'apostrophe un &#233;goutier : &#171; Vous cherchez Mr Nadar ? C'est plus l&#224;-haut, c'est en bas ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La grande passion de Nadar, celle pour laquelle il d&#233;pensa sans compter et d&#233;laissa un temps la photographie, fut la navigation a&#233;rienne. &#192; contre-courant des id&#233;es re&#231;ues, Nadar &#233;tait convaincu que l'avenir n'&#233;tait pas le ballon, trop peu fiable et difficile &#224; diriger, mais un objet volant plus lourd que l'air. En 1863, il lan&#231;a son Manifeste de l'autolocomotion a&#233;rienne et prit une s&#233;rie de cinq photographies de maquettes d'h&#233;licopt&#232;res r&#233;alis&#233;es par le vicomte de Ponton d'Am&#233;court. La m&#234;me ann&#233;e, Nadar contribua activement &#224; la fondation de la Soci&#233;t&#233; d'encouragement de la navigation a&#233;rienne du plus lourd que l'air. Il cr&#233;a un journal, L'A&#233;ronaute, et pour mobiliser l'opinion publique, il fit construire un immense ballon, baptis&#233; Le G&#233;ant, cens&#233; r&#233;unir les fonds n&#233;cessaires pour la propulsion dans les airs d'un engin qui le remplacerait. L'id&#233;e peut para&#238;tre paradoxale, mais elle correspond parfaitement &#224; Nadar qui a d&#233;clar&#233; : &#171; J'aime le paradoxe comme j'aime les minorit&#233;s. C'est toujours dans la minorit&#233; d'Aujourd'hui que Demain trouvera la v&#233;rit&#233;. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Le bapt&#234;me de l'air du G&#233;ant eut lieu le 4 octobre 1863, &#224; grand renfort de publicit&#233;, devant un parterre de vingt mille personnes rassembl&#233;es au Champ de Mars. Nadar avait promis aux Parisiens le plus magnifique spectacle que le ciel e&#251;t jamais offert. &#192; bord du G&#233;ant, treize personnes &#8211; Nadar tenait &#224; ce nombre &#8211;, et une seule femme, la princesse de la Tour d'Auvergne qui s'&#233;tait impos&#233;e au dernier moment, souhaitant apporter son obole &#224; l'entreprise (1000 francs pour les personnes &#233;trang&#232;res &#224; l'&#233;quipage ou qui n'&#233;taient pas des amis). Mais la grande aventure projet&#233;e s'arr&#234;ta au bout de quelques heures de vol, &#224; Meaux. &lt;br class='autobr' /&gt;
Une partie de la presse tourna en d&#233;rision l'entreprise de Nadar, lequel attribua &#171; l'impitoyable et &#233;ternel acharnement de la moquerie humaine vis-&#224;-vis de l'a&#233;rostation &#224; des l&#226;ches qui trouvent dans la d&#233;rision leur vengeance facile d'un courage qui les humilie et les offense &#187;. Deux semaines plus tard, Nadar r&#233;cidivait. Cette fois, neuf personnes faisaient partie du voyage, parmi lesquelles Ernestine, la femme de Nadar, qui aurait pr&#233;f&#233;r&#233; voir son &#233;poux travailler dans son atelier plut&#244;t que de risquer sa vie dans les airs. Le d&#233;collage, n'en d&#233;plaise au r&#233;publicain Nadar, eut lieu en pr&#233;sence de Napol&#233;on III et du roi de Gr&#232;ce. Apr&#232;s une quinzaine d'heures de vol, la deuxi&#232;me ascension du G&#233;ant se termina vers Hanovre, lors du tra&#238;nage le plus sensationnel de l'histoire a&#233;ronautique : seize kilom&#232;tres &#224; la vitesse de soixante kilom&#232;tres heures &#8211; &#171; &#224; peu pr&#232;s la vitesse r&#233;glementaire des trains rapides &#187; pr&#233;cise Nadar dans ses m&#233;moires. &#171; Imaginez que vous faites ainsi sept lieues en trente minutes, dans un panier au bout d'une corde, et vous voyez la danse&#8230;. Il n'y eut pourtant pas de morts : seulement un bras cass&#233; pour l'un, une jambe cass&#233;e avec quelques luxations pour moi &#8211; et la bien ch&#232;re compagne qui avait voulu suivre son mari partout fut meurtrie cruellement. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
D'autres ascensions suivront, sans conna&#238;tre de pareille p&#233;rip&#233;tie, notamment le 26 septembre 1864, lors des f&#234;tes comm&#233;moratives de l'ind&#233;pendance belge. Une lettre de Baudelaire, &#233;crite &#224; Bruxelles le 30 ao&#251;t 1864, r&#233;v&#232;le que Nadar l'avait invit&#233; &#224; monter &#224; bord du G&#233;ant. Il d&#233;clina la proposition car il comptait partir en voyage, mais il proposa de &#171; reporter cette faveur sur M. O Connell, le meilleur compagnon que tu puisses imaginer &#187;. Et pour convaincre Nadar, il &#233;num&#233;ra ses qualit&#233;s, particuli&#232;rement requises en pareilles circonstances : &#171; homme gai, adroit &#224; toutes les gymnastiques, assez connaisseur en toutes les m&#233;caniques et amoureux de toutes les aventures possibles. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que pensait Baudelaire du tournant de la carri&#232;re de l'intr&#233;pide Nadar ? Dans son journal publi&#233; sous le titre, Mon c&#339;ur mis &#224; nu, il &#233;crit : &#171; Nadar, c'est la plus &#233;tonnante expression de vitalit&#233;. Adrien me disait que son fr&#232;re F&#233;lix avait tous les visc&#232;res en double. J'ai &#233;t&#233; jaloux de lui &#224; le voir si bien r&#233;ussir dans tout ce qui n'&#233;tait pas l'abstrait. &#187; En juin 1867, Nadar embarqua une derni&#232;re fois &#224; bord du G&#233;ant puis vendit son ballon. Il reprit toutefois du service en 1870 quand il monta &#224; ses propres frais une compagnie d'a&#233;rostation pour la d&#233;fense de Paris contre l'envahisseur prussien. Mais apr&#232;s la r&#233;pression sanglante de la Commune, en 1871, les pertes cons&#233;cutives aux aventures du G&#233;ant, l'&#233;loignement de son m&#233;tier de photographe et les sommes engag&#233;es pour les ballons du Si&#232;ge l'oblig&#232;rent &#224; vendre son atelier du boulevard des Capucines. L'ann&#233;e suivante, il en ouvrait un autre, plus modeste, rue d'Anjou, o&#249; &#171; op&#232;re lui-m&#234;me &#187; &#233;tait devenu une v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux mois apr&#232;s la vente du G&#233;ant, Baudelaire mourrait. Dans Le Figaro du 10 septembre 1867, Nadar lui consacra un des rares articles justes et sensibles, d&#233;fendant &#171; l'auteur condamn&#233; des Fleurs du mal &#187;, contre ceux qui, &#171; sur la foi des on-dit &#187;, n'avaient vu en lui &#171; d'un cerveau excentrique, maladif et dangereux. &#187; &#171; Cet homme apparemment si froid, ajoute Nadar, en gentleman qu'il &#233;tait, si sceptique pour tant de choses, poussait jusqu'&#224; l'admiration fervente, au joyeux enthousiasme, son respect pour la chose bien faite. Il avait &#8211; ce qui est plus rare et partout le plus estimable au monde &#8211; la conscience dans le travail, c'est-&#224;-dire la religion du devoir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la fin de sa vie, Nadar, qui n'a jamais cess&#233; d'&#233;crire, r&#233;dige ses m&#233;moires car dit-il, &#171; nous devons le t&#233;moignage &#224; qui nous donna l'exemple &#187;. Gr&#226;ce &#224; l'aide d'Eug&#232;ne Cr&#233;pet, qui publia les &#339;uvres posthumes de Baudelaire, Nadar termine un volume qui sera publi&#233; en 1911, un an apr&#232;s sa mort, Charles Baudelaire intime. Dans cet ouvrage, ce qui n'a pas manqu&#233; d'&#234;tre reproch&#233; &#224; Nadar, on cherchera en vain des informations sur Baudelaire po&#232;te. Ce livre se compose essentiellement de t&#233;moignages et d'anecdotes : premi&#232;re rencontre avec le po&#232;te, au Luxembourg, quand celui-ci apparut &#233;l&#233;gamment v&#234;tu de noir, gant&#233; de rose et portant une cravate rouge. Ou encore ce portrait, vingt ans plus tard : &#171; En voyant cette t&#234;te toujours singuli&#232;re, s'&#233;vasant du collet de la houppelande invariablement retrouss&#233;e, nez vigoureusement lob&#233; entre deux yeux qu'on n'oubliait plus : deux gouttes de caf&#233; &#8211; l&#232;vres serr&#233;es et am&#232;res, mauvaises, cheveux argent&#233;s avant l'&#226;ge, tant&#244;t trop courts, tant&#244;t trop longs, le visage glabre, cl&#233;ricalement ras&#233; &#8211; le passant saisi, comme inquiet, songeait : &#8216;Celui-l&#224; n'est pas tout le monde'. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Nadar fournit &#233;galement des notations le plus souvent justes et pr&#233;cieuses sur l'entourage de Baudelaire : admiration pour Th&#233;ophile Gautier, suffisance des Goncourt et s&#232;cheresse de Maxime Du Camp. Tout en rapportant les provocations du po&#232;te, Nadar donne de nombreux exemples de sa g&#233;n&#233;rosit&#233; et de sa profonde sensibilit&#233;. Il rappelle aussi qu'il doit &#224; Baudelaire de lui avoir fait conna&#238;tre et aimer certains peintres, dont Manet. L'ouvrage s'ach&#232;ve sur la maladie du po&#232;te, au cours de laquelle Nadar et Asselineau furent toujours pr&#233;sents :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La derni&#232;re fois que je le vis &#224; la maison de sant&#233; Duval, &#233;crit Nadar, nous disputions de l'immortalit&#233; de l'&#226;me. Je dis nous, parce que je lisais dans ses yeux, aussi nettement moi, que s'il e&#251;t pu parler. Voyons, comment peux-tu croire en Dieu r&#233;p&#233;tais-je ? Baudelaire s'&#233;carta de la barre d'appui o&#249; nous &#233;tions accoud&#233;s et me montra le ciel. Devant nous, au-dessus de nous, c'&#233;tait, embrasant toute la rue, cernant d'or et de feu la silhouette de l'arc de Triomphe, la pompe splendide du soleil couchant. &#8211; &#8216;Cr&#233;nom ! oh ! Cr&#233;nom protestait-il, indign&#233;, &#224; grands coups de poings vers le ciel. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux yeux de certains, l'amiti&#233; de Nadar pour Baudelaire passe pour suspecte, l'argument r&#233;current &#233;tant que le photographe, l'homme du progr&#232;s, ne pouvait que m&#233;conna&#238;tre le g&#233;nie du po&#232;te. On va m&#234;me jusqu'&#224; pr&#233;tendre que Nadar prit plaisir &#224; voir son ami aphasique et &#224; moiti&#233; paralys&#233; ! &lt;br class='autobr' /&gt;
Eug&#232;ne Cr&#233;pet, dans sa pr&#233;face &#224; Baudelaire intime reconna&#238;t que tout semblait s&#233;parer les deux hommes. Mais le po&#232;te, ajoute-t-il, trouva en Nadar &#171; un grand c&#339;ur &#187; et &#171; un auditeur &#187;, toujours pr&#234;t &#224; d&#233;battre et &#224; &#233;changer. Il convient &#233;galement d'ajouter que Nadar fut effectivement un &#171; homme du progr&#232;s &#187; &#8211; la photographie, l'&#233;lectricit&#233; et l'a&#233;ronautique, avec lesquelles ils eut partie li&#233;e, &#233;taient pour lui les embl&#232;mes forts de la modernit&#233;. Mais dans un m&#234;me temps, Nadar fut un id&#233;aliste et un r&#234;veur. Sa premi&#232;re conception du G&#233;ant le prouve : nacelle de deux &#233;tages cens&#233;e embarquer quatre-vingt passagers, une presse permettant &#233;diter le r&#233;cit des exp&#233;ditions et de distribuer des exemplaires au-dessus des localit&#233;s survol&#233;es, armes tr&#232;s s&#233;rieuses en cas de descente chez des gens mal hospitaliers . Jules Verne, sous l'anagramme de Michel Ardan, h&#233;ros De la terre &#224; la lune, a rendu hommage &#224; Nadar, &#171; homme dou&#233; du c&#339;ur le meilleur et le plus audacieux &#187;. Celui-ci croyait, et Victor Hugo partagea son avis, que la navigation a&#233;rienne allait abolir les fronti&#232;res, conduire &#224; une &#171; r&#233;volution pacifique &#187; et &#339;uvrer &#224; &#171; l'immense mise en libert&#233; du genre humain &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nadar &#233;tait &#233;galement, tout au long de sa vie, un homme de conviction, un combattant n&#233;, un moraliste libertaire. Son attitude vis-&#224;-vis de la modernit&#233; &#233;tait double et contradictoire : d'un c&#244;t&#233; il v&#233;n&#233;rait le progr&#232;s, de l'autre il d&#233;plorait les effets de la soci&#233;t&#233; industrielle et la dissolution des valeurs morales traditionnelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faut-il sortir Nadar de la chambre noire, comme le revendique Roger Greaves dans son Nadar quand m&#234;me ! quand il s'insurge contre la tendance &#224; r&#233;duire Nadar &#224; sa seule activit&#233; de photographe. En 2010 constate Greaves &#224; l'occasion du 100e anniversaire de la mort de Nadar, on trouve partout ses superbes portraits, mais nulle part trace de ses &#233;crits. Pourtant, dans l'existence mouvement&#233;e de Nadar, l'&#233;criture fut la seule constante et St&#233;phane Mallarm&#233; a consid&#233;r&#233; ses Histoires buissonni&#232;res, publi&#233;es en 1876, comme &#171; les plus beaux po&#232;mes en prose depuis Baudelaire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nadar pensait-il devoir sa notori&#233;t&#233; &#224; son activit&#233; de photographe, m&#233;tier qu'il s'employa &#224; &#233;lever &#224; un art de 1854 &#224; 1860 ? Rien ne permet de l'affirmer. En citant les propos tenus &#224; un journaliste venu l'interroger sur l'auteur des Fleurs du mal, dans les ann&#233;es 1890, on peut m&#234;me en douter : &#171; J'ai photographi&#233; plusieurs fois Baudelaire et je tiens &#224; votre disposition la communication des &#233;preuves qui me restent. [&#8230;] Mais, poursuit Nadar, ce qui serait au moins aussi int&#233;ressant pour votre travail, c'est toute une page de croquis par Baudelaire, dont quelques images de lui. Et encore et surtout, deux caricatures de Baudelaire (r&#233;alis&#233;es par B&#233;guin), d'un sentiment plus profond comme ressemblance. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1908, Nadar &#233;crit &#224; son fils Paul, photographe : &#171; J'aurai au moins eu avant mon d&#233;part dernier deux &#233;motions ch&#232;res : notre vieux plus lourd en l'air et ces syndicats ouvriers internationaux qui vont enfin ouvrir une &#232;re de justice sociale et imposer &#8211; nombre &#233;tant force &#8211; l'universelle paix. &#187; L'ann&#233;e suivante, il assiste &#224; la travers&#233;e de la Manche par Louis Bl&#233;riot, pionnier de l'aviation &#224; qui il adresse ce t&#233;l&#233;gramme : &#171; Reconnaissance &#233;mue pour la joie dont votre triomphe vient enfin combler l'ant&#233;diluvien de &#8216;Plus lourd que l'air' (1863) avant que ses 89 ans soient partis sous terre. &#187; Quand Nadar meurt, le 21 mars 1910, tous ses espoirs reposent sur l'internationalisme ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Catherine Pinguet &lt;br class='autobr' /&gt;
Paris, d&#233;cembre 2010&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; (Premi&#232;re publication : 28 juin 2011)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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